I. La Nounou · 03
Les couches de la Marquise furent pénibles, et imposèrent à son ardent époux de longues et dures privations. Il chercha dans l’amour paternel un dérivatif à ses impatiences conjugales. La douairière de Civray et la Comtesse d’Aunac riaient de voir sa gaucherie à jouer avec la mignonne Joséphine qui, ne connaissant encore d’autres distractions que le sein dodu de sa nourrice se mettait à pleurer et à crier, dès que le Marquis voulait la prendre dans ses gros bras maladroits. Le pauvre père la remettait aussitôt à la nounou qui, sans se gêner, sortait aussitôt de son corsage le blanc et gros téton que se mettaient à palper et à tripoter les deux menottes de l’enfant, tandis que sa bouche goulue emprisonnait jusqu’à l’aréole sombre, la pointe raidie du mamelon livré à sa précoce voracité. Il arriva enfin, l’heureux jour, où la vieille douairière annonça à son neveu que le soir même un joyeux banquet célébrerait les relevailles de la jeune Marquise : C’est m’annoncer, chère tante, que le mortier n’attend plus que le pilon ? — Fi ! mon neveu, quelle image grossière ! Ne dirait-on pas que vous allez ceindre le tablier du marmiton ? Pas ne me sera besoin de tablier, ma bien chère tante, pour accommoder à Éveline une sauce piquante… — Taisez-vous, grand mauvais sujet ! et puisque vous ouvrez cet horizon, laissez-moi espérer qu’Éveline trouvera cette fois, dans votre sauce piquante, les germes d’un petit marquis : quelque gentillette que soit notre chère Joséphine, c’est un gros garçon que moi je veux pouponner. — Soyez sans inquiétude, ma tante : je veux que cette nuit vous entendiez le marteau résonner sur l’enclume. — Vous êtes un polisson, monsieur le Marquis ; je me rends auprès de la Marquise pour ordonner le banquet ; quant à vous, vous devriez nous aller pêcher des truites. — J’y cours, chère tante. — Adieu. — Et le Marquis, tout guilleret, alla relever les verveux qu’il avait placés la veille dans les fonds les plus poissonneux du torrent. Sous les grands arbres du parc, il vit Nounou qui donnait le sein à la petite Joséphine. S’approchant d’elle sans façon, sous prétexte de caresser la joue de sa fillette, il tapota du bout des doigts le néné ferme et blanc de Justine qui, souriante, lui dit : — « Monsieur le Marquis est gai, ce matin ». — Oui, ma charmante, très gai ! et si tu savais le motif de ma gaité !… — Oh ! je le devine ; car j’ai entendu Madame la comtesse d’Aunac donner un ordre… — Quel ordre, mignonne ?… — Je n’ose plus, Monsieur le Marquis. — Je t’ordonne, moi, de parler, et tu ne peux me refuser ?… — Puisque Monsieur le Marquis l’exige, je lui dirai que Madame d’Aunac a ordonné de mettre au lit de Monsieur le Marquis deux oreillers garnis de dentelle. — Et tu as conclu, friponne ? — Tout simplement que Monsieur le Marquis et Madame la Marquise allaient célébré cette nuit leurs relevailles…
— Et de joyeuses relevailles, je t’en réponds ! — Il tardait donc bien à Monsieur le Marquis de célébrer cette fête ?… — Juge un peu ! un jeûne complet de quarante jours après les couches et de trois mois avant, fais ton compte. — Cela fait plus de quatre mois ! Ah ! que Monsieur le Marquis est à plaindre, Vierge Marie ! — Oh ! les femmes vous ne pouvez comprendre ça, et vous riez ; mais c’est un tort, car cela nous fait beaucoup souffrir… — Veux-tu venir voir relever les filets remplis de poissons ?… — Monsieur le marquis me pardonnera, mais la marquise d’Aunac m’a recommandé de ne pas bougé d’ici avec la fillette. — Heureuse fillette de te tripoter ainsi les nénés… je voudrais te téter, moi aussi, Justine ?… — Vous me mordriez, vous, Monsieur le Marquis, les dents vous ont trop poussé. — Comment, tu as peur de moi ? Je te parie un baiser que cette nuit je téterai la Marquise et qu’elle n’aura pas peur ?… — Je le crois sans peine ; une femme n’a jamais peur d’un homme dans un lit : là il est facile de le museler… — Et une fois muselé ?… Oh ! alors il peut bien faire tout ce qu’il veut, il n’est plus à craindre. — Fais-moi voir ta muselière, Justine. — Monsieur le Marquis ne voudrait certainement pas me contraindre à une action malhonnête devant Mademoiselle Joséphine ? — Tu as raison, mon enfant, adieu. — Adieu Monsieur le Marquis et bonne pêche.
La nuit qui suivit le banquet des relevailles fut orageuse et la vertu de la jeune Marquise fut sérieusement ébranlée sous les assauts multipliés que lui livra son fougueux époux : La curieuse Nounou fut pleinement édifiée lorsque, vers deux heures du matin, elle vint coller son oreille friponne à la porte de service de la chambre nuptiale. La lettre qu’à cette occasion elle écrivit à son amie, Madame Clarisse, et que celle-ci conserve précieusement, montre quelle impression produisirent sur elle ces caresses conjugales entendues ou devinées. Justine ne put s’empêcher de porter sur ses propres appas une main criminelle. Mais elle était, la pauvrette, dans une telle surexcitation qu’elle dut répéter trois fois l’attentat délicieux pour rendre le calme à ses sens.
N’eût été la privation des plaisirs de l’amour, Justine était, au château, au comble de la félicité. Choyée de tous, prévenue dans ses moindres volontés, gâtée par la Marquise et la Douairière, adorée de la petite Joséphine, la Nounou eût été heureuse comme une reine si, de temps à autre, elle eût pu jouer « à la bête à deux dos ». Malheureusement pour elle, les amis du Marquis qui étaient assez régulièrement invités au château étaient d’une correction et d’une réserve parfaite à l’égard des filles de service. Craignant les indiscrétions et les naïvetés campagnardes qui pourraient leur faire payer trop chèrement une amoureuse escapade, ils se gardaient bien de jeter un regard trop complaisant sur les appétissantes rondeurs de la population féminine du château.
Mais si ses invités se tenaient sur la réserve absolue, le Marquis, depuis le jour des relevailles cherchait les occasions de rencontrer la Nounou pour regarder téter Joséphine. L’amour paternel était un prétexte trop légitime pour que la Nounou s’étonnât des regards que plongeaient son maître dans les blanches profondeurs de sa gorge. — Cependant l’heure vint de sevrer la petite Joséphine. Mais Éveline s’était prise pour la Nounou d’une telle affection qu’elle ne voulut pas s’en séparer : Le Marquis n’étant guère plus content qu’elle de voir Justine quitter le château, il en résulta que Nounou, avec des appointements magnifiques, changea de titre, et après avoir remis la petite Joséphine aux soins de Miss Kate, la gouvernante anglaise choisit par Olympe, devint la femme de chambre et confidente de la jeune Marquise qu’elle espérait bien façonner un jour selon les préceptes qu’elle avait reçus de son amie Clarisse.
Bien que le Marquis eût à sa disposition pleine et entière, à toute heure du jour et de la nuit, les frais appas de sa jeune femme, la peau fine et blanche de Justine avait produit sur ses sens une si vive impression qu’il lui arrivait souvent de regretter que l’on eût sevré Joséphine. Désormais les nénés séducteurs étaient emprisonnés dans leur pudique corsage. Toutefois, les nouvelles fonctions de la Nounou réservaient au Marquis plus d’une charmante surprise. C’est ainsi qu’un matin, pressé de certaines velléités galantes, il était allé trouver la Marquise chez elle, et, sous les rideaux du lit bien tirés, se livrait avec la charmante Éveline, aux ébats les plus doux. Il l’avait fait mettre tout à fait nue, et, étroitement allongé sur ses membres charmants, il savourait l’amour à petites saccades… Tout à coup, la porte s’ouvre : — Qui est là ? s’écrie la Marquise… — C’est moi, madame, je viens serrer les chemisettes de Mademoiselle Joséphine. — Dépêche-toi, mon enfant, et laisse-moi dormir. — Oui, Madame, je vais finir à l’instant… C’est qu’il y en a un tas de ces chemisettes brodées… — Et qui sont trop petites pour Joséphine maintenant… — Oui ; mais ne faut-il pas tenir tout prêt pour le petit frère que vous ne pouvez manquer de lui donner ?… — Ah ! ceci est l’affaire de Monsieur le Marquis. — Ah ! si j’étais à sa place, ce serait vite fait, je vous le jure. — Qui te dit que le marquis… ah !… ne fait pas… ce qu’il peut ?… ah !… — Mais qu’avez-vous, Madame la Marquise… — Rien, rien !… Va-t-en !… — Vous m’inquiétez, Madame, je veux… Ciel !… Monsieur le Marquis !… Pardon !… je n’ai rien vu ! rien ! — Et Nounou qui, inquiète des exclamations d’Éveline, avait ouvert les rideaux et avait vu le couple en action, s’enfuit toute éperdue, tandis que le Marquis achevait de pressurer allègrement la délicieuse Éveline, ravie de la curiosité de Justine. Les époux, après avoir pris le temps de réparer leurs forces, se levèrent, et Justine put enfin s’excuser de son indiscrétion auprès de la Marquise. — C’est ma faute, mon enfant ; j’aurais dû te dire tout de suite de sortir ; seulement, j’ai espéré que tu ne te douterais pas de la présence du Marquis dans mon lit… — N’est-ce pas sa place, Madame la Marquise ? seulement le cri que vous avez poussé… — Oui… j’ai eu le tort de vouloir te parler au moment où je touchais au bonheur. — Monsieur le Marquis y allait avec une ardeur ! — C’est vrai que tu l’as vue, friponne ! Aussi bien ne venais-tu pas me conseiller de donner un petit frère à Joséphine ? — Et Monsieur le Marquis qui m’écoutait !… — Et qui obéissait à tes conseils, ma chère Nounou !
— J’aurais dû m’en douter, Madame, au trouble de vos paroles et aux petites exclamations que vous poussiez. Me pardonnerez-vous mon indiscrétion ? — Tu es déjà pardonnée, mon enfant ; je dois même t’avouer que les craintes que me causait ta présence dans la chambre étaient comme un aiguillon qui avivait mon bonheur. — Oh ! que vous me rendez heureuse, Madame. — Allons, friponnette, allons serrer les chemisettes de ma fille que tu as laissées dans un désordre, avec ta fuite précipitée !…
Comme Éveline, le marquis avait doublement joui de la présence de Justine à ses épanchements amoureux. Aussi languissait-il de trouver la soubrette à l’écart pour avoir avec elle une explication sérieuse. L’occasion ne tarda pas à se présenter : Ayant entendu sa femme donner à la Nounou l’ordre d’aller épousseter les meubles de la bibliothèque pendant qu’elle allait elle-même visiter quelques voisines infirmes ou malades, le Marquis alla attendre Justine dans la bibliothèque. Deux divans et plusieurs fauteuils garnissaient cette pièce du château, et au milieu, une table-bureau permettait de prendre des notes ou d’écrire sa correspondance. Plus d’une fois, Éveline et le Marquis s’étaient donné des preuves de leur amour sur les souples divans de la bibliothèque.
C’est là que Justine entra en chantant, un chiffon de laine d’une main et un plumeau de l’autre… À la vue du Marquis, elle fit la révérence et allait se retirer en s’excusant ; mais il la retint… La jeune Corse s’arrêta en fixant son maître de ses grands yeux noirs chargés de promesses : — « N’as-tu pas eu peur, ma chère Justine, quand tu as ouvert les rideaux du lit de la Marquise, l’autre jour ? — Peur, Monsieur le Marquis, et de quoi ? — Il est vrai que j’étais muselé, comme tu le dis, mignonne… — Et bien muselé ! ajouta Justine en riant. — Sais-tu que tu étais jolie à croquer, quand ta frimousse effarouchée est apparue sous les rideaux soulevés ?… — Madame la Marquise était encore plus agréable à croquer que moi, sans doute ?… — Je t’avoue, ma belle, que je brûle d’en faire la comparaison. — Tudieu ! il faudrait deux muselières à Monsieur le Marquis ?… — Fais-moi voir la tienne, friponne… je le veux !… — Non ! non !… grâce ! Monsieur le Marquis !… Ce que vous faites est affreux ! criait la Nounou en se débattant dans les bras de son maître qui l’entraînait vers le divan le plus rapproché… Bientôt, aux cris étouffés succédèrent des murmures, des plaintes sourdes, des soupirs mêlés de honte et de plaisir ; bouche à bouche, la serrant étroitement sur son cœur, le Marquis fourrageait sans pitié les dessous de la jeune femme. Celle-ci, privée depuis si longtemps des caresses d’un homme, n’avait résisté au Marquis que pour mieux lui faire savourer la victoire. Sa vertu forcée lui pesait et la tourmentait d’une si violente façon que, tout en se débattant contre son maître, elle se sentit mouiller délicieusement. Le Marquis la sentit frissonner, et surprit l’éclair du plaisir dans ses yeux noirs langoureux fixés sur lui… Dans un amoureux transport il renversa la jeune fille sur le dos, la découvrit jusqu’au ventre, et l’enfila si doucettement, que la belle ne s’aperçut de la chose que lorsque le museau rosé du priape se heurta furieux à l’orifice enflammé de la matrice. Des bras et des cuisses, Justine étreignit son heureux vainqueur, et tous deux savourèrent, dans un silence religieux, les ivresses de ce premier baiser, durant lequel le Marquis se pâma, délirant de volupté à trois reprises différentes. Quant à la gentille Nounou, les yeux clos, morte d’amour, elle ne sortait d’une crise que pour entrer dans une autre. À cette prise de possession succéda un long moment de repos rendu nécessaire par l’excès même des jouissances, mais bientôt les désirs revinrent plus ardents. À l’école de Clarisse, Justine avait appris toutes les menues mignardises qui attisent le feu d’amour et centuplent les plaisirs des amants. C’est ainsi qu’après s’être encore abandonnée au Marquis, sentant celui-ci se délecter aux approches de la crise, elle lui enfonça lentement un doigt mignon dans le derrière, raffinement dont la chaste Marquise n’avait jamais régalé la lubricité de son ardent époux. — « Oh ! ce doigt !… enfonce !… encore !… remue !… râlait le Marquis en tortillant lascivement les fesses pendant que son membre rigide lançait par soubresauts le lait amoureux dans le bijou sexuel de la jeune Corse.
Enchantés l’un de l’autre, Justine et le Marquis se multiplièrent les témoignages de leur réciproque ardeur et ne se séparèrent qu’après avoir pris toutes les mesures de prudence pour se ménager en cachette de nouveaux plaisirs. Le Marquis avait éprouvé dans les bras de sa jeune conquête une volupté si aiguë, la belle nourrice, sevrée depuis longtemps des plaisirs les plus doux, le corps débordant de sève, les sens embrasés, fière sous les baisers de feu du Marquis, s’était sentie fondre jusque dans les moelles en des agonies si délicieuses, qu’ils brûlaient tous deux du désir de se retrouver en tête à tête pour épuiser nu à nu tous les délices de la Vénus fututrix ! Ah qu’ils furent nombreux les rendez-vous des deux amants grange, prairie, forêt, grenier abandonné, chambrettes sous le toit, furent les discrets témoins de leurs amoureux exploits. Quant à la Marquise, elle n’eût pas supposé une infidélité de la part de son mari, et son inexpérience des choses de l’amour ne lui permettait pas de constater un refroidissement dans les caresses du gentilhomme dont elle portait le nom : Son seul sujet de tristesse était de ne pas voir sa jolie taille s’arrondir ; la mignonne aurait voulu faire un petit Marquis, et le petit Marquis s’obstinait à ne pas venir, malgré les visites nocturnes de son époux bien-aimé.