I. La Nounou · 07
Àpartir de cette nuit mémorable, commença pour la Marquise une existence nouvelle, dont l’unique but fut d’épuiser la coupe intarissable des voluptés les plus énervantes. À ce jeu, le Marquis ne tarda pas à voir ses forces viriles décliner et s’affaiblir graduellement. Mais on eût dit que l’ardeur sexuelle de sa femme s’enrichissait des forces perdues de son époux, tant elle était insatiable des plaisirs d’amour. Bientôt le pauvre époux reconnut qu’il y avait pour lui absolue nécessité de rationner les appétits de la trop brûlante Éveline, et après une orgie dans laquelle le Marquis resta en défaut, il fut décidé que Gilbert se contenterait désormais de deux nuits d’ivresse par semaine.
Régulièrement, le mercredi et le samedi soir, à la même heure, le Marquis voyait avec une lascive émotion, Éveline entrer dans sa chambre en compagnie de la belle Nounou. Celle-ci avait pour mission d’émoustiller les divertissements conjugaux de ses nobles maîtres. C’était d’abord au pied du lit une causerie légère, pas mal épicée. Tous les cancans, toutes les fredaines du voisinage servaient de texte à cette entrée en matière. On racontait, sans omettre un détail, comment telle fillette avait été troussée par un colporteur dans un champ de blé, et comment ses cris d’effroi s’étaient transformés en cris de plaisir ; comment telle femme mariée s’était prêtée aux désirs d’un valet de ferme, penchée à sa fenêtre, et sans interrompre la causerie commencée avec une voisine ; ce qui amusa le Marquis, ce fut l’étonnement de la voisine lorsque, vers la fin de l’affaire, entendit son amie déraisonner à mots entrecoupés comme si elle fût, tout à coup, devenue folle… On lui racontait encore comment telle veuve, qu’il connaissait, n’ouvrait aux amoureux la chambre de sa fille que lorsqu’ils lui avaient payé à elle-même un amoureux tribut : la fille était consentante à la chose, et, par la porte entrebâillée, s’amusait à voir sa mère se livrer à l’amour avec l’autorité et le savoir-faire que donne l’expérience… Justine eut le plus vif succès en racontant aux deux époux comment s’y était pris le jardinier de la Cerisaie pour dépuceler sa jolie fiancée, Valentine Dumoulin, la veille de son mariage.
Comme le Marquis était chatouilleux à l’excès, nos luronnes, sous le prétexte de le faire rire, allaient, de temps en temps, voir et constater s’il ne bandait pas encore, et lui arrachaient des cris aigus et des torsions qui les faisaient pâmer de rire. Dès qu’il bandait, elles le découvrait entièrement. Alors elles se dépouillaient à la hâte des vêtements inutiles, et Nounou couchait sa maîtresse dans le lit où l’attendait le Marquis, impatient de coïter. C’est par les soins officieux de la soubrette que s’opérait la conjonction des sexes, et, grâce à ses réflexions et ses exhortations d’une licence inouïe, les deux époux, embrasés de désirs, goûtaient d’aiguillonnantes délices. Ne s’avisa-t-elle pas un jour de leur faire exécuter tour à tour les trente-deux postures de Piétro Arétino, postures que Clarisse et Ursino lui avaient enseignées à Cette ? Dociles à ses leçons de débauche raffinée, les deux nobles époux passèrent plusieurs mois à ces délicieux travaux et, sous les yeux de leur vicieuse institutrice, se livrèrent à toutes les gentillesses qu’elle leur enseignait. Nounou présidait à ces jeux toute nue ; ainsi l’avait voulu la Marquise qui se dépitait souvent des déplorables défaillances de son mari, au moment où elle avait besoin de la plus rigide fermeté, et qui espérait l’exciter par la vue des appas de Justine. — Plus d’une fois la belle Marquise s’amusa à fatiguer la gentille Nounou du bout des doigts, tandis que le Marquis, contemplant, à la dérobée, les charmes de la soubrette, s’escrimait de toutes ses forces sur son épouse légitime. La complaisante Éveline tolérait ces infidélités du regard et, parfois, les provoquait elle-même. Chaque fois qu’elle attirait l’attention de son mari soit sur les formes gracieuses, soit sur les cuisses satinées, soit sur le clitoris turgescent de la soubrette, elle sentait redoubler en elle la raideur du Marquis, et une vigoureuse éjaculation suivait de près ses observations libertines.
Malheureusement le moment arriva où la jolie Éveline reconnut qu’il fallait à son mari de nouveaux et plus actifs stimulants. Un jour elle donna à Nounou l’ordre d’emprisonner le bijou du Marquis entre ses deux seins de neige, délicate opération qui rendit au libertin un éclair de vigueur. Ils usèrent de ce procédé pour goûter de nouvelles jouissances : le Marquis se délectait à voir enfermer son priape entre deux seins chauds et douillets, mollement pressés sur la verge d’amour, puis c’était un enlacement d’autant plus doux qu’ils avaient eu plus de peine à mettre, l’organe en état présentable. C’était alors, de la part de Justine, des attouchements délicats qui plongeaient les deux époux dans le ravissement. Et ce ravissement ne prenait fin que lorsque les doigts de la jolie complice abandonnaient, comme à regret, le siège des voluptés sexuelles. Encore le couple pâmé restait-il un long moment dans la posture où l’avait terrassé l’amoureuse convulsion.
Mais ces jouissances excessives hâtèrent l’épuisement du Marquis. Nounou déclara qu’il fallait recourir aux grands moyens. — Et quels sont ces grands moyens ? demanda la Marquise anxieuse. — Pour faire bander un homme, mon amie Clarisse m’a dit souvent que rien n’est aussi efficace que de lui tailler une plume. — Voilà une étrange bizarrerie ! dit Éveline, et je ne vois pas comment… — Oh ! maîtresse, me permettrez-vous de tailler une plume au Marquis ? je vous promets de merveilleux résultats. Éveline consentit en riant de la chose, et vit avec le plus vif étonnement la soubrette s’emparer du membre de son mari, l’introduire entre ses lèvres, l’envelopper de sa langue et le branlotter doucement tout en le suçant avec ardeur. Au bout de quelques instants, les soupirs pressés et les contractions spasmodiques du Marquis témoignèrent du voluptueux effet produit par le manège de Nounou. Le succès dépassa les espérances des deux effrontées et, sous l’énergique stimulant, la pine se dressa gonflée, menaçante… Éveline profita immédiatement d’aussi belles dispositions et se la planta, avec une joie délirante, aux applaudissements lascifs de sa compagne de jeux, tandis que celle-ci promenait ses doigts folâtres tantôt sur les grelots ridés, tantôt sur le clitoris en érection, tantôt sur la verge elle-même lorsque, dans ses mouvements cadencés, elle sortait à demi du vagin pour s’y replonger plus profondément.
Pendant quelques mois encore, ce stimulant puissant suffit à contenter les exigences amoureuses d’Éveline qui trouvait, du reste, une large compensation dans les doux tête à tête que ne lui marchandait point l’amoureuse Justine. Mais il n’en était pas moins facile à constater que ses effets allaient s’affaiblissant. Certaines confidences échappées à Nounou dans le feu des orgies conjugales ouvrirent aux passions séniles du Marquis un nouvel horizon.
Il déclara un jour qu’il voulait voir aux prises la Marquise avec la soubrette, toutes nues.
En lesbiennes raffinées les deux coquines firent semblant de résister à ce caprice, puis sur l’ordre impérieux du mari, elles se résignèrent à lui obéir, et prirent la place qu’il leur laissait libre, en se reculant lui-même dans la ruelle. Elles commencèrent à se faire d’innocentes caresses, mais bientôt le feu de la luxure les ayant maîtrisées, elles se livrèrent, devant le Marquis stupéfait, à toute leur tendresse, et donnèrent, sans la moindre pudeur, le spectacle galant de leurs criminels ébats. Dans une rage d’amour fou, Gilbert se jeta sur les deux femmes nues et voulait les enfiler en même temps… Éveline consentit à ce double exploit, à la condition qu’elle serait d’abord baisée en levrette, et qu’après ce beau coup, son mari enculerait la ravissante Justine : « Je n’ai jamais vu d’enculage, disait-elle en riant, je veux profiter de l’occasion pour voir comment ça se fait ».
Cette orgie fut la dernière à laquelle put prendre part le pauvre Marquis, dont les facultés intellectuelles et morales avaient d’ailleurs subi le contre-coup de sa débilité physique. Désormais relégué dans son appartement, il ne tarda pas à donner les marques d’un gâtisme achevé. C’est à peine s’il pourra reconnaître sa fille, lorsqu’après dix-sept mois d’internat, celle-ci reviendra au château de la Vigeraie, où l’affection très profonde de sa mère adoucira le chagrin qu’elle ressentira à la vue de son pauvre père tombé en enfance.