Chapitre 3
Quelques semaines après l’entrevue de M. le baron de Neubourg et de Rocambole, deux jeunes gens à cheval tournèrent l’Arc de Triomphe de l’Etoile, gagnèrent l’avenue de l’Impératrice, et, de là, se dirigèrent vers le pavillon d’Ermenonville.
C’était au commencement de mai ; les arbres du Bois se couvraient de leur verdure printanière, l’air était tiède et tout imprégné de parfums.
L’un des deux cavaliers était un jeune homme de vingt-trois ans environ, aux cheveux blonds, au visage pâle et délicat. De grands yeux bleus mélancoliques révélaient en lui une organisation presque féminine.
Mais un fier sourire qui glissait sur les lèvres annonçait, en même temps, une grande force de volonté.
Il montait son cheval avec une grâce parfaite, fumait son cigare avec nonchalance, et semblait s’abandonner à quelque charmant rêve d’amour, sans se préoccuper le moins du monde de son compagnon.
Celui-ci pouvait avoir trente-deux ans.
C’était un homme au teint bistré, aux cheveux noirs, à la barbe épaisse ; il avait en selle la tournure d’un officier.
Comme son compagnon se taisait, il respecta longtemps ce silence ; mais enfin, au moment où ils entraient dans la grande avenue qui conduit à Ermenonville, il se tourna brusquement sur sa selle.
– A quoi pensez-vous donc, Paul ? demanda-t-il.
– Mais… à rien… mon ami.
L’homme au teint bistré se prit à sourire.
– Aussi vrai, dit-il, que je me nomme Charles de Kerdrel, et que je suis officier de chasseurs d’Afrique en disponibilité, je répondrais du contraire, mon cher Paul. Quand on se tait, on pense.
– C’est vrai.
– Et quand on est le blond et charmant baron de la Morlière, quand on a vingt-trois ans, un père qui vous fait trente mille livres de rente, quand on est libre de son nom et de sa destinée, comme vous l’êtes, si on pense à quelqu’un, c’est à… une femme.
Paul de la Morlière rougit légèrement.
– C’est vrai, dit-il.
– Vous êtes amoureux ?
– Peut-être…
Le capitaine Charles de Kerdrel regarda son jeune ami du coin de l’œil.
– Mon cher Paul, dit-il, je ne suis pas homme à vouloir pénétrer vos secrets, et je ne vous demande pas le nom de la femme que vous aimez.
Paul se prit à sourire à son tour.
– Vous avez raison, dit-il, car je ne saurais vous le dire.
– Je comprends.
– Non, vous ne comprenez pas.
– Plaît-il ? fit le capitaine étonné.
Paul de la Morlière répondit :
– Mon ami, je ne puis pas vous dire le nom de la femme que j’aime, par la raison toute simple que je ne le sais pas.
– Allons donc !
– C’est la vérité.
– Mon cher Paul, je ne sais pas deviner les énigmes. Expliquez-vous, je vous en prie.
– C’est tout une confidence à vous faire.
– Le pouvez-vous ?
– Oh ! certes.
– Eh bien ! je vous écoute.
M. de Kerdrel et son compagnon mirent leurs chevaux au pas et cheminèrent côte à côte.
– Mon bon ami, dit alors Paul de la Morlière, je suis amoureux fou d’une femme que je n’ai jamais vue.
– Hein ! que dites-vous ? exclama le capitaine, regardant attentivement son ami.
– La vérité, mon cher. Je n’ai jamais vu le visage de la femme que j’aime.
– Vous êtes fou.
– Pas le moins du monde.
– Ou bien vous vous moquez de moi, mon cher Paul.
– Ni l’un ni l’autre.
– Je vous l’ai dit, répéta le capitaine, je ne sais pas deviner les énigmes, et le sphinx que vainquit Œdipe n’aurait fait de moi qu’une bouchée.
– Ce n’est pas une énigme que je vous donne à déchiffrer, capitaine, c’est une histoire bizarre que je vais vous dire.
– Voyons, je vous écoute.
Paul jeta son cigare et continua :
– Il y a de cela environ six semaines. C’était à l’époque de la mi-carême et le jour du dernier bal de l’Opéra.
– Mais ce jour-là nous passâmes la soirée ensemble, si j’ai bonne mémoire, n’est-ce pas ?
– Justement.
– Et nous jouâmes au whist chez Saphir jusqu’à trois heures du matin. Serait-ce de Saphir que tu es amoureux ?
Paul eut un éclat de rire.
– On n’aime pas la femme qu’on a, dit-il.
– C’est généralement vrai, observa le capitaine.
– Et puis vous oubliez que je vous ai dit n’avoir jamais vu le visage de mon inconnue. Tandis que celui de Saphir…
– Une belle fille, mon ami, une belle et bonne fille qui vous aime, mon cher Paul…
– Elle a l’habitude d’aimer, murmura le jeune homme en souriant. Saphir met l’amour en coupes réglées. Chacun a son lot.
– Ingrat !
– Mais laissez-moi donc vous dire mon histoire.
– C’est juste… Parlez.
– Ce soir-là, comme vous le dites, nous avions joué au whist chez Saphir. Georges et Laurent partirent les premiers, puis vous… Je demeurai seul avec ma blonde maîtresse, et déjà je m’étais allongé dans une chauffeuse, au coin du feu, lorsque Saphir me dit :
– Mon petit Paul, tu ferais bien plaisir à bibi, n’est-ce pas ?
– Que veux-tu ?
– Je n’ai pas sommeil, na !
– Ni moi.
– Et j’ai envie de me promener…
– A cette heure ?
– Oui… en voiture découverte… Je vais sonner ; Mariette éveillera Tom, Tom attellera Vif-Argent à la Victoria que tu m’as donnée hier matin…
– Tu es folle…
– Et nous irons faire le tour du lac. Je veux souper…
– Au lac ?
– Non, à la Maison-d’Or.
– Mais, ma petite, lui dis-je, on ne soupe pas deux fois en une nuit.
Et je lui montrai la porte de la salle à manger demeurée entrouverte, et au travers de laquelle on apercevait la table encore chargée des débris d’un souper fort convenable.
– On soupe toujours… J’ai faim… Je veux des huîtres d’Ostende et de la tisane de Moët.
Saphir accompagna cette manifestation de sa volonté d’une petite mine charmante, elle m’arrondit ses bras blancs autour du cou, elle m’inonda des boucles dénouées de sa chevelure blonde, elle fut si gentille, en un mot, que je dis à Mariette, sa femme de chambre :
– Va-t’en réveiller ce pauvre Tom.
Une demi-heure après nous roulions en Victoria dans la rue Laffitte.
– Vous le savez, continua Paul, Saphir est l’être capricieux par excellence. Elle partait de chez elle avec l’intention de faire le tour du lac et de revenir, au petit jour, souper à la Maison-d’Or. Mais, à la hauteur de la rue Rossini, elle entrevit le fronton de l’Opéra couronné d’une guirlande de feu, et elle s’écria :
– Ma foi ! il fait trop froid, je vais entrer au bal de l’Opéra.
– Es-tu folle ?
– Non. Je veux y aller.
– Mais tu n’es pas costumée !…
– Bah ! dit-elle, le costumier du passage est ouvert toute la nuit.
– Ah ! ma chère, s’il en est ainsi, mets-moi rue Taitbout.
– Pourquoi faire ?
– Mais, pour aller me coucher.
– Bon ! dit-elle… Et… souper ?
– Tu souperas sans moi.
– Nenni.
– Je ne veux pas aller à l’Opéra.
– D’accord. Mais tu vas monter à la Maison-d’Or, tu retiendras un cabinet, tu feras ouvrir les huîtres et tu m’attendras.
– La combinaison est aimable pour moi, en vérité !
Mais déjà Saphir s’était élancée hors de la voiture et montait, légère, les trois ou quatre marches qui conduisent de la rue Le Peletier au passage de l’Opéra.
Elle se retourna et me dit :
– Laisse-moi la voiture. Dans une heure je te rejoins.
Je boutonnai mon paletot et m’en allai par le boulevard, les mains dans les poches et fumant, jusqu’à la Maison-d’Or.
– Monsieur le baron, me dit Joseph, le garçon qui me sert habituellement, je n’ai pas un seul cabinet, tout est pris. Mais dans dix minutes j’aurai le numéro 8. On vient de sonner pour demander la carte à payer. Si monsieur le baron veut entrer au salon…
Je pénétrai dans le petit salon du premier.
Les tables dressées étaient veuves de tout convive ; mais une femme, enveloppée dans un domino et soigneusement masquée, se tenait debout, adossée à la cheminée.
M. Paul de la Morlière s’interrompit un moment pour reprendre haleine, puis il continua :
– Il y a des courants magnétiques qu’on ne peut définir, des atomes crochus impossibles à expliquer.
Tout ce que je pus voir de cette femme, c’est qu’elle était admirablement bien prise en sa taille, que ses mains étaient petites comme celles d’un enfant, ses épaules et son cou d’un blanc mat, ses cheveux d’une luxuriante abondance et de ce blond doré que Dieu semble avoir inventé pour incarner la distinction plus exquise chez certaines femmes.
Je fus attiré vers elle par un des courants dont je vous parlais tout à l’heure.
A travers son masque, je vis étinceler son regard, et soudain je me trouvai en proie à une fascination mystérieuse.
Je la saluai, elle s’inclina. Je voulus lui adresser la parole, mais elle m’arrêta d’un geste de reine :
– Vous vous trompez, me dit-elle.
Ces trois mots creusaient un abîme entre elle et moi.
Le garçon revint et lui dit :
– Madame, on vous attend.
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