Chapitre 5
Le baron de Neubourg, en voyant revenir le garçon qui tenait dans son tablier un objet assez volumineux, dit à M. Paul de la Morlière :
– Je prends mon café, monsieur, et je suis à vous.
– Faites, monsieur, répondit Paul, qui avait déjà dégusté le sien, mais hâtez-vous, la nuit vient.
– Oh ! fit le baron, soyez tranquille, monsieur, nous avons plus d’une demi-heure de jour encore.
Cinq minutes après M. de Neubourg et lord Blakstone se levèrent.
Paul de la Morlière et M. de Kerdrel en firent autant. Le garçon avait placé deux paires de pistolets, une boîte à poudre et des balles sur la table.
– Messieurs, dit alors le capitaine, ici nous sommes à peu près chez nous ; c’est le restaurant des gentilshommes par excellence…
– Eh bien ? fit le baron.
– Je serais donc d’avis, poursuivit M. de Kerdrel, que nous réglassions ici, monsieur et moi…
Le capitaine se tourna vers lord Blakstone.
– Les conditions de la rencontre ? Mais certainement, dit le baron.
En allumant un cigare, M. de Neubourg s’éloigna de quelques pas, dans la direction des écuries, tandis que Paul exécutait la même manœuvre et s’écartait en sens inverse.
Alors M. de Kerdrel et lord Blakstone se rapprochèrent et échangèrent leurs cartes.
– Milord, dit le capitaine, le motif de cette querelle me semble futile.
– Je suis de votre avis, monsieur.
– Il serait déplorable qu’il y eût mort d’homme.
– Cependant…
– J’eusse préféré mille fois une rencontre à l’épée. Au pistolet, on se tue, on s’estropie, ou on se manque. Ce dernier résultat assimile deux hommes de cœur à deux petits jeunes gens se battant pour une grisette, et il est fort triste de devenir ridicule.
– C’est vrai, murmura flegmatiquement lord Blakstone.
– A l’épée, continua le capitaine, on se tue rarement ; mais le sang coule, et l’honneur est satisfait.
– Vous avez parfaitement raison ; malheureusement…
– Ces messieurs sont pressés, voulez-vous dire ?
– Oui, et il faudrait remettre la partie à demain pour aller chercher des épées, ce qui est impossible.
– Vous vous trompez, milord, nous avons des épées ici.
– Ici ?
– Oui. Je me suis battu, il y a quinze jours, à cent mètres du pavillon, dans le Bois, avec un officier de chasseurs. Notre rencontre, qui n’a eu de résultat grave qu’un léger coup de quarte reçu par mon adversaire, a été suivie d’un déjeuner.
Lord Blakstone sourit.
– Il est fâcheux, dit-il, que ces messieurs aient dîné.
– Ils souperont, répliqua le capitaine. Or, les épées de combat de mon adversaire et les miennes sont restées ici.
– Ah ! ceci est différent.
– Je vous proposerai donc d’adopter l’épée de préférence au pistolet.
– Soit.
– Garçon ! appela M. de Kerdrel.
Le garçon accourut.
– Emportez ces pistolets, dit le capitaine, et priez votre maître de vous remettre les épées qu’on lui a confiées. Vous sortirez par la cuisine et les écuries. Il est inutile de mettre dans la confidence de nos projets les quatre ou cinq personnes éparses dans la charmille.
L’Anglais aux cheveux roux et aux lunettes vertes n’avait pas perdu un mot de la conversation de lord Blakstone et de M. de Kerdrel.
La conférence terminée, il se leva.
– Oh ! pardonnez à moâ, dit-il, mais moâ chirurgien.
M. de Kerdrel sourit.
Quant à lord Blakstone, il adressa la parole à son compatriote dans leur langue maternelle.
– Vous êtes Anglais ?
– Yes, répondit l’homme aux lunettes.
– Et chirurgien ?
– Du comte d’Oxford.
– Et vous voulez nous accompagner ?
– Je suis curieux.
Afin de prouver qu’il avait bien le droit de prendre la qualité de chirurgien, l’Anglais déboutonna sa redingote et tira de sa poche de côté une trousse qu’il ouvrit et plaça sous les yeux des deux témoins.
– Alors, dit M. de Kerdrel, venez avec nous, milord.
– Oh ! pas milord, moâ, fit l’Anglais avec humilité, moâ simple esquire.
Et il se leva, reboutonna sa redingote et enfonça son chapeau sur ses yeux.
Alors M. de Kerdrel appela Paul, et lord Blakstone fit un signe au baron de Neubourg.
Tous deux se rapprochèrent.
– Messieurs, dit le capitaine, vous ne vous battrez point au pistolet.
– Pourquoi cela ?
– Parce que nous avons des épées ici.
– C’est différent, fit le baron avec nonchalance, et cela m’est d’ailleurs parfaitement égal.
– Où sont-elles ces épées ?
– Venez, nous allons les trouver. Le garçon les a sous son bras.
M. de Neubourg prit le bras de lord Blakstone et s’éloigna le premier.
Paul de la Morlière et le capitaine suivirent.
M. de Kerdrel avait indiqué le fourré qui se trouve entre le tir Lepage et le pavillon d’Ermenonville comme le lieu le plus convenable.
Le garçon du restaurant s’y trouvait déjà.
Au moment où les quatre jeunes gens, toujours suivis de l’Anglais aux lunettes, qui marchait discrètement à trois pas de distance, traversaient l’avenue qui conduit à la porte Maillot, une jolie Victoria, attelée d’un cheval irlandais sous poil noir, arriva rapide comme l’éclair.
– Ah ! diable, murmura Paul de la Morlière, voilà Saphir.
Saphir, en effet, venait de reconnaître M. de Kerdrel et son cher Paul.
Sur un signe d’elle, le cocher avait ralenti son cheval, et Paul, se voyant reconnu, s’était arrêté.
Les femmes ont un instinct merveilleux du danger.
– Où vas-tu ? dit Saphir vivement, et quels sont ces messieurs ?
– Des amis à nous, répliqua M. de Kerdrel.
– Vous mentez, cher ami, je connais tous les amis de Paul, je ne connais point ces messieurs.
– Ma petite Saphir, dit Paul d’un ton câlin, ces messieurs sont membres d’un club rival du nôtre.
– Et vous allez vous battre ?
– Allons donc ! nous avons fait un pari.
– Et… ce pari ?
– Mystère !
Saphir descendit de voiture.
– D’abord, dit-elle, il n’y a pas de mystère pour moi.
– Très bien, dit Paul avec flegme ; après ?
– Ensuite, comme je suis venue au Bois tout exprès pour t’y retrouver…
– Tu ne veux pas me quitter ?
– Non.
– As-tu dîné ?
– Pas encore.
– Eh bien ! vat’en à Ermenonville, fais-toi servir à dîner et attends-nous.
Saphir regardait attentivement M. de la Morlière.
– Mais enfin, dit-elle, quel est ce pari ?
– Je le répète, c’est un mystère.
– Et où allez-vous ?
– A trois pas d’ici.
– J’y vais avec vous.
– Impossible !
– Et si… je le veux.
M. de Kerdrel comprit qu’il était temps d’intervenir, d’autant plus que M. de Neubourg et son témoin s’étaient déjà enfoncés dans le fourré.
– Ma chère Saphir, je préfère vous dire la vérité.
– Ah !
– Je vais me battre, chère amie, avec ce grand monsieur brun que vous venez de voir.
– Vous battre !
– Et Paul me sert de témoin.
Saphir regarda tour à tour M. de la Morlière et le capitaine.
– Vous me trompez encore, dit-elle.
– Vous tromper !
– Ce n’est pas vous, c’est Paul.
– Mais je vous assure…
Saphir était une belle fille au regard ardent, aux lèvres rouges, au front large ; elle était grande et svelte ; ses petites mains blanches avaient des muscles d’acier.
Elle prit Paul par le bras et lui dit :
– Si je le voulais, tu ne te battrais pas et je saurais bien te forcer à rester ici ; mais sois tranquille, mon ami, il ne sera pas dit que Saphir aura été lâche. T’a-t-il insulté !
– Oui, dit Paul.
– Alors ce n’est pas toi qui as tort ?
– Non.
– Eh bien ! bats-toi et tâche de le tuer. Je vais attendre ici… et, me sachant près de toi, tu seras brave et heureux.
Saphir était émue ; mais son geste, sa voix étaient demeurés calmes.
Saphir jeta ses bras au cou du jeune homme, lui mit un baiser au front, et lui dit :
– Va, et sois brave !
– Pauvre fille ! pensa M. de Kerdrel, elle ne sait pas que c’est pour une autre qu’il va se battre.
Il prit Paul par le bras et l’entraîna, non sans avoir souri à Saphir, en lui disant :
– Sois tranquille, va, tout ira bien… je suis là.
D’un geste impérieux, Saphir renvoya la voiture, qui prit le chemin du pavillon.
Puis elle entra dans le Bois, se tenant à distance, mais suivant des yeux les quatre jeunes gens, qui s’étaient perdus sous les arbres.
L’Anglais aux lunettes marchait derrière eux.
Saphir s’agenouilla et murmura :
– Mon Dieu ! quand j’étais enfant, dans le village d’où je suis venue à Paris en sabots, on me menait à l’église et on m’enseignait à vous prier. J’ai oublié les prières, mais je me suis souvenue de vous. Faites que mon pauvre Paul ne soit point tué.
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M. de la Morlière et M. de Kerdrel avaient rejoint le baron.
– Je vous demande mille pardons, monsieur, dit Paul à ce dernier, je vous ai fait attendre malgré moi.
Le baron s’inclina.
– Vous avez dû être fort contrarié, dit-il, je le conçois.
– Heureusement, ajouta Paul, j’ai affaire à une fille de cœur.
Ces phrases échangées, les deux adversaires se saluèrent et s’écartèrent l’un de l’autre.
Le garçon du restaurant avait apporté les épées, et lord Blakstone les mesurait.
– Paul s’est servi une fois de celles-ci, dit M. de Kerdrel. Ce sont les miennes. Les autres lui sont inconnues.
– Nous allons les tirer au sort.
– Soit !
M. de Kerdrel jeta une pièce de cinq francs en l’air.
– Face ! cria lord Blakstone.
La pièce retomba ; le sort se déclarait pour lord Blakstone.
– Allons, messieurs, dit M. de Kerdrel, habit bas, s’il vous plaît.
M. de Neubourg était à peine déshabillé, et tandis que lord Blakstone et le capitaine causaient entre eux, l’Anglais aux lunettes vertes s’était approché de lui.
– Oh ! yes, disait-il ; moâ curieux fortement… moâ voir…
– Tout va pour le mieux, comme vous voyez, souffla tout bas M. de Neubourg à ce bizarre personnage, qui paraissait lui être complètement inconnu.
– Oui… seulement…
– Eh bien ?
– Prenez garde de vous faire tuer.
– Hum ! dit le baron en riant, cela me paraît difficile… je boutonne à peu près tous les maîtres d’armes de Paris.
M. de la Morlière avait imité le baron, et il s’était dépouillé de sa redingote et de son gilet.
Sur un signe des témoins, les deux adversaires se rapprochèrent, prirent leurs épées, et lord Blakstone dit :
– Allez, messieurs !
Tous deux tombèrent en garde.
La pauvre Saphir s’était rapprochée peu à peu et elle s’était cachée derrière un arbre, faisant des vœux pour son amant.
Paul tirait fort bien, mais il avait le défaut de son âge : il manquait de sang-froid.
Le baron, au contraire, était l’homme calme par excellence, le tireur élégant, qui se conduisait sur le terrain comme il eût fait dans une salle d’armes.
A la première passe, M. de Neubourg comprit que son adversaire n’était pas de sa force. Cependant il se laissa toucher au bras, et l’épée de M. de la Morlière lui fit une goutte de sang.
– Touché ! dit-il, et bien touché ?
M. de Kerdrel s’était penché à l’oreille de lord Blakstone.
– Faut-il faire cesser le combat ? lui dit-il, M. de Neubourg est blessé.
– Non, dit l’Anglais, tout à l’heure… L’égratignure est sans importance…
Et comme il disait ces mots, M. de Neubourg se fendit et son épée disparut presque tout entière dans l’épaule de Paul de la Morlière.
La douleur fut vive – un léger cri échappa au blessé.
Puis, tout à coup, il laissa échapper son épée et tomba.
– Ah ! mon Dieu ! exclama une voix déchirante et brisée.
Et tandis qu’on s’empressait auprès du blessé, Saphir arriva, folle, éperdue, mourante.
Elle se jeta sur le jeune homme évanoui, le couvrit de baisers, l’inonda de ses larmes, l’appela des noms les plus doux.
L’Anglais aux cheveux roux et aux lunettes avait déboulonné sa redingote marron et ouvert sa trousse.
– Laissez voir moâ, disait-il, moâ chirurgien.
M. de Kerdrel avait déchiré la chemise du blessé ; Saphir, égarée et folle, mettait son mouchoir en pièces pour faire de la charpie.
Le chirurgien anglais sonda la blessure et dit :
– Elle n’est pas mortelle…
Saphir poussa un cri de joie.
– Il faut transporter le blessé.
– Où ? demanda M. de Kerdrel.
– Chez moi, dit Saphir. Je veux le soigner.
– Non, chez son père…
– Oh ! non, exclama Saphir, je veux le soigner, moi !
– Ma chère enfant, dit M. de Kerdrel, le père de M. de la Morlière vous laissera voir son fils, et vous pourrez même vous installer à son chevet. Mais il faut que Paul soit transporté chez lui. Car enfin, acheva le capitaine, sa mère et sa sœur ne pourraient pas aller le voir chez vous.
Saphir baissa la tête.
– Vous avez raison, dit-elle.
– Monsieur de Kerdrel, disait en même temps lord Blakstone, tandis que son compatriote appliquait le premier appareil sur la blessure et faisait respirer des sels à Paul évanoui, je mets ma calèche à votre disposition.
– Merci ! dit Saphir, j’ai la mienne.
Saphir ne voulait rien devoir à ceux qui venaient de blesser son cher Paul.
Mais l’Anglais aux cheveux roux venait de prendre une situation et une autorité subite.
Il était chirurgien, il parlait au nom de la science.
– Non, dit-il, Victoria pas commode, calèche meilleure. Saphir soupira, mais elle se tut.
M. de Neubourg et lord Blakstone coururent chercher la calèche à Ermenonville.
Paul de la Morlière était revenu à lui, et voyant le visage baigné de larmes de Saphir penché sur lui, il s’était pris à sourire et avait murmuré :
– Chère Saphir ! tu es bonne…
– Chut ! fit l’Anglais aux lunettes, vous pas parler ! vous bouger pas !
La calèche arriva.
Ce fut avec des précautions infinies que le blessé y fut placé.
– Il faut aller au pas, dit le chirurgien, qui s’assit dans le fond.
Saphir avait également pris place dans la calèche et elle appuya la tête du blessé sur ses genoux.
– Adieu, monsieur, dit M. de Neubourg s’adressant au capitaine, et croyez à tous mes regrets sur ce déplorable événement.
Le baron et le chirurgien échangèrent un regard mystérieux.
– Allons ! mon petit Rocambole, murmura l’Anglais, voici que nous allons avoir nos grandes entrées chez M. le vicomte de la Morlière. Il faut en profiter.
Et la calèche partit, emportant le blessé et Rocambole, métamorphosé en chirurgien.
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