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Chapitre 6

Tandis que le fils du vicomte de la Morlière se battait, au Bois, avec le baron Gontran de Neubourg, une scène d’un genre tout différent se déroulait, à Paris, au fond d’un vieil hôtel du faubourg Saint-Germain.

Cet hôtel était celui qui avait appartenu à feu le général de Morfontaine, et le chevalier, son neveu, en avait hérité.

Le chevalier était devenu marquis à la mort de son oncle, et comme il avait son tiers de l’héritage, il faisait une certaine figure à Paris.

Le marquis de Morfontaine – nous l’appellerons ainsi désormais – était alors un homme de cinquante ans environ, mais qui en paraissait hardiment soixante, tant il était usé et vieilli.

Ses cheveux étaient presque blancs, il avait le front ridé.

L’opinion publique accordait quatre-vingt mille livres de rente au marquis.

Il avait des chevaux et faisait courir.

Cette occupation aristocratique était même devenue pour lui une source de bénéfices. Royal-Cravate et Bobadilla, deux chevaux qu’il possédait, avaient gagné pour lui des sommes folles aux courses.

M. de Morfontaine était cependant un homme taciturne, songeur, qui ne paraissait pas prendre la vie sous son aspect le plus rose.

Or, précisément le jour et à peu près à l’heure où Paul de la Morlière se rencontrait avec M. de Neubourg, le marquis rentra chez lui, rue de Varennes, dans un tilbury à télégraphe qu’il conduisait toujours lui-même avec une habileté parfaite, jeta les rênes à son groom et demanda au laquais qu’il trouva tête nue sur la première marche du perron :

– La marquise est-elle chez elle, Pierre ?

– Oui, monsieur le marquis, lui fut-il répondu.

– Et Victoire ?

– Mademoiselle est sortie avec sa gouvernante tout à l’heure.

– En voiture ?

– A pied. Mademoiselle est à Saint-Thomas-d’Aquin.

– C’est bien, dit brusquement le marquis.

M. de Morfontaine se dirigea vers l’escalier, et le gravit d’un pas inégal et précipité.

Le marquis avait l’air agité, ses lèvres étaient pâles. Il était facile de deviner qu’il avait récemment éprouvé quelque émotion violente.

Arrivé au premier étage, le marquis traversa une antichambre, un grand salon, et frappa à une porte qui se trouvait dans le fond de cette dernière pièce.

– Entrez ! dit une voix de femme à l’intérieur.

M. de Morfontaine ouvrit et se trouva sur le seuil d’une chambre à coucher tendue en soie bleue, dans laquelle une femme encore jeune et fort belle se tenait pelotonnée au fond d’une chauffeuse, auprès d’une fenêtre ouverte qui donnait sur le jardin.

Cette femme était la marquise.

Elle pouvait avoir trente-huit ans et n’en paraissait que trente ; elle avait la taille souple et flexible encore, malgré le léger embonpoint de la seconde jeunesse ; ses grands yeux bleus étaient pleins de charme, et lorsqu’elle souriait et montrait ses dents blanches comme des perles, elle n’avait plus que dix-huit ans.

A la vue du marquis, elle se leva à demi et lui tendit une petite main blanche, mignonne, aux doigts allongés.

– Bonjour, mon ami, dit-elle.

– Bonjour, madame, répondit le marquis d’un ton sec.

Et il s’assit, avant même qu’elle lui eût indiqué un siège du doigt.

– Mon Dieu ! fit la marquise, vous êtes bien pâle, Edgard ?

– Moi !… vous trouvez ?

– Pâle et défait, mon ami.

– C’est que j’ai eu une forte contrariété.

– Ah !

Et la marquise regarda attentivement son mari.

– Madame, dit brusquement M. de Morfontaine, il y a longtemps que je veux vous demander une explication, et aujourd’hui…

– Mais, parlez, répondit la marquise étonnée.

– Vous m’écouterez ?

– Certainement.

– Au reste, poursuivit le marquis, ce que j’ai à vous dire peut se résumer en deux mots. Les voici : je ne veux pas que Victoire épouse M. de Pierrefeu.

Ces simples mots produisirent un étrange effet sur madame de Morfontaine. A son tour, elle pâlit et manifesta une vive émotion.

– Vous ne… le… voulez… pas ? répéta-t-elle, accentuant chaque mot.

– Non, madame.

– Mais… pourquoi ?

– D’abord, parce que M. de Pierrefeu est sans fortune ou à peu près ; ensuite…

– Ensuite ? fit la marquise.

– Parce qu’il me déplaît.

– Et… pourquoi vous déplait-il ?

– Il me déplaît parce qu’il est le neveu du colonel Aubin.

– Singulière raison !

– Soit ; mais cette raison me suffit et me rend inébranlable.

– Monsieur, dit froidement la marquise, vous avez voulu une explication, je l’ai acceptée, et puisque nous y sommes, vous m’écouterez bien, à votre tour, comme je viens de vous écouter.

– Parlez, madame.

– Vous souvient-il de notre union ? continua la marquise.

– Sans doute.

– C’était en 183…, et il y a tout à l’heure vingt années.

– Après ?

– J’étais une enfant, j’avais dix-huit ans à peine, vous en aviez trente sonnés. Mon père était un homme dur, inflexible, qui voyait le mariage à sa façon, c’est-à-dire que, du moment que les noms se valaient et que les fortunes étaient en rapport, peu lui importait de jeter dans les bras d’un homme qu’elle n’aimait pas une pauvre fille comme moi.

– Vous êtes cruelle, madame, dit le marquis, aux lèvres blêmes duquel il vint un sourire ironique.

Madame de Morfontaine continua :

– Cruelle, peut-être, mais vraie. Or, je ne vous aimais pas, monsieur, et vous m’inspiriez même une aversion bien prononcée…

– Parce que vous aimiez votre cousin, le vicomte de Nogaret.

– Monsieur, dit la marquise avec hauteur, vous n’avez rien su de cet amour ; en tout cas, et depuis vingt années, j’ai su porter votre nom assez noblement, il me semble.

– Oh ! madame, fit M. de Morfontaine, je sais que vous êtes une honnête femme.

– Donc, poursuivit la marquise, je vous épousai parce que mon père l’exigea.

– Et vous avez été bien malheureuse, n’est-ce pas ?

– Non, car je suis mère !

Madame de Morfontaine prononça ces mots avec orgueil.

– Je suis mère, répéta-t-elle, et l’amour que l’on porte à son enfant finit par absorber toute autre joie et toute autre douleur.

– Après, madame ?

– Vous étiez amoureux de moi, reprit la marquise, vous étiez surtout amoureux de ma dot.

– Madame !…

– Ah ! monsieur, dit la marquise avec dédain, nous sommes seuls, et nous pouvons nous dire la vérité.

– Mais, où voulez-vous en venir ? demanda M. de Morfontaine en se mordant les lèvres jusqu’au sang.

– Attendez. La veille de notre mariage, comme nous nous trouvions seuls, je vous dis : « Monsieur, je consens à vous épouser, mais vous me ferez un serment.

« – Parlez, mademoiselle, vous écriâtes-vous avec enthousiasme.

« – Jurez-moi, vous dis-je, que si nous avons jamais une fille, nous ne la marierons point contre son gré. « M’avez-vous fait ce serment, monsieur ?

– Eh ! mon Dieu ! madame, dit le marquis avec humeur, je ne dis pas non ; mais…

– Mais ?…

– Mais il me semble, du reste, que je ne le viole en aucune façon.

– En vérité !

– Empêcher Victoire d’épouser un homme qui lui plaît, ce n’est pas tout à fait…

– Lui faire épouser celui qu’elle n’aime point, n’est-ce pas ?

– Dame !

– Vous avez raison, monsieur. Seulement, vous continuez à n’être pas sincère.

Le marquis tressaillit.

– Oh ! mon Dieu ! dit madame de Morfontaine, croyez bien, monsieur, que j’y suis habituée… depuis vingt ans. Quand il ne s’agit que de moi, je vous laisse mentir ou dissimuler ; mais il est question de ma fille.

– Madame !

– Et comme je vous devine, je vais vous dire votre pensée tout entière.

– Voyons ? ricana le marquis.

Madame de Morfontaine regarda froidement son mari.

– Monsieur, dit-elle, vous m’avez dit que vous ne vouliez pas que notre fille Victoire épousât M. de Pierrefeu, d’abord parce qu’il était sans fortune, ensuite parce qu’il vous déplaisait ; mais vous avez omis de me donner une troisième raison.

– Ah ! vous croyez, madame ?

– Vous voulez que Victoire épouse son cousin Paul de la Morlière.

– Eh bien ! soit.

– Mais, je vous le répète, vous m’avez fait un serment.

– Ah ! madame, dit le marquis avec ironie, vous n’avez point assez d’estime pour moi pour que je le tienne beaucoup…

– Je vous comprends, dit la marquise ; je m’attendais à ce dénouement.

Le marquis haussa les épaules.

– Et bien ! dit-il, savez-vous pourquoi je suis arrivé ici tout à l’heure pâle, agité ?…

– Non… parlez.

– Parce que, à mon club, on m’a parlé du prochain mariage de ma fille avec M. de Pierrefeu.

– Et vous avez… répondu ?

– Que moi, son père, je n’en savais pas le premier mot.

– Ah ! vous avez dit cela ?

– J’ai même ajouté, acheva froidement le marquis, que j’avais toujours compté marier ma fille à Paul de la Morlière, son cousin.

– Oui, dit la marquise, je conçois que cette union soit dans vos idées…

Une sourde ironie qui perçait dans les paroles de madame de Morfontaine fit froncer le sourcil à son mari.

– Car, poursuivit-elle, il y a entre le vicomte et vous mieux que des liens de parenté.

– Plaît-il ?

– Vous avez des intérêts aussi… et peut-être…

– Peut-être ?… insista le marquis devenu plus pâle encore.

– Tenez, monsieur, dit la marquise, si vous m’en croyez, nous choisirons un autre sujet de conversation.

Elle se leva tout à fait et s’appuya au balcon de la croisée pour regarder dans le jardin.

Les derniers mots de madame de Morfontaine à son mari avaient produit sur lui un étrange effet. Il ne raillait plus, il était pâle et sombre, et le regard de sa femme l’avait contraint à baisser les yeux.

Il y eut un moment de silence entre les deux époux ; puis un bruit de pas légers et le froufrou d’une robe se firent entendre dans la pièce voisine.

Alors madame de Morfontaine se retourna :

– Voici Victoire, dit-elle.

En effet, la porte s’ouvrit et Victoire parut.

Mademoiselle Victoire de Morfontaine était une fort belle personne qui ressemblait à sa mère comme le bouton ressemble à la rose épanouie.

Victoire avait dix-sept ans, sa mère trente-huit à peine ; on les prenait volontiers pour deux sœurs.

Telle avait dû être madame de Morfontaine lorsqu’on la contraignit à épouser son mari.

Victoire salua son père et lui tendit son front.

– Bonjour, mon enfant, dit le marquis, d’où viens-tu ?

– De l’église, mon père.

M. de Morfontaine regarda fort attentivement sa fille.

– Victoire, mon enfant, dit-il, tu es une pieuse et sainte fille, mais il ne suffit point de prier Dieu pour…

Le marquis s’arrêta.

– Que faut-il faire encore, mon père ? demanda Victoire avec douceur.

– Il faut obéir à ses parents.

Victoire rougit.

– Pourquoi donc me dites-vous cela, mon père ? balbutia-t-elle.

– Ta mère te l’expliquera.

Et le marquis se leva.

– Adieu, madame, dit-il ; nous nous retrouverons à l’heure du dîner.

Et il sortit brusquement.

Quand il fut parti, Victoire regarda sa mère. La pauvre enfant, muette et tremblante, craignait de deviner. Madame de Morfontaine la prit dans ses bras et lui dit :

– Ton père n’aime pas Léon de Pierrefeu.

Victoire pâlit et étouffa un cri de douleur.

– Ton père, continua la marquise, ne veut pas que tu l’épouses, mais…

Elle hésita.

– Mais, moi, je le veux, dit-elle enfin.

Victoire fondit en larmes.

– Je le veux ! continua la marquise avec une énergie subite et presque sauvage, je le veux parce que tu l’aimes, je le veux parce que tu ne dois pas t’allier à la famille de cet homme qu’on appelle le vicomte de la Morlière ; je le veux parce que tu es mon enfant, murmura la pauvre mère avec émotion, et que je veux que mon enfant soit heureuse.

La marquise sonna.

– Passe dans mon cabinet de toilette, dit-elle à sa fille, il ne faut pas que nos gens te voient pleurer.

Un laquais entra.

– Ma voiture ! demanda la marquise.

– Vous sortez, ma mère ?

– Oui.

– Oh ! vous m’emmenez, n’est-ce pas ? fit la pauvre jeune fille toute en larmes.

– Non, mon enfant, mais attends-moi, je ne vais pas bien loin. Je vais voir quelqu’un pour toi.

– Pour moi ?

– Pour ton bonheur !

Madame de Morfontaine jeta un châle sur ses épaules, prit un chapeau et des gants, mit un dernier baiser au front de sa fille, et se dirigea vers la porte.

Mais, quand elle fut sur le seuil, elle se retourna.

– Veux-tu savoir où je vais ?

– Oui.

– Je vais voir Léon.

Victoire jeta un cri de joie.

– Je vais voir ton mari, acheva madame de Morfontaine, qui enveloppa sa fille d’un regard plein d’amour…

Le cœur de Victoire se prit à battre violemment.

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