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Chapitre 7

Madame la marquise de Morfontaine descendit dans la cour de l’hôtel, où sa voiture attendait. Au moment d’y monter, elle leva la tête et vit sa fille accoudée à la croisée.

– A bientôt, fit-elle d’un geste et d’un sourire.

Le valet de pied ferma la portière et dit au cocher :

– Rue Saint-Nicolas-d’Antin !

Le coupé partit, passa les ponts, traversa le Carrousel, gagna en quelques minutes la rue indiquée et s’arrêta à l’angle de celle de Mogador.

Là, madame de Morfontaine descendit, dit à son cocher : « Attendez-moi, » et s’en alla à pied jusqu’à la rue Neuve-des-Mathurins et le passage Sandrié.

– M. de Pierrefeu ? demanda-t-elle à l’un des concierges du passage.

– Escalier C, au cinquième, à droite, lui fut-il répondu.

– Pauvre enfant ! murmura la marquise.

Elle chercha l’escalier C, le gravit bravement et arriva jusqu’au cinquième, devant une petite porte sur laquelle il y avait une carte de visite. La marquise sonna.

Une vieille gouvernante, la tête embéguinée dans une coiffe normande, vint ouvrir et recula stupéfaite à la vue de cette belle dame, drapée dans un cachemire, qui venait ainsi visiter son jeune maître.

– M. Léon y est-il ? demanda la marquise.

– Oui, madame.

La marquise entra.

La vieille bonne lui fit traverser d’abord une petite antichambre qui servait en même temps de salle à manger, puis un salon de grandeur médiocre, mais assez confortablement meublé : puis elle ouvrit une troisième porte, celle de la troisième et dernière pièce de cet appartement de cinq cents francs de loyer : la chambre à coucher de Léon de Pierrefeu.

Un beau jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, au teint mat et blanc, aux cheveux et à la barbe noirs de jais, à l’œil bleu, fier et doux tout à la fois, était occupé à écrire sur une petite table roulée auprès d’une fenêtre entrouverte, hélas ! sur un horizon de toits et de tuyaux de cheminée.

Au bruit que fit la marquise en entrant il leva les yeux, jeta un cri de joie et de surprise et se dressa précipitamment.

– Vous, madame !

– Moi, dit la marquise en souriant.

Elle fit un signe à la vieille servante, qui sortit. Puis elle prit la main de Léon et lui dit :

– Mon enfant, je t’ai tenu sur mes genoux, j’étais la meilleure amie de ta mère, et tu peux te figurer aisément que c’est une mère qui vient te voir.

– Ah ! madame… madame, murmura Léon tout ému, pourquoi me parlez-vous ainsi ? Vous savez bien que…

Il n’osa en dire davantage, mais un éloquent regard jeté autour de lui compléta sa pensée. Ce regard voulait dire :

– Vous savez si j’aime votre fille ; mais voyez, je suis si pauvre !

La marquise s’assit sur une petite chauffeuse à deux places, en damas rouge, qui était placée vis-à-vis de la cheminée.

– Viens te mettre ici, Léon, mon enfant, dit-elle, là, près de moi.

M. de Pierrefeu obéit.

– Tu aimes Victoire, n’est-ce pas ?

– Ah ! si je l’aime !

– Et tu dis que Victoire est riche et que tu es pauvre…

– Hélas !

– Et qu’alors jamais le marquis de Morfontaine ne voudrait de toi pour son gendre ?

Léon courba la tête.

Alors madame de Morfontaine reprit la main du jeune homme dans les siennes et la pressa doucement.

– Et tu as raison, mon enfant, dit-elle. Jamais M. de Morfontaine ne consentira à te donner sa fille, de bonne volonté du moins, car il lui a choisi un mari… et ce mari, c’est le fils d’un misérable, ce mari peut-être ressemblera à son père un jour et sera…

La marquise baissa la voix :

– Un voleur et un assassin ! dit-elle bien bas.

Léon tressaillit :

– Oh ! que dites-vous ? fit-il.

– Mon cher enfant, reprit la marquise, le père de Victoire a compté sans moi, sans moi qui t’aime comme mon fils, car tu as un noble et bon cœur, car tu es le fils d’une race aux vertus patriarcales ; car si ta mère est morte les mains jointes, comme une sainte qu’elle était, ton père a trouvé la mort sur un champ de bataille, à l’ombre du drapeau de la France, qu’un de ses zouaves venait de planter sur la tour Malakoff.

« Je veux, moi, que tu sois deux fois mon fils, parce que je sais bien que tu feras ma fille la plus heureuse des femmes. »

Léon s’était mis à genoux devant la marquise, et il couvrait ses mains de baisers.

– Ah ! ma mère !… ma mère ! disait-il avec des larmes dans la voix.

– Léon, mon enfant, poursuivit la marquise, il est six heures bientôt et tu n’as pas de temps à perdre.

Il la regarda, étonné.

– Tu pars ce soir pour un grand voyage.

– Moi, madame ?

– Appelle-moi ta mère !… Oui, tu pars, il le faut…

– Mais… où vais-je ?

– Je te le dirai ce soir.

– Partir ! murmura Léon de Pierrefeu avec tristesse, partir ! et sans la voir une dernière fois…

– Tu la verras.

– Ah ! vous êtes bonne…

Madame de Morfontaine tira de son sein un petit portefeuille en maroquin vert qu’elle tendit à M. de Pierrefeu.

– Tiens, dit-elle, le voyage que tu vas faire est utile à mes intérêts. Tu trouveras dans ce portefeuille les indications nécessaires.

Madame de Morfontaine ne disait pas que le portefeuille renfermait dix billets de mille francs. Elle se leva.

– Maintenant, dit-elle, hâte-toi. Tu iras rue Basse-du-Rempart et tu y loueras une calèche à deux chevaux. Il faut que les chevaux puissent faire au moins vingt lieues dans leur nuit.

– Je les trouverai, dit le jeune homme.

– A dix heures, continua la marquise, tu seras dans cette calèche, à la porte du jardin de notre hôtel, tu sais ? dans la ruelle…

Léon rougit jusqu’aux oreilles.

– Oui, dit-il.

– Et tu t’envelopperas dans un bon manteau, n’est-ce pas, car les nuits sont fraîches…

– Mais, madame, demanda Léon de Pierrefeu de plus en plus étonné, où donc m’envoyez-vous ?

– C’est mon secret jusqu’à ce soir, dit la marquise en souriant.

Elle lui donna sa main à baiser et partit.

Au lieu de rejoindre sa voiture, la marquise continua à longer la rue Neuve-des-Mathurins et s’arrêta devant la porte au-dessus de laquelle était inscrit le numéro 61.

– Qui demandez-vous, madame ? lui dit le concierge en la voyant passer devant sa loge sans s’arrêter.

– Madame Husson.

– Elle est chez elle, elle vient de rentrer.

Madame de Morfontaine traversa la cour et prit un modeste escalier de service qu’elle gravit jusqu’au troisième étage.

Là elle sonna à une porte ornée d’un cordon bleu.

Une femme entre deux âges, vêtue de noir, vint lui ouvrir.

C’était madame Husson.

Madame Husson était la veuve de l’intendant de M. de Morfontaine. Elle avait vu naître la marquise, elle l’aimait comme sa fille, et la marquise savait qu’elle pouvait compter sur elle à toute heure.

La veuve fut tout aussi étonnée que l’avait été Léon de Pierrefeu en voyant entrer chez elle madame de Morfontaine.

La marquise n’avait pas coutume de se déranger, et lorsqu’elle avait besoin de madame Husson, elle l’envoyait chercher.

– Ah ! mon Dieu ! fit-elle, vous chez moi, madame la marquise !

– Oui, ma bonne Catherine.

Et comme madame Husson se confondait en salutations, la marquise entra dans le petit salon qui était la pièce de réception.

Là elle se laissa tomber fort nonchalamment sur un canapé, et continua :

– Ma bonne Catherine, tu aimes ma fille, n’est-ce pas ?

– Ah ! madame !…

– Et tu m’es dévouée ?

– N’êtes-vous pas ma bienfaitrice ?

– Eh bien ! le moment est venu de me prouver ton dévouement, ma bonne Catherine.

– Parlez, madame.

– Tu as une sœur en province ?

– En Normandie, près de Caen.

– Et tu peux compter sur elle ?

– Comme sur moi.

– Si je te confiais ma fille ?…

– Madame la marquise, répondit madame Husson, le dragon qui gardait un trésor ne veillait pas mieux que je ne veillerai.

– Tu me répondras d’elle ?

– Sur mon honneur et sur ma vie.

– Eh bien ! tu vas faire un petit paquet de hardes et tu iras trouver, passage Sandrié, escalier C, au cinquième, M. Léon de Pierrefeu.

– Bon ! dit madame Husson.

– Tu diras à M. de Pierrefeu : « Madame la marquise veut que vous m’emmeniez. »

– Et il m’emmènera ?

– Ce soir, à dix heures.

– Mais, madame, dit la veuve, qu’est-ce que mademoiselle Victoire a de commun avec M. de Pierrefeu ?

– Je te le dirai ce soir.

– Ce soir !… Je vous reverrai donc ?

– Oui.

– Mais… où ?

– Léon de Pierrefeu te conduira au rendez-vous que je lui ai donné. Adieu, ma bonne Catherine.

La marquise se leva, laissa madame Husson lui baiser la main et s’en alla rejoindre la voiture, qui stationnait toujours à l’angle de la rue Mogador.

– A l’hôtel ! dit-elle au cocher. Allez rondement.

Les deux chevaux anglais de la marquise l’emportèrent avec la rapidité de l’éclair.

Cependant, lorsqu’elle rentra rue Vaneau, l’heure du dîner était sonnée et elle trouva le marquis et sa fille à table.

En voyant apparaître sa mère, Victoire, jusque-là silencieuse et triste, la regarda avec anxiété et se rasséréna soudain.

Un mystérieux sourire glissait sur les lèvres de la marquise.

Ce sourire était une espérance pour Victoire.

– Madame, dit le marquis, avez-vous compté sur moi pour ce soir ?

– Non, monsieur.

– Vous n’irez pas dans le monde ?

– J’ai une migraine affreuse et je désire me coucher de bonne heure.

– J’en suis jusqu’à un certain point fort aise.

– Ah ! fit dédaigneusement la marquise.

– Vous savez, continua M. de Morfontaine, que je suis un joueur d’échecs passionné ?

– Je le sais.

– Il y a ce soir à mon club une partie considérable engagée entre M. de S… et lord D… je voudrais y assister.

– Ne vous gênez pas, monsieur, dit la marquise.

Ces quelques mots furent seuls échangés durant le souper. A neuf heures, le marquis monta dans son coupé et partit.

– Ma chère Victoire, viens avec moi dans ta chambre.

Victoire regarda de nouveau sa mère.

La marquise la prit par la main et lui dit à l’oreille :

– Les nuits sont fraîches encore, il faudra bien te couvrir.

Victoire tressaillit.

– Est-ce que nous allons sortir ? demanda-t-elle.

– Non, pas moi, mais toi…

– Moi ?

– Tu vas faire un voyage de cinquante lieues, et tu pars ce soir même, dans une heure.

– Mais, ma mère… fit la jeune fille stupéfaite.

– Chut ! dit la marquise, viens…

Victoire et sa mère s’enfermèrent dans la chambre de la jeune fille.

– Mets une robe d’hiver bien chaude, continua alors la marquise. Prends ton châle de voyage et ton manteau à capuchon ; moi, je vais te faire un petit paquet de linge indispensable en route.

Et, comme une simple femme de chambre, la marquise emplit un sac de nuit de divers objets.

– Mais, maman, dit la jeune fille, pourquoi ne sonnez-vous pas ?

– Parce que personne dans l’hôtel ne doit s’apercevoir de ton départ avant demain.

– Où m’envoyez-vous donc ?

– Tu le sauras bientôt. Habille-toi.

Quand Victoire fut prête à partir, sa mère lui indiqua une table sur laquelle il y avait du papier et de l’encre.

– Tu vas écrire à ton père, lui dit-elle.

– A mon père ?

– Oui.

– Il ne sait donc pas ?…

– Il ne sait rien. Ecris.

Victoire s’assit devant une table, prit la plume et madame de Morfontaine lui dicta ces quelques lignes :

« Mon père,

« Je n’aime point Paul de la Morlière mon cousin, mais j’aime Léon de Pierrefeu, et je mourrais s’il me fallait renoncer au bonheur d’être sa femme un jour. Pardonnez-moi donc, mon cher père, pardonnez sa fuite à votre enfant.

« Victoire. »

Victoire tremblait en écrivant cette lettre, qu’elle laissa tout ouverte sur la table.

– Viens, répéta la marquise en la reprenant par la main.

Il y avait, attenant à la chambre de Victoire, un cabinet de toilette qui avait issue sur un escalier dérobé.

Cet escalier descendait au jardin par l’orangerie.

Ce fut le chemin que madame de Morfontaine, qui portait le sac de nuit de sa fille, fit prendre à Victoire.

Cette dernière était trop émue pour avoir désormais le courage de faire une question.

Conduite par sa mère, elle traversa le jardin et atteignit la petite porte.

La nuit était noire, et nul dans l’hôtel ne s’était aperçu du départ des deux femmes.

Madame de Morfontaine ouvrit la petite porte et jeta un coup d’œil dans la ruelle.

La chaise de poste de Léon Pierrefeu attendait.

Le jeune homme s’élança hors de la voiture, tandis que madame Husson se montrait à la portière.

– Léon, lui dit alors la marquise, soutenant dans ses bras sa fille défaillante, Victoire doit être ta femme un jour. Jusque-là, sois un frère pour elle, et emmène-la…

Léon étouffa un cri, prit la jeune fille dans ses bras et la porta à demi évanouie dans la chaise de poste.

– Adieu ! mes enfants… dit la marquise d’une voix entrecoupée de sanglots, adieu !… Fouettez, postillon !

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