Chapitre 8
Quinze jours s’étaient écoulés depuis le duel du jeune Paul de la Morlière avec M. le baron Gontran de Neubourg.
Le fils du vicomte s’était battu, on s’en souvient, le jour même où la comtesse de Morfontaine confiait sa fille à Léon de Pierrefeu et lui faisait quitter nuitamment son hôtel.
La blessure de Paul, bien que n’ayant rien de dangereux, ne l’avait pas moins obligé à garder le lit, et y était encore le soir du quinzième jour.
Matin et soir, le chirurgien anglais qui s’était trouvé si à propos au pavillon d’Ermenonville venait visiter le blessé et le panser.
Or, ce jour-là, vers six heures du soir environ ce chirurgien, c’est-à-dire Rocambole, trouva, en arrivant, le vicomte de la Morlière installé au chevet de son fils.
Paul sommeillait.
Rocambole était plus Anglais que jamais d’accent et de tournure, et le lord-maire lui-même eût juré qu’il était né dans la Cité.
– Mon cher docteur, lui dit le vicomte tout bas, en lui montrant la porte entrouverte d’une pièce voisine, voulez-vous être assez bon pour me suivre ?
– Oh ! yes, dit Rocambole, qui reboutonna son coachman d’alpaga jaune et suivit le vicomte.
A côté de la chambre de Paul était son fumoir.
Ce fut là que M. de la Morlière conduisit le prétendu chirurgien.
Un troisième personnage s’y trouvait. C’était le baron Charles de Kerdrel, qui, on doit s’en souvenir, avait servi de témoin au jeune homme dans sa rencontre avec M. de Neubourg.
M. de Kerdrel et Rocambole se saluèrent.
Le vicomte leur offrit à un siège à tous deux, et leur dit :
– Messieurs, veuillez me pardonner la liberté que je prends de vous réunir ce soir.
Tous deux s’inclinèrent.
– J’ai besoin de vos conseils, ajouta M. de la Morlière.
Le faux Anglais eut un sourire de naïf étonnement.
Le vicomte continua :
– Vous êtes l’ami de mon fils, monsieur de Kerdrel ?
– Certes ! oui, monsieur, répliqua l’officier avec sa brusque franchise.
– A ce titre, j’ai besoin de vous consulter.
Et se tournant vers Rocambole :
– Vous, monsieur, vous êtes le médecin de mon fils, c’est vous qui l’avez soigné ?
– Oh ! yes, dit le faux chirurgien ; lui mourant, moi sauver lui.
– Je puis donc vous parler de mon fils à tous deux.
– Nous écoutons, dit M. de Kerdrel.
– Docteur, continua le vicomte, s’adressant à Rocambole, pensez-vous que notre cher malade soit bientôt rétabli ?
– Dans huit jours, répondit Rocambole, qui n’avait garde d’oublier son accentuation anglaise.
– Huit jours ! murmura le vicomte, c’est bien tard !
– Mais, monsieur, fit observer Charles de Kerdrel, du moment que tout danger est passé, et si ce n’est plus qu’une question de patience…
– Mon cher ami, dit le vicomte, je vais m’ouvrir complètement à vous, ainsi qu’à monsieur.
Il désignait Rocambole.
– Un médecin est un confesseur, dit celui-ci avec une gravité toute britannique.
Le vicomte poursuivit :
– Paul a vingt ans sonnés, et j’ai songé à le marier.
– Bon ! dit M. de Kerdrel, vous le marierez huit jours plus tard.
– Attendez… Je veux le marier à sa cousine Victoire, la fille du marquis de Morfontaine.
– Ravissante personne !
– Et le marquis est de mon avis. Depuis plus de dix ans nous avons projeté cette alliance, qui resserrera notre parenté et notre amitié.
– Alors, dit M. de Kerdrel, ceci est chose faite.
– Hélas ! non.
– Pourquoi ?
– Mais parce que mademoiselle Victoire de Morfontaine s’est éprise d’un jeune homme sans fortune et sans position.
– Bah ! qu’importe ?… on lui fera entendre raison…
– Et que, ajouta le vicomte, sa mère est pour elle.
– La marquise ?
– Oui.
– Diable ! fit M. de Kerdrel, deux femmes qui s’entendent sont toujours fortes.
– Je le sais bien, et c’est pour cela que je voudrais voir mon fils guéri.
– En quoi sa guérison avancerait-elle vos affaires ?
Un sourire énigmatique passa sur les lèvres minces et blêmes de M. de la Morlière.
– J’ai imaginé, dit-il, un petit plan de campagne qui dérouterait, s’il était promptement exécuté, les combinaisons de madame de Morfontaine.
– Ah !
– Car il faut vous dire que la marquise a fait disparaître sa fille depuis quinze jours.
– Comment, disparaître ?
– Oui, mademoiselle Victoire a quitté, la nuit, l’hôtel de son père ; elle est montée en chaise de poste, et le marquis, malgré tous ses efforts n’a pu encore parvenir à savoir ce qu’elle était devenue.
– Mais… la marquise ?
– La marquise le sait et garde le silence. Depuis quinze jours, elle oppose aux emportements de son mari un calme parfait qui achève de l’exaspérer.
– Et vous pensez que c’est elle qui a fait disparaître sa fille ?
– Oui, je sais même depuis hier ce que M. de Morfontaine ignore encore. Je sais depuis hier où est mademoiselle de Morfontaine.
– Ah !
– Elle est en province, sous la double sauvegarde d’une vieille femme et du jeune homme qu’elle aime.
– Mais c’est un enlèvement, cela ! dit M. de Kerdrel.
– En bonne forme et dans les règles.
– Et la marquise ?
– La marquise a tout préparé, tout conduit.
M. de Kerdrel fronça le sourcil.
– Mais, monsieur, dit-il, laissez-moi vous faire une observation.
– Voyons ?
– Si mademoiselle de Morfontaine a été enlevée par son amoureux, il me semble que Paul…
– Ne peut plus l’épouser, n’est-ce pas ?
– Dame !
Le vicomte sourit de nouveau.
– L’enlèvement n’a pas eu de conséquences, dit-il. Mademoiselle Victoire est gardée à vue par la vieille femme, et le jeune homme vient fort respectueusement faire des visites fraternelles.
– Mais le bruit, l’éclat…
– M. de Morfontaine a tenu secrète l’absence de sa fille.
– Et vous ne lui avez pas encore appris où elle était ?
– Le marquis est près de Châteauroux, dans une de ses terres, depuis trois jours ; il revient ce soir. Je lui ai adressé une dépêche télégraphique, mais sans rien lui préciser.
– Mon cher monsieur, dit Rocambole, permettez-moi de vous adresser une simple question.
– Faites, monsieur.
– Si M. Paul était sur pied avant huit jours, en quoi cela servirait-il vos projets ?
– Monsieur, répondit le vicomte, je vous ai dit que j’avais imaginé une combinaison pour déjouer tous les projets de la marquise de Morfontaine.
– Eh bien !
– Et Paul est mon principal instrument.
– Bon.
– Mais vous me permettrez de garder le secret quelques jours encore, n’est-ce pas ?
Rocambole et M. de Kerdrel s’inclinèrent.
– Une chose m’inquiète, et c’est pour cela, messieurs, que j’ai pris la liberté de vous réunir, vous qui êtes son médecin, vous qui êtes son ami.
M. de Kerdrel et Rocambole regardèrent attentivement le vicomte.
– Mademoiselle Victoire de Morfontaine n’aime point mon fils, ceci est incontestable ; mais ce que je crois tout aussi certain, c’est que mon fils n’aime pas non plus sa cousine.
– C’est possible, murmura M. de Kerdrel en souriant.
– Cependant, Morfontaine et moi, nous avons toujours songé à ce mariage.
– Mais, dit le faux chirurgien, il est difficile de marier deux jeunes gens qui ne s’aiment pas.
Le vicomte soupira.
– Mon fils est amoureux, n’est-ce pas ? demanda-t-il brusquement au capitaine.
– Oui, monsieur.
– Il aime sans doute cette femme, cette créature qu’on nomme… Saphir… et pour qui il s’est battu ?
M. de Kerdrel aurait pu répondre au vicomte de la Morlière qu’il se trompait doublement : que, d’abord, ça n’était point pour Saphir que le jeune homme s’était battu, et qu’ensuite ce n’était point la pécheresse, mais une inconnue du nom de Danielle, qu’il aimait.
Mais M. de Kerdrel jugea parfaitement inutile de désabuser le vicomte.
Ce dernier reprit :
– Je voudrais pouvoir éloigner cette femme.
– C’est difficile.
– Pourquoi ?
– Parce qu’elle aime Paul.
– Vous croyez ?
Le faux chirurgien prit un air candide.
– Pardonnez-nous, monsieur le vicomte, dit-il, mais nous allons vous avouer, M. de Kerdrel et moi, que nous sommes ses complices.
– Les complices de Saphir ?
– Oui.
– Comment cela ?
– Je vais vous l’expliquer, dit M. de Kerdrel. Il y a des hasards providentiels dans la vie. Le jour même où notre cher Paul s’est battu, madame et mademoiselle de la Morlière ont quitté Paris.
– C’est vrai. Et, dit le vicomte, à l’heure qu’il est, elles sont encore en Bretagne, chez ma tante, et ignorent l’accident arrivé à mon fils.
– Or, reprit M. de Kerdrel, voici comment, monsieur et moi, nous nous sommes faits les complices de Saphir. La jeune fille était désespérée ; elle était arrivée sur le terrain au moment où Paul tombait, et elle voulait absolument qu’on le transportât chez elle. La chose n’était pas possible. Pour la consoler, nous lui fîmes la promesse qu’elle pourrait voir Paul tous les jours.
– Et… cette promesse ?
– Nous l’avons tenue.
– Comment ?
– Saphir est venue ici.
– Tous les jours ?
– Chaque soir. Et… elle passe la nuit au chevet du blessé.
– Mais c’est impossible ! s’écria le vicomte.
Le faux Anglais eut un sourire.
– Elle vient habillée en homme, avec une barbe postiche…
Le vicomte se frappa le front.
– Ah ! dit-il, c’est votre élève en médecine que vous amenez tous les soirs, n’est-ce pas ?
– Précisément.
M. de la Morlière ne savait trop s’il devait rire ou se fâcher.
– Mais, savez-vous bien, messieurs, dit-il, que vous êtes d’une faiblesse déplorable pour cette créature ?
– Ah ! pardon, monsieur, répliqua M. de Kerdrel, Saphir est une bonne fille qui adore Paul, et Dieu fasse qu’il ne tombe jamais plus mal…
Le vicomte garda un moment le silence.
– Elle est donc belle ? demanda-t-il tout à coup.
– C’est une fille superbe.
– Blonde, brune ?
– Blonde.
– Et elle aime Paul ?
– Elle l’aime sincèrement, ardemment.
Le vicomte se tut et parut réfléchir profondément. Puis il dit brusquement :
– Je veux la voir !
– Ah ! fit M. de Kerdrel.
– Et la voir autrement que vêtue en homme et le menton couvert d’une barbe postiche, Sauriez-vous m’assurer qu’elle aime Paul ?
– Elle l’adore.
– Et qu’elle est intelligente ?
– Vous me faites-là une drôle de question, monsieur, reprit M. de Kerdrel.
– C’est que, dit M. de la Morlière, il m’est venu une idée.
– Ah !
– J’ai pensé que cette fille pourrait bien m’être fort utile.
– En quoi ?
– Elle me donnerait un coup d’épaule pour le mariage de mon fils.
– Avec mademoiselle Victoire ?
– Justement.
M. de Kerdrel hocha la tête d’un air de doute.
– Puisqu’elle l’aime, je lui ferai comprendre que ce mariage assure à jamais le bonheur de mon fils.
– Et vous espérez sans doute qu’en faisant appel à sa loyauté, elle se retirera ?
– D’abord.
– Qu’espérez-vous encore ?
– J’espère qu’elle me servira. Permettez-moi de ne point m’expliquer davantage pour le moment. Où voit-on Saphir ?
– Vous la verrez ce soir, ici.
– Mais… tout de suite…
– Saphir doit être chez elle en ce moment, dit-il.
Le vicomte sonna.
Puis, comme un laquais se présentait pour recevoir ses ordres, il dit à M. de Kerdrel :
– Ne pourriez-vous pas lui écrire un mot de la prier de venir ?
– C’est facile.
M. de Kerdrel s’assit devant une table et écrivit :
« Ma chère Saphir,
« Ne vous alarmez point. M. le vicomte de la Morlière, le père de votre cher Paul, désire vous voir tout de suite. Arrivez, et soyez belle.
« Baron de Kerdrel. »
Le laquais partit, emportant la lettre, et M. de la Morlière et ses deux hôtes rentrèrent dans la chambre du blessé.
Paul sommeillait toujours.
Ils s’assirent et se prirent à causer de choses banales. Une demi-heure s’écoula, puis on entendit dans la cour le roulement d’une voiture.
– La voilà, dit M. de Kerdrel.
Quelques secondes après, en effet, le valet qu’on avait expédié chez Saphir entrouvrit discrètement la porte de sa chambre.
Une femme apparut sur le seuil et s’arrêta un moment.
Puis elle leva les yeux sur le vicomte de la Morlière, qui tressaillit et éprouva une émotion étrange.
– Comme elle est belle ! murmura-t-il avec admiration.
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