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Chapitre 9

M. le vicomte de la Morlière avait eu une jeunesse trop tourmentée par l’ambition pour que les femmes eussent pris une grande place dans sa vie.

Il avait aimé sa cousine Diane tout juste assez pour songer qu’elle aurait un jour cent et quelques mille livres de rente.

On sait l’infernal dénouement qu’il avait su faire trouver à cet amour.

M. de la Morlière n’avait jamais perdu la tête pour une femme, et la sensation qu’il éprouva en voyant entrer Saphir demeura pour lui inexplicable.

Saphir était une séduisante créature, dans la plus complète acception du mot, et M. Paul de la Morlière, en déclarant à son ami, le baron Charles de Kerdrel, qu’il ne l’aimait pas, avait fait preuve d’une grande indifférence.

Saphir était belle ; de plus, elle était bonne.

Peut-être avait-elle eu des faiblesses sans nombre ; mais, à coup sûr, elle n’avait jamais causé la mort de personne.

L’origine de Saphir se perdait dans la nuit du mystère.

Pour le vulgaire, elle avait pris naissance dans la loge d’un concierge de la rue Laffitte ; mais le vulgaire était mal informé.

Saphir était de race arabe, et voici son histoire :

A la prise de Constantine, un des zouaves du colonel Juchait de Lamoricière pénétra, le briquet à la main, dans une maison qui lui parut déserte.

Il en parcourut les diverses pièces sans rencontrer âme qui vive, lorsque, dans un coin, il aperçut un groupe étrange.

C’était une femme demi-nue qui couvrait un enfant de son corps.

La femme roulait des yeux hagards, elle serrait convulsivement son enfant sur sa poitrine et l’arrosait de son sang.

La malheureuse avait été percée de deux balles pendant le siège.

Le zouave s’approcha, reconnut l’état désespéré où se trouvait la femme arabe, appela ses camarades à son aide et essaya, avec leur concours de lui prodiguer quelques soins ; mais la pauvre femme avait été frappée mortellement et ne tarda pas à expirer.

L’enfant fut adopté par le régiment.

C’était une jolie petite fille de trois ou quatre ans environ.

Quelques années après, le zouave qui le premier avait découvert la mère arabe mourante fit un petit héritage et quitta le service. Il emmena la jeune Arabe avec lui.

Les zouaves l’avaient fait baptiser, un capitaine avait été son parrain, et on lui avait donné le nom de Pétronille, qui était celui de la cantinière du bataillon.

La cantinière avait servi de marraine.

Pétronille, qui avait passé son enfance au désert, se trouva, un beau matin, à l’âge de dix ou douze ans, transplantée à Paris. Son père d’adoption était un enfant du faubourg Saint-Antoine, et il venait d’hériter du fonds de commerce d’un oncle qui était marchand de vins à l’angle de la rue de Charonne.

La boutique de vins et liqueurs, qui, du vivant de l’oncle, avait pour enseigne : A la grappe de raisin, changea d’étiquette, et s’appela : Le Rendez-vous des Zouaves. Cette quasi-métamorphose ne fut pas heureuse.

Peu à peu, et sans doute parce que le nouveau propriétaire descendait trop souvent à la cave pour son propre compte, les clients s’en allèrent, et trois ans après, l’ex-zouave, complètement ruiné, fut trop heureux d’épouser la veuve d’un concierge de la rue Laffitte.

Le vainqueur de Constantine, réduit à tirer le cordon, avait emmené avec lui Pétronille. La jeune Arabe avait quatorze ans et sa beauté devenait merveilleuse.

La femme du zouave s’extasia sur cette beauté, et comme l’enfant chantait gentiment les refrains populaires qui couraient alors les rues de Paris, elle prétendit qu’elle avait quarante mille francs de revenus dans son gosier, et qu’il fallait l’envoyer au Conservatoire.

Ce fut la perte de Pétronille. En allant prendre ses leçons de chant, la jeune fille rencontrait, dans la rue Bergère, un beau jeune homme qui descendait de son tilbury chaque matin et la saluait.

Longtemps Pétronille baissa les yeux et passa son chemin en rougissant, puis elle le regarda à la dérobée, puis elle prêta l’oreille aux galants propos du séducteur, puis, hélas ! un jour, on ne la revit point dans la loge du concierge de la rue Laffitte.

Pétronille s’était arrêtée en chemin et s’était laissé installer dans un élégant appartement de la rue de Provence.

Un soir que la jeune femme soupait à la Maison-d’Or, au milieu d’une nombreuse réunion, un gandin lui dit :

– Ma fille, on ne s’appelle pas Pétronille ; n’as-tu pas un autre nom ?

– Pas que je sache, répondit-elle.

– Eh bien ! nous allons t’en chercher un.

Et chacun chercha, et l’on passa en revue les sobriquets les plus étranges en vogue dans le quartier Bréda.

Mazagran, une belle fille alors à la mode, proposa celui de Saphir.

– Bravo ! s’écria-t-on.

A partir de ce jour, Pétronille s’appela Saphir ; et quelque temps après, lorsque le jeune Paul de la Morlière la rencontra, elle ne portait plus d’autre nom.

Saphir avait le regard profond et voilé de ce gracieux quadrupède qui bondit sur le sable doré du désert ; elle avait le regard de la gazelle.

Un magnétisme étrange, de mystérieuses effluves s’échappaient parfois de son œil, et, sans nul doute, cet œil s’arrêta longtemps sur le vicomte de la Morlière, car il tressaillit si violemment que le prétendu docteur anglais, Rocambole, le remarqua.

Saphir ne put cependant s’empêcher de rougir en entrant dans cette chambre où, sous un déguisement, elle pénétrait chaque soir.

Pour la première fois elle se trouvait, en face du père de Paul, dans son véritable rôle.

Paul dormait.

Le vicomte se remit assez vite de ce trouble inattendu qui venait de s’emparer de lui ; il appuya un doigt sur ses lèvres et montra à Saphir la porte du cabinet de travail que le jeune homme avait depuis longtemps converti en fumoir.

Saphir y passa la première.

M. de Kerdrel et Rocambole allaient se retirer. Le vicomte les retint.

– Restez, messieurs, dit-il. Je puis parler devant vous.

Et, avec une galanterie parfaite, il fit asseoir Saphir sur une ottomane placée au coin de la cheminée.

– Mademoiselle, lui dit-il, permettez-moi d’aller droit au but.

Saphir s’inclina. Elle était visiblement inquiète.

– Vous aimez mon fils ? reprit le vicomte.

La pécheresse rougit.

M. de la Morlière eut un sourire plein d’indulgence.

– Je ne suis point un père farouche, et je comprends la jeunesse.

Saphir, qui avait baissé les yeux, les leva de nouveau sur le vicomte, et, à son tour, elle éprouva une émotion bizarre et inexplicable.

En dépit de sa parole mielleuse et de son sourire affectueux, M. de la Morlière avait fait peur à la jeune femme.

Le vicomte poursuivit :

– Vous aimez mon fils, je le sais, et c’est parce que vous l’aimez que j’ai voulu m’adresser franchement et loyalement à vous.

Saphir regarda tour à tour M. de Kerdrel et le prétendu chirurgien anglais, et son regard défiant semblait dire :

– N’est-ce point un piège que l’on me tend ?

M. de Kerdrel la rassura d’un geste.

– Je m’adresse à vous, continua M. de la Morlière, parce que notre cher Paul court un grand danger.

– Mon Dieu ! s’écria Saphir, qui devint toute pâle.

– Mais rassurez-vous, mon enfant, car ce danger, vous pouvez le conjurer.

– Moi ?

– Vous, dit le vicomte en souriant.

Et comme elle le regardait avec une avidité fiévreuse, il poursuivit :

– Monsieur, que voilà, – et il désignait Rocambole, – monsieur répond non seulement de sa vie, mais encore de sa guérison prochaine. Dans huit jours il pourra venir nous rejoindre.

– Vous re… join… dre, articula lentement Saphir abasourdie.

Le vicomte lui prit la main et la serra affectueusement.

– Notre cher Paul ne court donc aucun danger physique, dit-il ; mais il est sur le point de perdre une grande fortune qui devait lui revenir forcément.

– Ah ! fit Saphir.

– Et vous seule pouvez la lui conserver.

L’étonnement de Saphir devint, à ces dernières paroles, de la stupéfaction.

– Oui, répéta le vicomte, c’est sur vous que je compte pour ne point laisser échapper cette fortune.

– Mais que faut-il donc faire pour cela ? demanda Saphir.

– Partir avec moi ce soir même.

– Oh ! mon Dieu !

– Je vous le demande au nom de l’amour que vous avez pour mon fils, mademoiselle.

– Mais où m’emmènerez-vous donc, monsieur ?

– A soixante lieues de Paris.

– Et vous… le laisserez ?

– Il viendra nous rejoindre dans huit jours.

– Et vous dites que moi seule…

– Vous seule pouvez sauvegarder ses intérêts compromis.

– Mais, enfin, que dois-je faire ?

– Vous le saurez dans deux jours.

– Soit, murmura Saphir avec la soumission d’un enfant.

M. de la Morlière ajouta :

– Nous partons ce soir, mademoiselle. Vous avez donc tout juste le temps de rentrer chez vous et d’aller faire vos préparatifs de départ. Je vous attends ici à huit heures précises.

– Monsieur, supplia Saphir, pourrais-je au moins le voir… avant de partir ?

– Oui, mais à une condition.

– Laquelle ?

– C’est que vous ne lui direz point que vous partez.

– Pourquoi ?

– Ceci est encore un mystère dont vous aurez l’explication un peu plus tard. Soyez patiente.

Le vicomte se leva et, d’un geste qu’il fit, apprit à Saphir que l’audience était levée.

Le malade continuait à dormir.

Saphir repassa dans la chambre, se pencha sur l’oreiller et effleura de ses lèvres le front de Paul.

– Saphir ! dit-il.

– Chut ! fit-elle tout bas ; à ce soir.

Et elle disparut derrière une draperie qui cachait une porte dérobée.

M. de la Morlière, le faux Anglais et M. de Kerdrel étaient demeurés dans le fumoir, de sorte que Paul n’eut pas la moindre idée que son père et Saphir s’étaient rencontrés.

M. de Kerdrel, quand Saphir fut partie, regarda le vicomte.

– J’avoue, dit-il, que je n’ai pas compris un seul mot.

M. de la Morlière sourit.

– Je suis l’homme des mystères, dit-il, et j’ai pour principe qu’on perd toutes les batailles dont le plan a été éventé.

– Oh ! yes, fit le chirurgien.

– Qu’il vous suffise de savoir, mon cher baron, qu’avant un mois, grâce à la petite combinaison que j’ai imaginée, et dans laquelle Saphir jouera le principal rôle, Paul aura épousé sa cousine Victoire.

En ce moment, le faux chirurgien se leva et dit au vicomte :

– Je reviendrai ce soir. Permettez-moi, monsieur, d’aller voir un malade que je soigne dans la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Rocambole, qui accentuait l’anglais merveilleusement, salua avec raideur et sortit d’un pas calme et mesuré, comme un vrai fils d’Albion qui fait tout avec gravité.

Seulement, une fois dans la rue, il changea brusquement d’allure et se prit à marcher rapidement.

Un fiacre vide vint à passer ; le faux chirurgien y monta et dit au cocher :

– Rue Taitbout ! et rondement.

Comme il n’avait eu garde d’oublier son accent anglais, le cocher augura bien de lui et fouetta vigoureusement ses deux rosses.

Rocambole avait l’air d’un homme qui devait payer largement.

Arrivé rue Taitbout, le docteur fit arrêter le véhicule devant une maison de fort belle apparence, au fond de laquelle il y avait, entre la cour et le jardin, un petit hôtel que le baron Gontran de Neubourg habitait.

Le faux Anglais traversa rapidement la cour et aperçut sous la marquise le poney-chaise du baron, tout attelé.

– Il n’est pas sorti, se dit-il en respirant bruyamment.

En effet, M. de Neubourg était encore chez lui, et Rocambole le trouva dans son cabinet de toilette, où son valet de chambre l’habillait.

La visite inattendue de Rocambole et sa physionomie soucieuse donnèrent à penser au baron qu’il se préparait de graves événements ; aussi renvoya-t-il sur-le-champ son valet de chambre.

– Monsieur le baron, lui dit Rocambole, êtes-vous prêt à faire un voyage ?

– Est-ce pour Danielle ?

– Sans doute.

– Quand faut-il partir ?

– Ce soir.

– Où allons-nous ?

– Je n’en sais rien.

– Comment ?

– Mais je le saurai ce soir. Votre ami, M. de Chenevières a aimé Saphir ?

– Oui, certes, et Saphir doit avoir conservé de lui un bon souvenir, car il lui a constitué six mille livres de rente.

– Bon ! et pensez-vous qu’elle ait quelque confiance en lui ?

– J’en suis très convaincu. D’ailleurs personne à Paris n’a jamais douté de la loyauté de M. de Chenevières.

– Ainsi, vous pensez qu’elle croirait le vicomte sur parole, alors même qu’il lui affirmerait une chose étrange et bizarre ?

– Certainement.

– Pouvez-vous voir M. de Chenevières à l’instant même ?

– Il doit déjeuner au café Anglais.

– Eh bien ! courez-y.

– Bon !

– Et dictez-lui cette lettre à Saphir :

« Ma chère amie,

« Au nom de l’estime que vous m’avez gardée, je vous supplie de croire aveuglément, si extraordinaires qu’elles puissent vous paraître, aux paroles de la personne qui vous remettra ce billet. »

– Tout cela est bien mystérieux, murmura le baron en souriant.

– C’est du Rocambole tout pur, répondit modestement l’ancien forçat.

M. de Neubourg prit son chapeau.

– Venez avec moi, dit-il.

– Non, je vous attends ici.

– Il vous faut donc ce billet sur-le-champ ?

– Avant une heure, si c’est possible.

M. de Neubourg laissa Rocambole dans son cabinet de travail, vis-à-vis d’une table chargée de journaux, et il courut au café Anglais.

Un quart d’heure après, il était de retour, muni du billet qu’avait demandé Rocambole.

– Maintenant, monsieur le baron, ajouta celui-ci, il faut que vous me prêtiez votre voiture. Je n’ai pas de temps à perdre.

– Prenez, répondit le baron.

· · ·

· · ·

– Il y a bien longtemps que je n’ai eu dans les mains un cheval de sang, murmura Rocambole en montant dans le poney-chaise et prenant les rênes.

Et il eut comme un éblouissement à ce souvenir de sa vie passée.

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