Chapitre 10
A Paris, les personnes qui ont des chevaux pourraient être divisées en trois catégories.
La première se compose des gens à qui leur profession fait de la voiture une nécessité absolue, les hommes d’affaires, les médecins, les commerçants.
Voyez-vous passer ce coupé bleu à train rechampi de blanc, avec un cocher en pardessus vert chamarré d’or ?
Voyez-vous, au fond, ce monsieur entre deux âges, au ventre respectable, au front chauve et à l’œil vif ?
C’est un homme d’argent, un spéculateur heureux, que les dernières liquidations ont enrichi et qui, devenu tout à coup un personnage, n’a pu se dispenser d’avoir une voiture.
Ou bien encore, place ! Voyez cette jeune femme dans sa Victoria garnie de reps bleu, traînée par un vigoureux trotteur, montant l’avenue des Champs-Elysées, par une belle et froide journée de février ?
Elle étale au soleil déjà tiède les volants de sa robe de moire grenat et son manteau de velours doublé de petit-gris ; elle sourit à deux ou trois jeunes gens qui passent à cheval ; elle se pelotonne, s’allonge sur les coussins et couvre les deux panneaux de son ample envergure.
Son cocher est vêtu de blanc ; à côté de lui, un Noir de trois pieds de haut et juché sur le siège.
Elle se nomme Paquita, ou Florine, ou Mazagran, ou bien encore quelque titre de famille.
Paris est à ses genoux, les fils de famille se ruinent pour elle ; elle a fait le désespoir de plus d’une honnête femme ; elle a causé plusieurs suicides ; elle a dévoré plus d’un bel héritage.
Elle a une voiture ; elle ne saurait sortir à pied. Les gens qui la jugent sur les apparences, pourraient la prendre, dans la rue, pour une femme comme il faut.
Regardez encore. Il est cinq heures et demie, et le mois de mai couvre de feuilles les grandes allées du Bois.
Un cheval passe emporté. Accroupi sur lui, cramponné à la crinière, pâle, les cheveux en désordre, veuf de son chapeau, un jeune homme chaussé de bottes fabuleuses excite l’hilarité des uns et la terreur des autres.
C’est un commis de nouveautés qui s’est imposé des privations durant huit jours pour louer au manège, le neuvième, le locatis qui va lui casser le cou. C’est la dernière catégorie.
Il est huit heures du matin, deux jeunes gens descendent rapidement l’avenue de l’Impératrice ; tous deux ont grimpé sur le siège d’un break attelé de deux trotteurs irlandais : ce sont des chevaux qu’on essaye.
Celui des deux jeunes gens qui conduit y met un soin extrême ; il a ses chevaux dans la main, il les rassemble à propos, leur rend avec prudence ; il étudie leur allure. Si l’un des trotteurs montre une velléité de galop, il laisse pendre sur son arrière-train la mèche de son fouet anglais, et le trotteur reprend son allure ordinaire.
Tandis que le break descend l’avenue, plusieurs jeunes gens remontent l’allée sablée.
Ils sont plus ou moins bien à cheval et tous montent des bêtes de prix. C’est le comte N…, le baron X…, M. de C…, M. B… et M. F… tous hommes de cheval, dans la plus complète acception du mot, les uns éleveurs dans leurs terres, les autres faisant courir.
Ils aiment le cheval pour le cheval, s’intéressent à ses mœurs, à ses habitudes, se font une joie de vaincre ses résistances, ses caprices, de développer ses qualités et de combattre ses défauts.
Place à ceux-là ! ils traversent Paris aux endroits les plus populeux, conduisant un tilbury ou un phaéton, ils passeront à travers la foule, les grosses voitures et les fiacres, sans écraser personne, sans accrocher.
Ceux-là seuls ont des chevaux par goût, par besoin, on dirait presque par nécessité.
Vienne un revers de fortune ! s’il faut vendre chevaux et voitures, vous les verrez à travers Paris, tristes, abattus, découragés, jetant un regard d’envie à ceux qui ont pu tout conserver.
Si un ancien ami vient à passer, s’il offre une place au pauvre sportsman qui cheminait sur le trottoir, il a quelquefois une généreuse pensée et il lui cède les rênes en disant :
– Tiens ! conduis donc un instant, j’ai là une bête qui a une bouche admirable.
Alors l’infortuné est pris d’un éblouissement, saisi de vertige, et, pour un moment, il oublie les douleurs de la veille, les ennuis de l’heure présente, les soucis du lendemain.
Eh bien ! c’est ce qui arriva à Rocambole lorsqu’il fut monté dans le poney-chaise du baron de Neubourg ; – à Rocambole qui, alors qu’il s’appelait le vicomte de Cambolh et présidait le club des Valets-de-Cœur, avait eu trois chevaux dans son écurie de la rue de Berry ; – à Rocambole, qui s’était nommé le marquis de Chamery et avait possédé Pâques-Dieu, le vainqueur des courses de la Marche et de Chantilly.
– Ah ! mille tonnerres ! murmura-t-il en tournant l’angle de la rue Taitbout et du boulevard, je ne puis pas résister au plaisir de voir ce cheval développer ses moyens. Dix minutes de plus ou de moins ne sont pas une affaire.
Et l’ex-forçat rendit la main au trotteur et fila comme une flèche à travers deux rangées de voitures jusqu’à la Madeleine.
Là, il prit la rue Royale, traversa la place de la Concorde et se lança dans les Champs-Elysées.
Mais, arrivé au rond-point, il fit le tour du bassin et retourna sur ses pas.
– Diable ! murmura-t-il, il ne faut point oublier le vicomte de la Morlière.
Et il revint bon train vers les boulevards, et ne s’arrêta que dans la rue de la Michodière, à la porte de cette maison au troisième étage de laquelle M. le baron Gontran de Neubourg avait pénétré dans le cabinet tenu par M. Rocambole.
Alors il se retourna vers le groom, qui se tenait immobile et les bras croisés sur le siège de derrière.
C’était un vrai groom, de quinze à seize ans, habitué à l’obéissance passive et ne se souciant nullement de la direction qu’il prenait. Rocambole lui adressa la parole :
– Mon ami, lui dit-il, ayant soin de conserver toujours son accent anglais, j’entre dans cette maison et je n’en ressortirai pas.
– Faut-il rentrer à l’hôtel ? demanda le domestique.
– Non, car je vais vous envoyer un de mes amis, qui est aussi un ami de votre maître. Il montera à ma place et ira rue Saint-Lazare d’abord, et probablement ensuite dans la rue du Vieux-Colombier ; peut-être même fera-t-il une troisième course. Cela dépendra.
Le domestique s’inclina et Rocambole disparut dans l’allée de la maison.
Dix minutes environ s’écoulèrent.
Tout à coup le groom de M. de Neubourg vit paraître un élégant monsieur vêtu d’un paletot brun et d’un pantalon gris, portant une barbe noire et de gros favoris, le teint bronzé comme un Espagnol, et la boutonnière ornée d’un ruban multicolore.
Ce personnage jeta un coup d’œil sur le poney-chaise, parut hésiter un moment, puis il s’approcha et dit au groom, avec un accent méridional très prononcé :
– Est-ce que vous êtes le domestique du baron Gontran de Neubourg ?
– Oui, monsieur.
– Alors, c’est moi que vous attendez.
Et il monta dans le poney-chaise.
Il prit les guides avec non moins d’assurance que le faux chirurgien anglais, et lança le trotteur dans la rue de la Chaussée-d’Antin.
Quelques minutes après, la petite voiture s’arrêtait, rue Saint-Lazare, à la porte de Saphir.
Saphir se faisait appeler dans sa maison madame la baronne de Laval, du nom de la rue qu’elle avait habitée longtemps.
Il paraît que l’Espagnol connaissait ce détail, car il demanda au concierge si madame la baronne était chez elle.
Sur la réponse affirmative, il monta.
Saphir habitait le premier étage et avait un fort bel appartement.
– Madame ne reçoit pas, fut-il répondu à l’Espagnol par le petit groom qui vint lui ouvrir.
– J’ai besoin de la voir.
– Madame part ce soir en voyage ; elle fait ses malles. Cependant si monsieur veut me dire son nom ?
– Ta maîtresse ne me connaît pas, mais dis-lui que je viens de la part de son ami le vicomte de Chenevières.
Ce nom n’était point inconnu, sans doute, au petit bonhomme, car il s’empressa d’ouvrir la porte du salon et y introduisit le visiteur.
Puis il disparut par une porte du fond et revint au bout de deux minutes, en disant :
– Si monsieur veut bien me suivre…
L’Espagnol traversa, sur les pas du groom, la chambre à coucher de Saphir, et pénétra dans un petit boudoir où la jeune femme l’attendait.
Une camériste rangeait devant elle les nombreux compartiments d’une grande caisse de voyage.
Saphir regarda avec un certain étonnement son visiteur, et elle eût juré ses grands dieux qu’elle ne l’avait jamais vu.
Il tira de sa poche la lettre que le vicomte de Chenevières avait écrite auparavant au café Anglais, et la lui tendit.
A peine Saphir l’eut-elle lue, qu’elle s’empressa d’offrir un fauteuil à l’Espagnol et de congédier sa femme de chambre.
– Ah ! monsieur, dit-elle, soyez le bienvenu, du moment que vous m’arrivez de la part de ce cher vicomte. Arthur est le plus noble et le meilleur des hommes.
– Ainsi, dit l’Espagnol, vous avez toute confiance en moi ?
– Vous pouvez parler, monsieur.
– Vous me croirez ?
– Comme lui.
– C’est bien, mais d’abord laissez-moi vous étonner un peu.
– Comment cela ?
– Vous partez ce soir ?…
– En effet.
– Et vous partez avec le vicomte de la Morlière…
– C’est vrai. Comment le savez-vous ?
– Je sais bien autre chose encore. Ecoutez.
Saphir regarda curieusement l’inconnu.
– Vous allez chaque soir, depuis quinze jours, à l’hôtel de la Morlière…
Saphir tressaillit.
– Déguisée, poursuivit l’inconnu, en interne d’hôpital.
– Vous êtes donc sorcier ?
– Attendez. Vous aimez Paul…
– A en mourir.
– Et il n’est rien que vous ne fassiez pour lui prouver votre amour ?
– Je donnerais ma vie en souriant, répondit Saphir avec simplicité.
– Le vicomte de la Morlière sait cela, et c’est pourquoi il vous a fait venir… ce matin…
– Comment ! vous savez encore ?…
– Je sais tout. Le vicomte vous a parlé au nom de l’amour que vous aviez pour son fils.
– C’est vrai.
– Et il vous a dit qu’il dépendait de vous de lui rendre un important service et de lui conserver une grande fortune près de lui échapper.
– Mais, monsieur, s’écria Saphir au comble de l’étonnement, vous êtes donc un ami du baron de Kerdrel ?
– Non.
– Ou de M. de la Morlière ?
– Non.
– Ou du chirurgien anglais ?
– Pas davantage.
– Cependant, une seule de ces trois personnes…
L’Espagnol se prit à sourire, puis tout à coup il changea de voix et d’accent. Ce ne fut plus la mélopée traînante des Méridionaux, mais le sifflement guttural des fils d’Albion, et Saphir jeta un cri de surprise :
– La voix de l’Anglais ! dit-elle.
– C’est moi, dit l’Espagnol.
– Vous ? vous ?
– Oh ! yes…
Et il ôta ses favoris et se débarrassa de sa barbe noire.
Puis, s’approchant d’une table de toilette, il trempa le coin d’une serviette dans un vase d’eau, et frotta une de ses deux joues. La couleur bistrée s’en alla, laissant voir une peau blanche et mate.
Saphir, au comble de l’étonnement, le regardait toujours.
Alors Rocambole perdit l’accent anglais, comme il avait perdu l’accent espagnol, et il dit à Saphir en fort bon français :
– Il faut te dire, ma petite, que je ne suis ni Anglais, ni Espagnol, ni chirurgien de profession.
– Qui êtes-vous donc ?
– Un ami du vicomte Arthur de Chenevières, d’abord.
– Ah !
– Ensuite, un ami de ton cher Paul, que tu aimes tant.
– Vrai, vous êtes l’ami de Paul ?
– Oui, un ami inconnu.
– Je ne comprends pas.
– Je veux dire que je suis son ami, et que cependant il l’ignore. Il ne me connaît même pas…
– Vraiment ?
– Je suis son ami à ce point que je vais t’empêcher de commettre une mauvaise action en t’associant aux projets infâmes de son père.
Saphir se redressa stupéfaite.
– Le vicomte de la Morlière est un misérable, articula lentement Rocambole, et il a jeté les yeux sur toi comme sur un instrument propre à servir son ambition.
Et comme Saphir doutait encore, Rocambole ajouta :
– Le vicomte veut marier son fils !
Cette fois, Saphir jeta un cri terrible : un ricanement féroce lui traversa la gorge.
– Ah ! dit-elle, s’il a compté sur moi pour cela, le bonhomme, il s’est fourré le doigt dans l’œil.
Le regard de Saphir était de flamme.
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