Chapitre 11
Rocambole se complut un moment à voir se développer la jalouse colère de Saphir. Puis il reprit :
– Il faut te dire encore, ma petite, que le vicomte de la Morlière est un cœur sec, égoïste et méchant.
– Il a un mauvais œil, toujours, dit Saphir, qui, on s’en souvient, avait tressailli sous le regard du vicomte.
– L’argent est tout pour lui dans la vie ; l’amour n’est rien.
– Le vicomte est pourtant assez riche.
– C’est vrai. Mais il veut l’être plus encore, et il y travaille.
– Comment cela ?
– Il a un cousin qu’on appelle le marquis de Morfontaine.
– Paul m’en a parlé souvent.
– Le marquis a une fille…
– Paul me l’a montrée aux Champs-Elysées. Elle est fort belle.
– Cette fille aura un jour cent mille livres de rente.
– Bon ! je devine, repartit Saphir, qui se rasséréna tout à coup ; le vicomte veut marier Paul avec mademoiselle Victoire ?
– Précisément.
– Mais, rassurez-vous, cela ne sera pas.
– Je l’espère bien.
– Car Paul n’aime pas sa cousine ; il ne peut pas la souffrir.
Rocambole haussa les épaules.
– Tu es naïve ! dit-il. On n’a pas besoin d’aimer pour épouser.
– Oh !
– Mademoiselle Victoire de Morfontaine n’aime pas plus son cousin que son cousin ne l’aime.
– Eh bien ! tant mieux…
– Et elle adore un jeune homme sans fortune, mais charmant…
– Elle est assez riche pour deux.
– Ce n’est pas l’avis de son père.
– Ah !
– Le marquis de Morfontaine est comme son cousin le vicomte ; il pense que les bons écus font les bons mariages, et il veut marier sa fille à Paul.
– Après ?
– L’amoureux de mademoiselle Victoire se nomme Léon de Pierrefeu.
– Tiens ! je le connais.
– Hein ? fit Rocambole.
– Je l’ai vu deux fois avec le baron Goubaud, un ancien ami à moi.
Rocambole sourit et continua :
– Voyant qu’on ne voulait point lui donner mademoiselle Victoire, M. Léon de Pierrefeu a pris un parti.
– Il y a renoncé ?
– Non, il l’a enlevée.
– Bravo ! fit Saphir.
Et puis elle se prit à rire.
– Mais, dit-elle, s’il en est ainsi, M. le vicomte de la Morlière s’y prend un peu tard.
– Tu crois ?
– Dame !
– C’est ce qui te trompe, ma fille. M. de la Morlière passe fort bien sur les convenances sociales lorsqu’il est question de cent mille livres de rente.
Saphir eut un geste de dégoût.
– Et il a compté sur moi ?
– Sans doute.
– Eh bien ! il s’est trompé, je ne partirai pas.
– Ah ! pardon, tu partiras, au contraire.
– Plaît-il ? fit Saphir. Rocambole reprit gravement :
– Ma petite, j’ai l’honneur de te le dire, je suis un ami inconnu qui veille sur Paul…
– Et c’est vous qui…
– Attends donc. Le vicomte a machiné un plan infernal. Ce plan, nous ne le connaissons pas, et il peut cependant réussir. Or, pour qu’il avorte, il faut que nous le connaissions, n’est-ce pas ?
– C’est juste.
– Et le seul moyen de le connaître, c’est que tu paraisses te donner corps et âme au vicomte et entrer complètement dans ses projets.
– Bon ! je comprends.
– Donc, il faut que tu partes avec lui et avec moi.
– Avec vous ?
– Oui, je suis ton domestique… Oh ! sois tranquille, je porte bien la livrée.
– Mais le vicomte voudra-t-il que je vous emmène ?
– C’est à peu près sûr.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il préférera de beaucoup emmener un domestique inconnu ; c’est moins gênant.
– Mais je ne sais pas où nous allons.
– Ni moi ; seulement tu le sauras ce soir. Le vicomte t’attend à sept heures, je crois ?
– Oui.
– A six heures je serai ici avec un fiacre, et je me chargerai de tes bagages. Adieu.
Et le faux Espagnol baisa la main blanche de Saphir, qui le conduisit jusqu’à l’antichambre.
Rocambole avait rajusté sa barbe et ses favoris.
Il remonta dans le poney-chaise et courut rue Taitbout.
Le baron Gontran de Neubourg n’était point sorti, et il attendait le retour de l’homme d’affaires.
Si habitué déjà qu’il fût aux métamorphoses sans nombre de Rocambole, le baron ne put retenir une exclamation de surprise en voyant descendre de sa voiture un homme barbu et basané qui semblait arriver des tropiques en ligne directe.
– Vous êtes merveilleux, en vérité ! lui dit-il en le voyant entrer dans son cabinet de travail.
– Epargnez-moi les compliments, monsieur le baron. Nous n’avons pas le temps de causer aujourd’hui.
– Voyons, de quoi s’agit-il ?
– Je vous disais donc que vous partiez ce soir…
– Très bien ? Pour quel endroit ?
– Je ne le saurai pas avant ce soir ; mais j’ai trouvé le moyen de vous prévenir.
– Quel est-il ?
– Tenez-vous prêt à sept heures. Entre sept et huit heures, un fiacre viendra stationner à votre porte. Vous ferez porter votre valise et monterez ensuite.
– Et où me conduira-t-il ?
– A une gare de chemin de fer quelconque, je ne sais laquelle maintenant, mais il m’y aura déposé moi-même une heure auparavant.
– Bien. Après ?
– Arrivé à la gare, vous irez au bureau des dépêches télégraphiques et vous trouverez certainement de mes nouvelles.
– Est-ce tout ?
– N’oubliez pas d’emporter une paire de pistolets et une certaine somme d’argent. Je ne sais ni où nous allons, ni le temps que durera notre voyage.
– Dois-je voir mes amis avant de partir ?
– Il faut voir Danielle. Je comptais aller chez elle. Mais, à tout prendre, vous lui ferez plus de plaisir vous-même.
M. de Neubourg, malgré ses trente ans sonnés, rougit comme un écolier à ces paroles du pénétrant homme d’affaires.
– Et que lui dirai-je ?
– Vous lui annoncerez votre départ, d’abord…
– Ensuite ?
– Et vous lui remettrez ce pli.
Rocambole tira de sa poche une espèce de manuscrit assez volumineux.
– C’est, dit-il, un petit travail auquel je me suis livré. C’est la marche à suivre à l’égard de M. Paul de la Morlière. Votre protégée, monsieur le baron, est parfaitement intelligente. Elle jouera son rôle à merveille avec le concours du marquis de Verne.
– Ah ! le marquis en est ?
– Oui certes.
– Et quand doit-elle… commencer ?
– Le plus tôt possible. Dans trois jours au plus tard, le vicomte quitte Paris ; c’est le moment ou jamais.
– Et je n’ai aucune instruction à laisser, soit à Chenevières, soit à lord Galwy ?
– Pardon, vous les prierez de se tenir prêts à quitter Paris au premier télégramme de vous. Adieu, monsieur le baron… au revoir, du moins.
· · ·
· · ·
Rocambole gagna à pied la rue de la Michodière et remonta chez lui.
Le petit jeune homme aux écritures était seul dans le bureau.
– Est-il venu quelqu’un ? demanda Rocambole.
– Personne, monsieur.
– Ote la targette, le bureau est fermé.
– Mais il n’est que quatre heures, fit observer le bonhomme.
– Cela ne fait rien. Tu peux même t’en aller aujourd’hui. Mets la clef chez le concierge. Je tirerai la porte après moi.
Le commis, habitué aux excentricités de son patron, ne fit aucune objection ; mais comme il allait franchir le seuil du bureau, Rocambole le rappela :
– Ah ! j’oubliais de te dire que je m’absente de Paris pour quelques jours. Tu remettras les visiteurs au mois prochain. Si l’on te questionne, tu répondras que je suis allé soutenir un procès en province.
Rocambole ouvrit son porte-monnaie et en tira cinq louis :
– Tiens, lui dit-il, voilà tes appointements de la fin du mois ; je ne serai probablement pas de retour.
Le jeune commis parti, Rocambole s’enferma au verrou, passa dans son cabinet de toilette, et, avant de se débarrasser de sa pelure d’Espagnol, il s’assit devant une table et écrivit la lettre suivante en anglais :
A monsieur le vicomte de la Morlière,
« Monsieur,
« J’ai laissé ce matin votre cher enfant dans un état assez satisfaisant pour que je juge inutile une seconde visite. Je ne le verrai pas ce soir, mais j’irai demain matin le panser. Vous pouvez partir sans la moindre crainte, monsieur ; avant huit jours, M. Paul pourra vous rejoindre, en quelque lieu que vous soyez.
« Tout à vous,
« Sir John. »
Quand il eut écrit et plié cette lettre, Rocambole procéda à une troisième métamorphose.
Il se dépouilla de ses favoris énormes et de sa grande barbe noire, lava soigneusement son visage et ses cheveux, qui reprirent leur nuance blonde ordinaire.
Puis il chercha dans sa garde-robe une livrée complète, et au bout de quelques minutes, il était aussi méconnaissable pour le groom de M. de Neubourg que pour le vicomte de la Morlière lui-même.
Rocambole avait su se donner la tournure d’un valet de bonne maison, menteur, effronté et insolent.
Ainsi vêtu, ainsi transformé, l’homme d’affaires quitta son bureau, dont il tira la porte qui se ferma au pêne, et il descendit dans la rue.
Cinq heures sonnaient.
– Ce n’est pas une raison, parce que maintenant on cultive la vertu, se dit-il, pour qu’on se laisse mourir de faim. J’ai le temps d’aller dîner.
Et Rocambole s’en alla rue Neuve-des-Mathurins, dans ce petit restaurant où mangeaient les palefreniers, les cochers du voisinage, et dans lequel autrefois il avait séduit le cocher de Banco, la fausse princesse russe dont s’était épris l’hidalgo don José.
L’ex-forçat se fit servir un copieux dîner et une bouteille du meilleur vin qui se trouvât dans l’établissement.
Son repas fini, il demanda du café et fuma un excellent cigare, qu’il accompagna de cette boutade philosophique :
– A table, toutes les opulences se nivellent devant la digestion. Quand j’étais marquis, je ne fumais pas avec plus de plaisir. Après dîner, le cigare d’un sou devient le rival du panatellas ou du londrès.
Cette opinion sur le cigare émise, Rocambole jeta cent sous sur la table et s’en alla sans attendre sa monnaie, ce qui fit faire à la dame du comptoir la réflexion suivante :
– Voilà un domestique sans place, qui doit avoir fait des économies.
Il y a dans la rue Neuve-des-Mathurins, à côté du passage Sandrié, une remise de voitures.
Rocambole y entra et avisa un cocher dont la physionomie béate lui plut.
Il ouvrit la portière du coupé et monta.
– Où faut-il aller, bourgeois ? demanda le cocher.
Rocambole le regarda d’un air mystérieux.
– Es-tu homme à gagner proprement vingt francs de pourboire ? demanda-t-il.
– Dame ! fit le cocher alléché par la proposition. De quoi s’agit-il ?
– Je suis au service d’une dame qui n’a pas de mari…
– Bon ! connu !
– Cette dame part en voyage dans une heure, avec… un monsieur respectable.
– Allez ! allez ! fit le cocher, on connaît ça.
– Ce monsieur est jaloux, et comme il se doute de quelque chose…
– Ah !
– Il emmène la dame en voyage, et la dame ne sait pas où.
– Tiens ! pas bête du tout, le vieux.
– Mais le jeune, reprit Rocambole, a trouvé un bon ami, c’est moi, et je veux qu’il sache où nous allons…
– Comment cela ?
– Tu vas voir. Je te prends à l’heure, nous allons chercher ma maîtresse, ensuite le monsieur, et nous partons au chemin de fer qu’il indiquera.
– Très bien.
– Arrivé au chemin de fer, je te paye et je te renvoie.
– Bon ! et alors…
– Tu reviens rue Taitbout et tu te mets à la porte du 17. Un jeune homme sort, monte dans la voiture, et tu le conduis au chemin de fer.
– Tout cela n’est pas bien malin, dit le cocher.
– En route, donc.
Et le remise courut se ranger à la porte de Saphir.
Saphir était prête. Il fallut que Rocambole retrouvât l’accent du faux chirurgien anglais pour se faire reconnaître.
– Ah ! décidément, murmura la jeune femme, vous êtes étonnant…
Et Saphir partit avec son nouveau laquais et ses caisses de voyage pour l’hôtel du vicomte de la Morlière.
Ce dernier l’attendait avec impatience, et dès qu’il la vit entrer dans la cour, il lui dit :
– Il faut, ma chère enfant, renoncer à voir Paul, nous manquerions le chemin de fer.
Saphir devint toute pâle, mais un regard du faux laquais la réconforta sur-le-champ.
– Comme vous voudrez, murmura-t-elle.
M. de la Morlière jeta un coup d’œil sur Rocambole :
– Quel est cet homme ? demanda-t-il.
– C’est un domestique au service duquel je tiens beaucoup, répondit Saphir en tremblant. J’ai pensé que vous me permettriez de l’emmener.
– Est-il intelligent ?
– Certes oui.
Le vicomte toisa Rocambole et murmura à part lui :
– Il a une mauvaise figure ; il doit être capable de tout.
Et, après une minute de réflexion, il dit à Saphir :
– Vous avez raison d’emmener ce garçon, il nous sera utile.
M. de la Morlière monta dans la voiture de place.
– Où va madame ? demanda le nouveau laquais avant de fermer la portière.
– Au chemin de fer de l’Ouest, répondit le vicomte.
Le remise partit, passa les ponts et gagna l’embarcadère.
Là Rocambole, en domestique de bonne maison, paya le cocher et le renvoya, non sans avoir échangé avec lui un signe d’intelligence.
– Maintenant, monsieur, dit Saphir, puis-je savoir où nous allons ?
– En Normandie, mon enfant.
Le vicomte avait fait prendre à Rocambole trois billets pour Rouen ; mais il était évident qu’ils allaient ou plus près ou plus loin.
Cependant Saphir, à qui Rocambole avait fait sa leçon, n’insista point, mais comme le train s’arrêtait à Mantes :
– Ah ! mon Dieu ! dit-elle tout à coup, je gage que vous avez oublié mon sac de voyage sur la table, dans le salon, n’est-ce pas, John ?
Le faux laquais rougit et balbutia :
– Vite ! descendez, entrez au bureau télégraphique et réclamez-le. La cuisinière l’enverra.
– Où ? demanda Rocambole.
M. de la Morlière répondit naïvement :
– A Beuzeville, bureau restant.
Rocambole entra dans le bureau de télégraphie, réclama le sac oublié à dessein, et adressa la dépêche suivante à M. le baron de Neubourg :
« Arrivez par le train suivant à Beuzeville, près du Havre (Seine-Inférieure).
« R. »
Rocambole remonta en voiture, et le train repartit.
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