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Chapitre 12

Trois jours après le départ du vicomte de la Morlière et de Saphir, nous les eussions retrouvés tous les deux en Normandie, dans une jolie petite maison cachée dans les plis d’un vallon vert qui descendait vers l’Océan par une pente insensible.

La maison était perdue au milieu d’un massif de grands arbres, et il fallait en être tout près pour la voir.

M. de la Morlière était descendu à Beuzeville, et, un journal de Rouen à la main, il avait demandé en quel endroit était située La Charmerie.

Ainsi nommait-on vulgairement cette maison, à cause de la touffe de charmes qui l’entourait.

M. de la Morlière montrait, en questionnant ainsi le chef de station du chemin de fer, la quatrième page de son journal, où on lisait l’annonce suivante :

A vendre ou à louer de suite, meublée,

LA CHARMERIE, etc.

S’adresser à la station de Beuzeville, ou à C…,

CHEZ M. E…, notaire.

On avait répondu que la Charmerie était située à trois lieues environ sur la droite, dans la direction de Fécamp, et le vicomte avait trouvé à Beuzeville une voiture de louage qui l’avait d’abord conduit à C…, petit village situé au milieu des terres.

Là, M. de la Morlière avait vu le notaire, avait présenté Saphir comme sa fille et témoigné le désir de visiter la Charmerie et de louer cette maison pour y passer l’été.

La maison, comme le disait l’annonce, était meublée, et, vingt-quatre heures après, les voyageurs s’y trouvaient installés.

– Mon enfant, avait alors demandé M. de la Morlière, montez-vous à cheval ?

– Parfaitement.

– C’est très heureux.

– Pourquoi ?

– Parce que, pour la réussite de nos projets, projets que je vous confierai plus tard et lorsqu’il en sera temps, il est à peu près nécessaire que vous montiez à cheval.

– Ah !

– Aussi recevrons-nous, ce soir ou demain, du marquis de Morfontaine, mon cousin, à qui j’ai écrit avant de quitter Paris, deux chevaux de selle ; bien certainement ils vous plairont.

– Des chevaux anglais ? demanda la jeune femme.

– Probablement. Le marquis sait que je n’en monte jamais d’autres. Ces environs sont charmants ; vous pourrez vous promener chaque matin.

– Est-ce que vous ne m’accompagnerez pas ?…

– Jamais.

– Tiens ! est-ce que… vous ne montez pas ?…

– Ce n’est point cela. J’ai besoin de demeurer invisible pour tout le monde dans ce pays.

Saphir, à qui sans doute Rocambole avait tracé un plan de conduite, ne fit aucune objection.

Le lendemain, les chevaux arrivèrent. Le faux laquais, par ordre du vicomte, alla les chercher à Beuzeville, d’où il ramena, en même temps, une grosse servante normande qui devait, avec lui, composer le personnel domestique de la Charmerie.

La maison était entourée d’un grand jardin très ombreux, clos par une haie vive, à travers laquelle le regard ne pouvait pénétrer.

M. de la Morlière, dès le jour de son arrivée, était descendu dans le jardin et s’y était promené très longtemps, ce qui avait permis à Saphir et à Rocambole de se trouver seuls et d’échanger quelques mots.

– Eh bien ? avait demandé le faux laquais.

– Rien encore.

– Il ne vous a rien dit ?

– Absolument rien.

– C’est bizarre, murmura Rocambole.

Et il poursuivit lentement et comme se parlant à lui-même :

– Décidément, nous avons affaire à forte partie. M. le vicomte de la Morlière est un adversaire digne de moi. Voilà un homme qui n’évente point ses projets.

Rocambole rêva un moment :

– Il faut pourtant, murmura-t-il, que je sache ce que nous sommes venus faire ici.

– Dame ! répondit Saphir, jusqu’à présent je ne puis même m’en douter.

– Quoi qu’il arrive, dit Rocambole, quoi qu’il vous propose, fût-ce la dernière des infamies, ne vous révoltez pas, ne vous indignez point.

– Oh ! soyez tranquille, je vous ai promis de vous obéir.

– Ne trouvez-vous pas, reprit Rocambole qui était retombé un instant dans sa rêverie, ne trouvez-vous pas que le vicomte vous regarde d’une singulière façon ?

– Oh ! si, il est de certains moments où il me fait peur.

– M. de la Morlière est un homme froid, égoïste, méchant, qui, jusqu’à ce moment, n’a aimé personne.

– Vous croyez ?

– Jusqu’à présent, il n’a eu d’autre passion que la cupidité, et vous allez être son premier amour.

– Que dites-vous ? s’écria la jeune femme étonnée.

– Je dis, articula lentement Rocambole, que le vicomte vous aime.

– Ah ! par exemple !

– Mais, continua l’ancien élève de sir Williams, il ne se l’avoue point encore, et il vous a amenée ici pour se servir de vous, sans avoir conscience de ce qu’il éprouvait lui-même intérieurement.

Saphir se prit à rire.

– Il perdra son temps, s’il en est ainsi, dit-elle.

Rocambole ne répondit point. Il méditait.

La soirée, la journée du lendemain se passèrent. M. de la Morlière ne laissa rien transpirer de ses projets.

Depuis son départ de Paris, il s’était borné à entretenir la jeune femme de choses indifférentes ; mais il s’était oublié parfois à la regarder d’une façon étrange.

Dans ces moments-là, l’idée fixe qui semblait le dominer l’abandonnait tout à coup.

Il y avait donc deux jours que M. de la Morlière était installé à la Charmerie, il n’avait point encore dévoilé à Saphir le but de leur voyage.

Le soir du second jour – les chevaux étaient arrivés le matin – comme neuf heures sonnaient à la pendule du salon, le vicomte se leva tout à coup et regarda la jeune femme.

– Ma belle enfant, lui dit-il, je vais m’absenter ce soir.

– Comment ! dit Saphir, est-ce que vous retournez à Paris ?

Le vicomte hocha la tête en souriant.

– Non, dit-il, pas tout à fait. Je vais faire une promenade au clair de lune.

– A pied ?

– Non, à cheval.

– Voulez-vous que je vous accompagne ?

– Non, impossible.

– Et, dit Saphir, qui sans doute avait reçu de nouvelles instructions, serez-vous bien longtemps dehors ?

Elle l’enveloppa d’un regard de sirène, sous lequel le vicomte éprouva un trouble inexprimable.

– Deux ou trois heures, répondit-il.

M. de la Morlière avait pris avec Saphir des façons toutes paternelles ; il l’appelait « mon enfant », et lui mettait parfois un baiser sur le front.

– Adieu ! lui dit-il.

Et, comme à l’ordinaire, il effleura de ses lèvres le front blanc de la jeune femme ; mais ce contact lui arracha un frisson ; une sorte de vertige s’empara de lui, et il sortit précipitamment, juste au moment où Rocambole, qui était merveilleux sous son enveloppe de laquais, apportait une lampe dans le salon.

– Bon ! dit ce dernier, à qui le trouble de M. de la Morlière n’échappa point, si le bonhomme veut jouer à M. de Pierrefeu un tour de sa façon, il n’a qu’à se dépêcher. Sa raison commence à s’égarer.

Et Rocambole quitta le salon sur les pas du vicomte, après avoir échangé un rapide regard avec Saphir.

M. de la Morlière descendit au jardin, en proie à une surexcitation nerveuse, et il en fit le tour d’un pas précipité.

– C’est bizarre ! murmura-t-il, très bizarre !… Voilà une misérable courtisane que je me surprends à traiter avec les plus grands égards, que j’embrasse en tressaillant… que je regarde avec émotion… Oh ! mais c’est de la folie !… Ne vais-je pas être amoureux ?… A mon âge !… Moi !… moi ! le vicomte de la Morlière !… Allons donc !

Et le vicomte passa la main sur son front, comme s’il eût voulu en chasser une vision terrible ou grotesque.

Il rentra dans la maison, et comme il traversait le vestibule, il se trouva face à face avec Rocambole.

Pour la seconde fois, le vicomte dévisagea attentivement le laquais.

En dépit de son retour à la vertu, Rocambole avait conservé son visage astucieux, son regard fuyant, ses lèvres minces et pâles.

Le masque du coquin avait survécu à la conversion.

– Voilà un homme qui me servira si je le paye bien, se répéta M. de la Morlière ; je le sonderai.

Et, remettant sans doute à plus tard l’interrogatoire qu’il comptait lui faire subir, il se borna à lui dire :

– Allez me seller un cheval.

Rocambole fut stupéfait de l’ordre qu’il recevait ; mais sa physionomie n’exprima que la niaise surprise d’un valet qui ne comprend pas très bien ce qu’on lui dit.

– Sellez-moi un cheval, répéta le vicomte.

– Tout de suite ?

– Certainement.

– Lequel ?

– Celui qui vous paraît le meilleur.

– C’est le noir, dit le faux laquais.

Et il s’en alla sur-le-champ à l’écurie.

M. de la Morlière fit encore deux ou trois tours dans le jardin, en proie à une vague agitation.

Le bruit des pas du cheval résonnant sur le pavé l’arracha à ses méditations.

Il revint, entra dans la cour, qu’une simple claire-voie séparait du jardin, et, avant de mettre le pied à l’étrier, il examina de nouveau le prétendu valet.

Rocambole, qui tenait la bride d’une main et de l’autre une lanterne dont la lumière l’éclairait en plein, avait su se refaire son visage des anciens jours, ce visage astucieux et plein de cynisme que feu sir Williams avait admiré si souvent.

Une fois de plus, le vicomte tressaillit.

– Comment te nommes-tu ? lui dit-il.

– John, répondit Rocambole.

– Tu es Anglais ?

– Non, monsieur.

– Pourquoi t’appelles-tu John ?

– Parce que j’ai habité Londres.

– Singulière raison !

– Je parle l’anglais comme le français.

– Eh bien ?

– Et madame, qui sait que je m’appelle Jean, a préféré me nommer John, c’est plus chic !

Par le mot de madame, tout court, Rocambole désignait Saphir.

– Aimes-tu beaucoup ta maîtresse ?

– Peuh ! c’est selon…

Ces trois mots étaient d’une éloquence irréfutable.

Ils signifiaient clairement :

« Je suis dévoué à ma maîtresse, parce qu’elle me paye ; mais je serais bien plus dévoué à celui qui me payerait davantage. »

Ces trois mots satisfirent sans doute M. de la Morlière.

– C’est bien ! dit-il.

Il mit le pied à l’étrier et sauta en selle. Le cheval piaffa, caracola, se cabra à demi sous le genou de son cavalier.

– Allons ! pensa le vicomte, il est bon et le marquis a eu la main heureuse.

John ouvrit la grille, et M. de la Morlière sortit de la Charmerie.

Le vicomte, depuis son arrivée, n’avait point encore mis les pieds hors de la villa, et on eût pu croire qu’étranger au pays, il allait hésiter et ne point savoir tout d’abord de quel côté il dirigerait sa monture.

Il n’en fut rien.

La Charmerie avait une longue avenue du côté de la mer. Ce fut cette avenue que M. de la Morlière suivit.

Quand il fut au bout, il se trouva dans un chemin creux qui longeait la falaise en se dirigeant vers un petit village du nom de Château-Vieux, situé à l’ouest.

Le vicomte mit son cheval au galop et fit deux lieues sans s’arrêter ; puis, arrivé à une bifurcation du chemin, il laissa celui qui continuait à se diriger vers la mer et se jeta brusquement à gauche, dans un sentier bordé de haies vives, qui serpentait à travers champs.

Là seulement il modéra l’allure de son cheval et parut vouloir s’orienter.

La lune, qui se levait à l’horizon, lui montra au travers d’un bouquet d’arbres une petite maison blanche ; à l’une des croisées brillait un point lumineux.

Cette maison était à la distance d’un quart de lieue environ.

– Ce doit être là, pensa le vicomte, Ambroise m’a bien indiqué…

M. de la Morlière fit encore deux ou trois cents mètres à cheval, puis il appuya deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet lentement modulé, semblable à celui dont les chouans se servaient dans le Bocage.

Quelques secondes s’écoulèrent, puis un houhoulement qui rappelait celui du pauvre Grain-de-Sel répondit au coup de sifflet dans le lointain.

– C’est bien cela, murmura le vicomte. Je reconnais maître Ambroise.

Puis, jetant les yeux autour de lui :

– Dans sa lettre, mon ancien complice m’indique comme but la Maison-Blanche, et comme rendez-vous un endroit du sentier où se dresse un grand chêne couronné. C’est bien ce chêne-là… Arrêtons-nous.

Le cheval du vicomte s’arrêta en effet au pied d’un arbre colossal qui dominait orgueilleusement tous les arbres des environs.

Alors le vicomte mit pied à terre, attacha son cheval à l’arbre, et s’assit sur l’herbe.

Le houhoulement se fit entendre de nouveau au bout de quelques minutes, mais beaucoup plus rapproché, et, bientôt après, un bruit de pas résonna sur la terre durcie.

Un homme avançait avec précaution à travers les broussailles et les genêts qui bordaient le sentier et la haie vive à droite et à gauche.

Quand cet homme ne se trouva plus éloigné que de quelques pas, le vicomte, qui se tenait immobile auprès de son cheval, dit à demi-voix :

– Qui va là ?

– Ambroise, répondit l’homme.

Et il enjamba la haie et se trouva auprès du vicomte.

– C’est toi ? fit celui-ci.

– Oui, monsieur.

– Eh bien ?

– Eh bien ! vous trouverez la pie au nid.

– Ah !

– Nos tourtereaux sont au salon ; ils font de la musique.

– Et je puis les voir ?

– En grimpant sur un arbre du jardin.

– Pourrai-je entendre ?

– Oui ; la fenêtre du salon est ouverte.

– Où vais-je laisser mon cheval ?

– Ici. Est-il attaché ?

– Oui.

– Il n’y a pas de danger, alors.

– Tu vas venir avec moi ?

– Oui, monsieur. Je marche devant.

Et Ambroise se mit en route, précédant le vicomte dans le sentier.

– Il y a un mauvais chien à la maison, dit-il.

– Diable !

– Il vous dévorerait si vous étiez seul ; mais avec moi, il ne dira rien. D’ailleurs, ajouta Ambroise, les gens de la Maison-Blanche sont loin de se défier de rien, et le beau damoiseau de Paris est à cent lieues de penser qu’on va lui détruire son petit bonheur.

A cette menace, nettement formulée, le vicomte se prit à sourire, de ce sourire odieux et cruel qu’il avait autrefois.

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