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Chapitre 13

Pour expliquer la rencontre de M. de la Morlière et d’Ambroise, l’ancien valet de chambre de l’infortunée baronne Rupert, en même temps que le mystérieux voyage du vicomte en Normandie, il nous suffira de transcrire une lettre qui parvint à ce dernier la veille de son départ, et après la lecture de laquelle il jugea convenable de parler à M. de Kerdrel et au prétendu chirurgien anglais de ses projets de mariage pour son fils.

Cette lettre était arrivée, vers quatre heures, par la poste, et portait le timbre de Fécamp.

L’enveloppe de papier gris était cachetée avec de la cire grossière, mais le cachet avait pour empreinte une ancre de navire. Le vicomte tressaillit en y jetant les yeux.

– Je connais cela, murmura-t-il, j’ai vu cela quelque part.

Le vicomte, ayant déchiré l’enveloppe, lut les lignes suivantes :

« Monsieur et cher maître,

« Peut-être avez-vous oublié Ambroise. Les gens de qualité ont mauvaise mémoire, et voici bientôt quinze années que j’ai cessé de vous donner de mes nouvelles.

« Cependant monsieur le vicomte, j’ai aujourd’hui une bonne raison pour me rappeler à votre souvenir, une raison toute désintéressée du reste, et je crois que je vais pouvoir vous rendre un service.

« Laissez-moi d’abord vous dire ce que je suis devenu depuis le jour où je vous ai débarrassé, vous savez de qui.

« Le métier que je faisais alors ne m’enrichissait pas, et, malgré toutes vos libéralités, nous étions assez pauvres, ma femme et moi.

« Le choléra de 1849 l’attaqua, et elle fut enlevée en vingt-quatre heures.

« Comme elle était Normande, – je l’avais connue femme de chambre à Paris, – je pensai qu’elle pourrait bien avoir quelque revenance au pays, et je risquai le voyage.

« Ma femme laissait une tante, à la mort de laquelle elle aurait touché pour sa part une douzaine de mille francs ; mais la tante se portait bien, elle n’avait pas cinquante ans, elle était veuve et songeait à se remarier avec un homme qui aurait des manières.

« Je fis la cour à la tante, je lui plus, et au bout de trois mois, je l’épousai.

« Pardonnez-moi, monsieur le vicomte, si je vous donne tous ces détails, mais c’est à la seule fin de vous mettre bien au courant de la situation.

– « Ma seconde femme est fermière ; je suis devenu fermier.

« Nous avons un bail de vingt et un ans, renouvelé l’année dernière, et je me trouverais parfaitement heureux si je pouvais rembourser certains emprunts que j’ai faits, il y a quelque temps, pour acheter des bestiaux.

« Or, un matin, voici quinze ou vingt jours, comme je me creusais la tête pour trouver un moyen de liquider ces petites dettes, – nous étions à table, ma femme et moi, – le postillon nous apporta une lettre timbrée de Paris.

« Cette lettre était d’une sœur de ma femme qui habite ordinairement Paris, rue Neuve-des-Mathurins. C’est la veuve d’un intendant.

« Madame Hulot, – c’est son nom, – annonçait à ma femme qu’elle allait venir passer quelque temps chez nous, avec deux jeunes gens qui lui étaient confiés.

« Ces deux jeunes gens étaient sur le point de se marier, disait-elle, et leur mariage n’était reculé qu’à cause de certaines formalités qui restaient à remplir.

« Je n’attachai pas grande importance à la lettre de ma belle-sœur, que je n’avais jamais vue, et qui arriva le lendemain matin avec les deux jeunes gens en question.

« C’était un grand et beau garçon, aux cheveux bruns, à la moustache noire, et une jeune fille blonde, mince, fluette.

« Tous deux semblaient s’aimer beaucoup, et madame Hulot nous recommanda pour eux les plus grands égards.

« Comme le maître de notre ferme n’y est jamais en cette saison, nous avons logé la belle-sœur et les deux jeunes gens dans l’habitation, qui est tout fraîchement arrangée.

« Madame Hulot et la demoiselle couchent au premier étage, chacune dans une chambre attenant au salon ; M. Léon habite au rez-de-chaussée, à côté de la salle à manger.

« Le jeune homme monte à cheval le matin, il va se promener de droite et de gauche, mais généralement du côté de la mer, qui est à une lieue de chez nous, en tirant sur l’ouest.

« La jeune personne, qu’on appelle mademoiselle Victoire, ne sort jamais du jardin ou de la maison avant la nuit.

« A la brune, tous les trois vont se promener et rentrent généralement entre dix et onze heures. Ils se réunissent au salon, et mademoiselle Victoire fait de la musique.

« A minuit, M. Léon l’embrasse sur le front, souhaite le bonsoir à madame Hulot et descend se coucher.

« Cette existence assez mystérieuse a fini par m’intriguer, comme bien vous pensez.

« Madame Hulot ne faisait aucune confidence à ma femme, ne prononçait aucun nom propre, et si le hasard ne s’en était mêlé, je n’aurais jamais su d’où venaient ce M. Léon et cette mademoiselle Victoire.

« J’avais remarqué que, chaque matin, le facteur apportait une grosse lettre qui en renfermait deux autres de la même écriture.

« La première était pour madame Hulot, l’autre pour M. Léon, la troisième pour mademoiselle Victoire.

« Chaque jour aussi, madame Hulot m’envoyait porter une autre lettre non moins volumineuse à la poste.

« Celle-ci était adressée à madame C… M…, poste restante, à Paris.

« Un jour qu’elle m’eut remis la lettre fraîchement cachetée, j’enfourchai mon bidet, et, comme le pain était encore humide, j’ouvris la lettre en chemin.

« Je fus bien étonné de lire ces mots :

« Madame la marquise,

« Vos enfants vont bien. M. Léon et mademoiselle vous écrivent. »

« La lettre de madame Hulot renfermait, en effet, comme à l’ordinaire, deux autres lettres que j’aurais bien voulu lire ; mais elles étaient cachetées à la cire.

« C’est égal, me suis-je dit, je saurai le fin mot de tout cela, et nous verrons bien quelle est cette marquise.

« Hier, dimanche, j’ai pu mettre à exécution mon petit plan.

« Madame Hulot, mademoiselle Victoire et M. Léon sont allés à la messe du bourg. La messe est longue, le dimanche. Je suis sorti pendant le prône, je suis revenu à la ferme, et j’ai pénétré dans l’habitation avec une double clef que le maître nous laisse toujours en cas d’accident.

« M. Léon n’est pas très défiant. Il met ses lettres dans un tiroir de commode et laisse la clef à la serrure.

« J’ai pris l’une de ces lettres, qui me semblait de la même écriture que celle que reçoit madame Hulot tous les matins, et mes yeux ont couru à la signature.

« Jugez de ma surprise lorsque j’ai lu ce nom : Marquise de Morfontaine.

« J’ai pensé alors que vous pouviez bien être pour quelque chose dans tout cela, et j’ai pris connaissance non seulement de cette lettre, mais de toutes les autres.

« Or, de cette lecture, il est résulté pour moi que mademoiselle Victoire est la fille de la marquise ; que la marquise désire qu’elle épouse M. Léon de Pierrefeu ; que le marquis, au contraire, veut lui donner pour mari M. Paul de la Morlière, votre fils et son cousin ; que le marquis et vous remuez ciel et terre pour retrouver mademoiselle et n’y pouvez parvenir.

« Voyez si, maintenant, je suis bien informé.

« Or, monsieur le vicomte, pensant à tout cela, j’ai songé également un peu à mes dettes, et j’ai pensé que les petits renseignements que je vous transmets valent bien une vingtaine de mille francs.

« Je mets cette lettre à la poste, et je compte aller demain à Beuzeville, où il y a une station télégraphique.

« Si vous trouvez convenable de venir, je vous engage à louer une maison qui est située à deux lieues d’ici, près de Criquetot, et qu’on appelle la Charmerie.

« Envoyez-moi une dépêche à Beuzeville pour me dire si vous viendrez oui ou non.

« Je suis avec respect, monsieur le vicomte, votre dévoué serviteur.

« Ambroise. »

L’ancien complice du vicomte avait touché juste en pensant que M. de la Morlière ne confierait point à un autre le soin de troubler le bonheur des deux amoureux et qu’il viendrait lui-même.

En effet, quarante-huit heures après, on s’en souvient, M. de la Morlière s’installait à la Charmerie.

Deux heures plus tard, Ambroise était informé de son arrivée et lui écrivait ces quelques lignes qu’il jetait au bureau de poste de Criquetot :

« Monsieur le vicomte,

« Le plus court chemin d’un point à un autre est, comme vous savez, la ligne droite.

« Il y a une route qui va directement de la Charmerie à la Maison-Blanche ; c’est ainsi qu’on appelle l’habitation et la ferme que j’ai à bail.

« Mais les ponts et les chaussées ont leur raison d’être ; je crois que vous aurez des motifs pour prendre la ligne courbe : c’est toujours plus prudent.

« En sortant de la Charmerie, vous trouverez une avenue qui s’allonge vers la falaise.

« Au bout de cette avenue, il y a un chemin creux que vous prendrez, et qui se dirige vers l’ouest.

« Lorsque vous aurez fait deux lieues environ, vous trouverez une croix et un sentier que borde une haie vive.

« Prenez ce sentier ; peu après vous apercevrez une maison à travers les arbres : c’est là.

« A trois cents mètres de la Maison-Blanche, un grand chêne se dresse au milieu de la haie qui borde le sentier.

« C’est au pied de cet arbre que je prends la liberté de vous donner rendez-vous, soit demain soir, soit les jours suivants, entre neuf et onze heures. Vous sifflerez comme les gens du Bocage, et je vous répondrai comme Grain-de-Sel.

« On m’a dit que vous aviez amené une belle dame. Je pense que vous avez déjà imaginé quelque chose de bien, et je suis votre serviteur.

« Ambroise. »

C’était le lendemain du jour où cette deuxième lettre lui était parvenue, que M. de la Morlière était venu au rendez-vous que lui donnait Ambroise.

En quittant Paris, le vicomte avait écrit par le télégraphe au marquis de Morfontaine :

« Il me faut deux chevaux de selle. Envoyez-les-moi sur-le-champ, ligne du Havre, station de Beuzeville. »

Comme ces chevaux n’étaient arrivés que le jour même, M. de la Morlière n’avait pu, la veille, se mettre en route, la distance de la Charmerie à la Maison-Blanche étant de plus de huit kilomètres.

Il était donc près de onze heures quand il joignit Ambroise au rendez-vous indiqué.

– Causons un peu, dit le vicomte tout bas, tandis qu’ils cheminaient vers la maison, dont les murs blanchissaient au travers des arbres.

Ambroise s’arrêta, et comme la lune l’éclairait en plein, M. de la Morlière put l’examiner à son aise et lui dire :

– Hé ! hé ! comme te voilà vieilli, mon pauvre diable !

– Dame ! monsieur le vicomte, il y a vingt ans et plus que nous avons…

– Chut ! Comme le temps passe ! dit le vicomte.

En effet, maître Ambroise, car c’était bien le valet félon qui avait causé la mort du comte de Main-Hardye et, plus tard, enlevé la petite Danielle au château de Bellombre, pour l’enrôler dans une troupe de saltimbanques, maître Ambroise, disons-nous, avait les cheveux blancs, le visage horriblement ridé, et les allures débiles d’un vieillard précoce.

– Sais-tu, mon pauvre vieux, continua le vicomte, qu’il y a longtemps que nous ne nous sommes vus !

– Dame ! oui.

– Et je ne croyais pas te retrouver ici.

– Ah ! dit Ambroise, mon séjour en Normandie est toute une histoire, comme j’ai eu l’honneur de vous l’écrire.

– Et tu te trouves heureux ?

– Assez… Cependant…

– Ah ! oui, dit le vicomte, je sais ce que tu vas me dire.

– Monsieur le vicomte devine si bien les choses que c’est bien possible.

– Tu vas me parler des vingt mille francs que tu dois…

– Peuh ! fit Ambroise, je ne m’en inquiète plus. Puisque monsieur le vicomte est venu, c’est qu’il pense me les donner.

– C’est vrai ; tu les auras. Que manque-t-il à ton bonheur ?

Ambroise parut réfléchir :

– Monsieur le vicomte, dit-il enfin, on prétend que quiconque paye ses dettes s’enrichit. Ce n’est pas mon avis. Avec vos vingt mille francs, je payerai mes dettes, mais voilà tout.

– Hum ! fit le vicomte. Est-ce que tu aurais la prétention de me faire doubler la somme ?

– Dame ! mademoiselle Victoire aura cent mille livres de rente en dot, un beau matin.

– Eh bien ?

– Et je gage que, si j’avertissais M. Léon de Pierrefeu du danger qu’il court, il s’engagerait bien à me compter une année de son revenu après son mariage.

Le vicomte se prit à rire.

– Tu es ambitieux, dit-il, et ce n’est point avec moi que tu pourras satisfaire ton ambition. Cent mille livres ! tudieu ! mon drôle, tu demandais moins autrefois.

– Ah ! dame, répondit Ambroise, l’appétit vient en mangeant. Et puis, quand on a un petit secret…

Le vicomte tressaillit.

– Mais, reprit Ambroise, nous causerons de tout cela, monsieur, lorsque vous aurez vu ; je ne suis pas bien pressé.

Ils étaient arrivés en ce moment au pied de la grande haie vive qui clôturait le jardin de l’habitation.

– Passons par ici, dit Ambroise, et marchez avec précaution. Il y a parfois des feuilles sèches qui crient sous le pied, dans les allées.

Un aboiement de chien se fit entendre.

– Chut ! César, murmura le fermier.

Un molosse au poil noir, qui s’était élancé à la rencontre d’Ambroise, arriva sur lui au moment où le fermier ouvrait une petite porte à claire-voie qui mettait le jardin en communication avec les champs.

– A bas ! répéta le fermier.

Le chien se tut.

Ambroise fit pénétrer le vicomte dans le jardin et le conduisit vers la maison.

Un ormeau s’élevait devant les croisées du salon, dont l’une était entrouverte.

On voyait de la lumière au-dedans.

Au pied de l’arbre, il y avait une échelle.

– Tenez, dit Ambroise, montez là et sautez à califourchon sur cette branche, vous verrez et vous entendrez ; moi, je fais le guet.

M. de la Morlière ne se fit point répéter l’invitation ; il grimpa avec la légèreté d’un jeune homme, et lorsqu’il fut établi sur la branche désignée, son regard plongea, ardent, dans l’intérieur du salon.

Victoire de Morfontaine et Léon de Pierrefeu étaient assis l’un près de l’autre.

Victoire avait une lettre à la main et lisait…

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