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Chapitre 14

Le matin même, mademoiselle Victoire avait reçu de la marquise de Morfontaine, sa mère, la lettre suivante :

« Ma bien-aimée,

« Jusqu’à présent, je n’ai voulu te donner aucun détail sur ce qui s’est passé à l’hôtel depuis le soir de notre douloureuse séparation.

« Je me suis bornée à te dire que ton père était parti pour notre terre de l’Anjou.

« Il est revenu hier soir, et maintenant je vais tout te dire :

« Quand le bruit de la voiture qui emportait mes chers enfants se fut éteint dans l’éloignement, je remontai dans ma chambre et m’y enfermai.

« J’avais besoin d’être seule pour pleurer et prier à mon aise.

« Ah ! ma chère enfant, si Dieu exauce une mère qui lui demande le bonheur de sa fille, tu seras heureuse un jour, car j’ai bien prié.

« La nuit s’écoula en prières ; quand le jour vint, j’étais encore à genoux.

« Je me mis au lit et sonnai ma femme de chambre.

« – J’ai mal dormi, lui dis-je, vous n’entrerez pas chez moi avant midi.

Je redoutais la visite de ton père, et c’était avec une certaine terreur que j’entrevoyais l’explication qui aurait lieu entre nous lorsqu’il serait instruit de ton départ.

« Cependant, tu le sais, M. de Morfontaine pénètre rarement chez moi avant l’après-midi. Mais j’avais comme un pressentiment.

« En effet, vers huit heures, je commençais à peine à m’endormir, que Florine, malgré ma défense, entra et me réveilla.

« – Madame, me dit-elle, M. le marquis insiste pour voir madame.

« Je n’avais point répondu encore, que déjà M. de Morfontaine était dans ma chambre.

« – Mille pardons, madame, me dit-il, mille pardons de pénétrer ainsi chez vous, mais c’est pour une affaire urgente.

« Je me trompais. Il ne savait rien encore.

« Il prit un fauteuil au pied de mon lit et fit signe à Florine de nous laisser seuls.

« – Vous le savez, madame, me dit-il alors, feu monsieur votre père a si bien disposé notre contrat de mariage qu’il m’est impossible de toucher à notre fortune sans votre signature.

« – Oh ! monsieur, me hâtai-je de répondre, vous savez que je ne vous la refuse jamais.

« – Je le sais, madame, mais j’ai pris l’habitude invariable de vous consulter.

« – Je vous en remercie.

« – Je pars dans une heure, continua-t-il, et je quitte Paris pour quinze jours au moins.

« A ces derniers mots, je respirai, et j’eus un instant l’espérance qu’il partirait sans demander à te voir.

« – Ah ! lui dis-je, vous partez ?

« – Je vais aux Tuillières, notre terre d’Anjou.

« – Mais vous ne pensiez point à ce voyage hier, il me semble ?

« – Non, madame.

« – Et vous avez pris cette décision… ?

« – En recevant, ce matin, une lettre de maître Franquin, mon notaire d’Angers. C’est au sujet de cette lettre que je désire vous entretenir quelques minutes.

« – Je vous écoute, monsieur.

« – Maître Franquin m’écrit que la terre et les bois de Bourg-Neuf, qui confinent à nos bois et au domaine des Tuillières, sont en vente. Vous savez que j’avais toujours désiré faire cette acquisition.

« – Si cela vous plaît, je ne m’y opposerai pas, répondis-je.

« – La terre et les bois sont d’une valeur approximative de cinq cent mille francs. J’ai calculé que le revenu net des bois portait l’intérêt du capital à cinq pour cent.

« J’en conclus qu’il n’y a aucun inconvénient à vendre pour vingt-cinq mille livres de rentes, et c’est cette autorisation que je viens vous demander.

« – Je vous l’accorde de grand cœur.

« M. de Morfontaine me donna un papier timbré à signer et se leva en me disant :

« – Je vous fais mes adieux, et je vais les faire à Victoire.

« A ces derniers mots, je devins fort pâle, et ton père aurait dû s’apercevoir de l’altération de mes traits, s’il n’avait été tout entier à ses préoccupations d’intérêt.

« Mon émotion et ma terreur étaient telles que je n’eus ni le courage ni la force de balbutier un mot et d’essayer de le retenir.

« Il sortit de ma chambre, et j’entendis le bruit de ses pas dans l’escalier et au-dessus de moi, puis celui de la porte qui s’ouvrait.

« Je me repentis alors de ne point lui avoir fait un mensonge et de ne pas lui avoir dit :

« – Victoire est sortie de bonne heure, elle est allée faire une course matinale et ne rentrera pas avant midi.

« Mais il était trop tard…

« Ton père était entré dans ta chambre, et, voyant le lit non foulé, il était allé droit à la cheminée, sur laquelle tu avais posé ta lettre d’adieux.

« Tout à coup j’entendis une exclamation, un juron, des pas précipités et furieux. M. de Morfontaine reparut chez moi comme un ouragan, renversant Florine, que j’avais appelée.

« Il était livide de colère et tenait dans sa main ta lettre, qu’il avait froissée.

« Il est des heures, mon enfant, où Dieu nous donne du courage et du sang-froid, à nous, pauvres mères.

« Je me dressai sur mon lit et dis avec une sorte d’étonnement :

« – Mon Dieu ! monsieur, qu’avez-vous ?

« – Victoire ! s’écria-t-il, Victoire est partie !

« – Partie ?

« – Tenez, lisez… voyez.

« Et tandis que je m’emparais de la lettre, il eut comme une révélation de la vérité.

« – Mais, s’écria-t-il, je suis fou, parole d’honneur !

« – Fou, monsieur ?

« – Et sans doute, je viens vous apprendre ce que vous savez mieux que moi.

« Il frappait du pied sur le parquet avec rage, et sa main ayant rencontré le verre d’eau qui se trouvait sur mon guéridon, il le prit et le brisa contre le mur.

« Cet acte de brutalité inouïe chez un homme bien élevé produisit sur moi un tout autre effet que celui qu’il aurait pu en attendre.

« Je me trouvai sur-le-champ calme, résolue et en état de tenir tête à l’orage.

« – Monsieur le marquis, lui dis-je, vous oubliez que vous êtes chez moi.

« – Ma fille ! où est ma fille ? répéta-t-il, ivre de fureur.

« – Votre fille est partie.

« – Comment ? avec qui ?… Répondez… mais répondez donc !

« Il m’avait saisi le poignet et le secouait avec violence ; j’étendis vers un cordon de sonnette la main qui me restait libre.

« – Lâchez-moi, monsieur, lui dis-je, ou je sonne et j’appelle nos gens à mon aide.

« Cette menace le calma comme par enchantement ; il comprit qu’il était allé trop loin.

« – Pardon, balbutia-t-il, j’ai eu tort… Mais… répondez-moi.

« – Eh ! mon Dieu ! monsieur, lui dis-je, que voulez-vous donc que je réponde ? Vous vous conduisez, en plein dix-neuvième siècle, comme un homme des âges barbares. Vous voulez traiter votre fille comme une esclave, une chose…

« – Moi ! moi ! fit-il.

« – Sans doute… Elle aime M. Léon de Pierrefeu…

« – Ah ! dit-il, je devine tout. Il l’a enlevée.

« – Il est homme d’honneur, il l’épousera !

« Il était devenu livide.

« – Non, dit-il, il ne l’épousera pas, car je le tuerai !

« Puis, me regardant avec des yeux pleins de fureur :

« – Et vous me direz où il est, lui ! Vous me le direz, madame, ou sinon…

« Je m’étais cuirassée d’impassibilité.

« – Monsieur, lui répondis-je, si vous étiez plus calme et en état de m’entendre, je parlerais.

« – Parlez donc ! s’écria-t-il. Allez, je vous écoute.

« Et il s’assit de nouveau dans le fauteuil qu’il avait occupé tout à l’heure au pied de mon lit.

« – Monsieur, lui dis-je, votre fille est notre unique enfant ; elle aura un jour plus de cent mille livres de rente et, dans de semblables conditions, il est non seulement cruel, mais ridicule de songer pour elle à un mariage d’argent.

« – Ce n’est point un mariage d’argent, mais de convenance, que je veux lui faire faire, me dit-il.

« – Eh bien ! laissez-la épouser l’homme qu’elle aime. C’est un loyal garçon, il est de bonne maison, il…

« Ton père m’interrompit par un de ces gestes violents dont il n’a que trop l’habitude.

« – Ma parole est engagée, me dit-il, je ne suis plus libre.

« – Votre parole ?

« – Oui ; j’ai promis au vicomte, mon cousin.

« Je l’interrompis à mon tour.

« – Je ne sais pas ce que vous avez promis, lui dis-je, mais je sais bien qu’un père n’a point le droit de décider du sort de sa fille ; que le mariage n’est point une transaction commerciale ; je sais encore qu’épouser le vicomte de la Morlière, votre cousin, c’est l’unir à un homme indigne du nom qu’il porte.

« – Assez ! madame… vous insultez mon parent !

« – Je n’insulte personne, monsieur ; mais je formule ma pensée.

« – Ainsi, vous savez où est ma fille ?

« – Elle est avec Léon.

« – Et c’est vous qui me l’apprenez ?

« – C’est moi qui les ai fait partir.

« – Infamie ! murmura-t-il.

« – Oh ! rassurez-vous, monsieur, lui dis-je. Léon est un homme d’honneur, et Victoire est une sœur pour lui.

« – Madame, reprit ton père après un moment d’hésitation et de silence, quel âge a Victoire ?

« – Vingt ans et onze mois, monsieur.

« – C’est-à-dire que dans un mois elle sera majeure, que dans un mois elle pourra se passer de mon consentement pour épouser M. de Pierrefeu.

« – Jusqu’à présent, elle espère encore l’obtenir.

« – Jamais !

« – Alors, elle attendra.

« M. de Morfontaine avait fini par contenir sa colère. Il était fort pâle, mais il n’avait plus d’éclats de voix.

« – Avez-vous lu le Code civil, madame ? me demanda-t-il tout à coup.

« – Non, monsieur, mais qu’importe ?

« – Il y a dans le Code civil un article qui donne au père le droit de faire saisir, par la gendarmerie, la fille mineure qui s’est enfuie du toit paternel.

« – Je sais cela.

« – Et la loi punit le ravisseur de six mois à deux ans de prison. Or, vous allez me dire où est ma fille, ou sinon…

« – Eh bien ! achevez votre menace.

« – Sinon, je m’adresserai au procureur impérial, qui saura bien vous faire parler.

« Je haussai les épaules.

« – Je ne connais pas de loi, répondis-je, qui oblige une mère à trahir le secret de sa fille.

« La justesse de cette réponse accabla M. de Morfontaine.

« – C’est bien, me dit-il, je vois que je n’obtiendrai rien de vous, mais je vais prendre mes mesures pour retrouver Victoire, et alors…

« Il n’acheva pas, se leva et sortit.

« Je ne le revis pas. J’appris dans la journée qu’il était parti pour l’Anjou.

« En effet, quelques jours après, je reçus une lettre de ton père, timbrée des Tuillières. Dans cette lettre il me recommandait une jeune fille de l’Anjou, la fille d’un de nos fermiers, qui est fleuriste à Paris et que je suis allée voir. Mais j’ai su que, dès le lendemain, il était revenu à Paris ; il s’était caché dans un hôtel garni ou chez son cher cousin le vicomte.

« Madame de C… l’a rencontré en fiacre.

« Sans doute, persuadé que tu n’avais pas quitté Paris, il s’est livré aux plus minutieuses recherches.

« Tu penses combien je tremble chaque jour, lorsque je vais rue Neuve-des-Mathurins chercher tes lettres. J’ai toujours peur d’être suivie ; je redoute qu’il ne finisse par vous découvrir.

« Hier soir le marquis est revenu.

« Il est entré chez moi comme si rien ne s’était passé entre nous.

« – J’ai acheté le domaine de Bourg-Neuf, m’a-t-il dit en entrant et en me baisant la main.

« Il avait un calme railleur qui m’a épouvantée.

« – Et Victoire ? m’a-t-il demandé ; avez-vous de ses nouvelles ?

« – Oui, monsieur.

« – Elle est toujours absente ?

« – Toujours.

« – Et plus que jamais elle veut épouser son cher Léon ?

« – Elle y compte.

« – Au fait, elle n’a plus que quinze jours à attendre ; c’est peu.

« – C’est beaucoup, ai-je répondu ; car d’ici là, vous pouvez la retrouver.

« – Oh ! rassurez-vous, m’a-t-il dit, je ne suis pas plus avancé dans mes recherches que le premier jour.

« – Ah !

« – Pourtant, je suis revenu à Paris incognito, j’ai mis toute la police en réquisition.

« – Et vous n’avez rien trouvé ?

« – Rien.

« Comme il était fort calme et presque souriant, j’ai tremblé qu’il n’eût, au contraire, tout découvert, et j’ai passé une nuit d’angoisses mortelles.

« Ta bonne lettre est venue me rassurer.

« Depuis hier je cherche à pénétrer la raison du calme apparent de M. de Morfontaine et n’y puis parvenir.

« Est-ce un piège ?

« Ou bien s’est-il résigné à voir sa volonté méconnue, et n’est-ce que pour sauver son amour-propre qu’il résiste encore ?

« Quoi qu’il en soit, mon enfant, sois prudente, ne te montre pas ; engage Léon à sortir le moins possible.

« L’heure de ton bonheur approche ; prends garde de ne point le compromettre par une imprudence.

« Adieu. Je t’écrirai demain.

« Ta mère qui t’aime,

« Marquise de Morfontaine. »

· · ·

· · ·

C’était cette lettre que Victoire de Morfontaine lisait à son cher Léon de Pierrefeu, tandis que le vicomte de la Morlière, à califourchon sur sa branche, voyait et écoutait.

La lecture terminée, le vicomte, qui n’en avait point perdu un seul mot, se laissa couler au bas de l’ormeau, en murmurant :

– La marquise est une femme de tête ; mais il faudra voir…

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