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Chapitre 15

Le vicomte de la Morlière, après être descendu de l’arbre, rejoignit maître Ambroise.

Le fermier était tranquillement assis sur un banc du jardin et fumait sa pipe.

– Eh bien ? dit-il en voyant reparaître le vicomte.

– Allons-nous-en, nous avons à causer, répondit celui-ci.

Ambroise secoua la cendre de sa pipe et se leva sans répliquer un mot.

M. de la Morlière sortit du jardin et ne s’arrêta que lorsqu’il eut franchi la haie et mis le pied dans le sentier par où il était venu.

Alors, oubliant la distance qui le séparait de l’ancien valet de chambre, il lui prit familièrement le bras.

– Oh ! oh ! pensa Ambroise, il a joliment besoin de moi. Attention !

– Peux-tu t’arranger de façon, dit le vicomte, que je sache tous les matins ce qui s’est passé ici ?

– Certainement, monsieur.

– Sans éveiller de soupçons ?

– Aucun.

– Comment feras-tu ?

– Monsieur le vicomte n’est pas sans avoir un domestique sur lequel il peut compter.

Cette question fit tressaillir M. de la Morlière, qui songea sur-le-champ au valet de Saphir.

– Je le pense, dit-il.

– Ce domestique promènera les chevaux le matin.

– Bon ! de quel côté ?

– Du côté de la falaise. J’ai justement une pièce de terre à une lieue environ de la Charmerie, et comme elle a été en jachère cette année, je vais y mettre la charrue.

– Très bien !

– Le chemin de la falaise traverse cette pièce ; il est probable que, chaque matin, votre valet me trouvera assis sur la botte de fourrage qu’on emporte pour les chevaux. Faudra-t-il vous écrire ?

– Non, tant qu’il n’y aura rien de changé dans les habitudes de Léon et de mademoiselle Victoire.

– Mais, dame ! fit Ambroise, depuis qu’ils sont ici, ils ont une existence réglée comme un papier de musique.

– Oui, mais il peut survenir des événements.

– Ah ! c’est possible.

– Et si tu pouvais continuer à savoir ce que la marquise écrit…

Ambroise parut réfléchir.

– J’ai une idée pour cela, dit-il.

– Voyons ?

– Oh ! il est inutile que je l’explique à monsieur le vicomte. Je la mettrai à exécution, et j’espère réussir.

– Tu liras les lettres ?

– Je vous en enverrai un résumé tous les jours.

– A merveille !

– Vous ferez à votre valet la recommandation que voici : quand il longera la pièce de terre et qu’il me verra assis sur ma botte de fourrage, il fera bien attention à la façon dont je serai coiffé.

– Ah !

– Je mets tantôt une casquette, tantôt un chapeau de paille.

– Bon !

– Lorsque j’aurai quelque chose à vous transmettre, j’aurai mon chapeau de paille. Si je suis coiffé de ma casquette, c’est qu’il pourra passer son chemin sans s’arrêter.

– Mais ne crains-tu pas d’éveiller l’attention et les commérages de tes bouviers ?

– Oh ! je n’entends pas non plus qu’il m’aborde, même quand j’aurai mon chapeau de paille.

– Alors, à quoi bon ?…

– Seulement, ces jours-là, vous viendrez, le soir, flâner par ici, ou j’irai rôder, à la brune, aux environs de la Charmerie.

– Et tu crois pouvoir me communiquer le résumé des lettres ?

– Oui ; j’ai mon idée là-dessus.

Tout en échangeant ces quelques mots, M. de la Morlière et le fermier étaient arrivés près du grand chêne auquel le cheval était attaché.

Déjà le vicomte mettait le pied à l’étrier et saisissait la crinière pour sauter en selle, lorsque Ambroise lui dit :

– Pardon, monsieur le vicomte ; mais il me semble que nous avons à causer encore un peu.

– Tu crois ?

– J’en suis sûr.

– Eh bien ! dit le vicomte en enfourchant sa monture, marche à côté de moi. Je t’écoute.

Ambroise se rangea à la gauche du cavalier.

– Voyons, de quoi s’agit-il ?

– Je voudrais savoir quelle sera ma part dans cette petite affaire.

– Quelle affaire ?

– Mais le mariage de M. Paul de la Morlière, votre fils, avec mademoiselle Victoire de Morfontaine.

– Tu m’as demandé vingt mille francs, je crois ?

– D’abord.

– Et puis tu as pensé que je doublerais ?

– Hum ! dit Ambroise, c’est monsieur le vicomte qui a parlé de cela ; mais ce n’est pas précisément l’idée qui m’est venue. La mienne…

– Voyons-la, demanda le vicomte, qui commençait à comprendre que maître Ambroise, en devenant vieux, avait acquis de l’ambition.

Ambroise reprit gravement :

– Les vingt mille francs sont une manière de prime, selon moi.

– Peste !

– Monsieur le vicomte me les enverra ou me les apportera demain, ou il me jettera un mot à la poste avec un mandat sur son banquier. Cela m’est égal : la signature de monsieur le vicomte est excellente, commercialement parlant.

– Soit, dit le vicomte.

– Si le mariage ne se fait pas, je ne réclame absolument rien.

– Oh ! certes, murmura le vicomte, il faudra bien qu’il se fasse.

– Dans ce cas-là…

Ambroise s’arrêta.

– Eh bien ! voyons ? fit le vicomte impatienté.

– Ne disais-je pas tout à l’heure, avant que monsieur le vicomte montât sur l’arbre, ne disais-je pas que mademoiselle Victoire apporterait bien cent mille livres de rente à son mari ?

– A peu près.

– Et que M. Léon de Pierrefeu, si on lui garantissait la main de mademoiselle Victoire, n’hésiterait point à promettre une année de son revenu ?

– C’est-à-dire que tu voudrais…

– Pardon, fit Ambroise, laissez-moi finir mon raisonnement.

– Voyons ?

– Dans toute affaire, il y a un bon et un mauvais côté. Le bon côté de M. de Pierrefeu, c’est l’amour de mademoiselle Victoire.

– Peuh !

– Le mauvais, c’est la présence de monsieur le vicomte dans le pays.

Le vicomte sourit.

– Il est évident, poursuivit Ambroise, que vous n’êtes point venu de Paris sans avoir des plans à peu près arrêtés.

– C’est probable.

– Mais ces plans, probablement aussi, ne peuvent pas s’exécuter en une heure.

– Non. Il faut un certain temps pour les mener à bonne fin.

– Donc, poursuivit le fermier, qui avait une logique inflexible, il n’y a pas de péril immédiat pour M. de Pierrefeu, j’imagine.

– Il peut dormir tranquille, cette nuit tout au moins.

– C’est plus qu’il ne m’en faut, si monsieur le vicomte et moi nous ne parvenons point à nous entendre.

– Hein ? fit le vicomte étonné.

– Je disais, monsieur, reprit Ambroise, que toute affaire ayant son bon et son mauvais côté, l’amour de mademoiselle Victoire faisait, pour M. de Pierrefeu, le contrepoids de votre présence ici.

– Eh bien ?

– Or, si j’avertis M. de Pierrefeu de votre présence, le contrepoids n’y sera plus, ce me semble.

– Soit, dit le vicomte, mais cela ne suffira point.

– Comment ?

– Eh ! parce que quand M. de Pierrefeu saura que j’ai découvert le secret de sa retraite, son mariage n’en sera pas plus avancé.

– Hum ! j’ai un fameux moyen à lui donner.

– Toi ?

– Parbleu ! un moyen à l’aide duquel il sera marié avant quinze jours.

M. de la Morlière fit un léger soubresaut sur sa selle.

– Railles-tu ? fit-il avec inquiétude.

– Mais non, monsieur.

– Par exemple, reprit le vicomte, je ne serais pas fâché de le connaître, ce fameux moyen.

– Je vais vous le dire, répliqua Ambroise avec calme.

– J’écoute, dit le vicomte de plus en plus inquiet.

– Nous sommes à trois lieues de Fécamp.

– A peu près.

– Avec un cheval attelé à ma carriole de bon fermier normand, je puis y aller en une heure. La route est fort belle.

– Mais…

– Attendez donc, monsieur le vicomte… Il y a en ce moment-ci dans le port un petit sloop anglais qui doit lever l’ancre au point du jour.

Le vicomte tressaillit.

– Supposons que je me range du bord de M. Léon de Pierrefeu.

– Eh bien ?

– Je vous quitte, je rentre à la ferme, j’éveille ma femme qui est couchée, et je lui dis : « Il y va du repos, du bonheur, de la vie peut-être de nos deux jeunes gens et de ta sœur, madame Hulot. » Ma femme se lève, étourdie, nous courons ensemble à l’habitation, je frappe à coups redoublés, M. Léon vient ouvrir.

– Après ? demanda le vicomte, qui trouvait qu’Ambroise se livrait à d’interminables digressions.

– « Vite ! vite ! dis-je alors, monsieur Léon, mademoiselle, habillez-vous, il faut partir ou tout est perdu… Je n’ai pas le temps de vous donner des explications ; mais, si vous ne voulez pas être séparés pour toujours, partez ! » Et je les mets dans ma carriole, je les conduis à Fécamp, je les embarque à bord du sloop. Le jour même, le journal maritime du port annonce leur départ. A partir de ce moment, vous comprenez… il n’y a plus moyen que M. Paul de la Morlière, votre fils…

– Je comprends, reprit froidement le vicomte, que tu veux que je te promette cent mille francs.

– Tout naïvement, monsieur, et comme nous sommes un peu pressés par le temps, à cause du sloop qui part…

– Eh bien ?

– J’ai bonne envie de vous accompagner jusqu’à la Charmerie.

– Pour quoi faire ?

– Oh ! soyez tranquille, je n’entrerai pas.

– Alors…

– Mais je vous attendrai au bout de l’avenue.

– Et… dans quel but ?

– Vous me rapporterez un mandat de vingt mille francs d’abord, et ensuite une promesse…

M. de la Morlière interrompit Ambroise d’un geste.

– Tout cela est inutile, dit-il, à moins que tu n’aies pas confiance en ma signature si elle est au crayon.

– Au crayon ou à l’encre, elle est bonne, monsieur, très bonne.

Le vicomte arrêta son cheval, fit signe à Ambroise de tenir sa bride, déboutonna son paletot et prit dans sa poche un carnet qu’il ouvrit.

Il faisait un clair de lune superbe.

Le vicomte écrivit, au crayon, les lignes suivantes :

« Bon pour la somme de vingt mille francs sur mon crédit chez MM. C…, B… et D…, banquiers à Paris, rue du Helder.

« Vicomte de la Morlière. »

Puis, déchirant la feuille du carnet, il la passa à Ambroise.

Ambroise était fumeur ; il avait toujours des allumettes dans sa poche. Il en frotta une sur la manche de sa blouse, et, à la lueur de la flamme, il examina fort attentivement le mandat que M. de la Morlière venait de souscrire.

– C’est parfaitement en règle, dit-il. Voyons le reste.

Pendant ce temps, M. de la Morlière écrivait sur une autre feuille de carnet :

« Le lendemain de la célébration du mariage de Paul de la Morlière, mon fils, avec mademoiselle de Morfontaine, sa cousine, je payerai au porteur du présent billet la somme de cent mille francs. »

Puis il signa.

Ambroise examina non moins attentivement, et grâce à une deuxième allumette, ce nouveau papier, qu’il plia et mit soigneusement dans sa poche avec l’autre.

– Maintenant, monsieur le vicomte, dit-il, je crois que j’ai un certain intérêt à ce que nous réussissions.

– Je le crois, répondit le vicomte en ricanant.

– Et peut-être que si vous me faisiez part de quelques-uns de vos plans…

– C’est juste, dit le vicomte, autrefois tu avais de bonnes idées…

– J’en ai toujours.

– Aussi, je compte bien te consulter, mais pas aujourd’hui.

– Tiens ! pourquoi donc ?

– Parce que je ne suis pas encore bien sûr de mon plan ; mais demain, nous verrons…

Ambroise lâcha la bride, et M. de la Morlière, piquant des deux, partit au galop.

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