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Chapitre 16

Tandis que Rocambole et M. de Neubourg étaient en Normandie, d’autres événements relatifs à notre histoire se déroulaient à Paris.

Il y avait près de huit jours que le chef des Chevaliers du clair de lune était parti, laissant de minutieuses instructions à ses trois amis, lorsque M. Paul de la Morlière, qui avait commencé à quitter son lit et s’était même promené la veille dans le jardin de l’hôtel au bras de son ami M. de Kerdrel, reçut un petit billet sans signature, conçu en ces termes :

« Si M. Paul de la Morlière est rétabli de son coup d’épée, s’il peut sortir un moment demain jeudi et aller déjeuner au café Anglais comme autrefois, il pourra peut-être y entendre parler de cette belle inconnue qu’il rencontra un soir dans un petit salon de la Maison-d’Or. »

Lorsque Paul reçut ce billet, il était seul.

On le sait, madame la vicomtesse de la Morlière et sa fille avaient quitté Paris le jour même du duel de Paul avec M. de Neubourg ; elles n’en avaient rien su par conséquent, et le vicomte avait confié son fils aux soins de M. de Kerdrel.

Chaque jour, M. de Kerdrel venait à l’hôtel tenir compagnie à son jeune ami. Paul allait parfaitement bien et n’avait plus désormais aucun besoin du chirurgien anglais, qui n’avait point reparu.

Habituellement, M. de Kerdrel arrivait vers dix ou onze heures du matin, et ne quittait plus son ami que le soir.

Or, comme il était à peine neuf heures, lorsque ce billet arriva à l’hôtel, Paul était seul encore. D’abord le jeune homme éprouva une véritable stupéfaction ; puis, en lisant et relisant ce mystérieux billet, il fut pris d’une émotion violente. Un moment, il eut peur de voir se rouvrir sa blessure.

Ce ne fut qu’au bout de quelques minutes qu’il eut la force de sonner pour appeler son valet de chambre.

– Qui donc a apporté cette lettre ? demanda-t-il alors d’une voix encore profondément émue.

– Un domestique, monsieur, répondit le valet de chambre.

– En livrée ?

– Oui, monsieur.

– Comment était cette livrée ?

– Jaune et bleue.

– Tu ne devines pas à qui elle peut appartenir ?

– Non, monsieur.

Paul redisait le billet, le retournait en tous sens. Il était écrit d’une petite écriture allongée, fort nette. Etait-ce une main de femme qui l’avait tracée ?

Un parfum discret s’échappait de l’enveloppe ; l’empreinte du cachet était non moins mystérieuse que la lettre elle-même. C’était une couronne de comte surmontant un écusson vide.

Lorsque son émotion fut un peu calmée, Paul voulut s’habiller.

Son état lui permettait maintenant de sortir ; mais eût-il été dangereusement malade encore, qu’il n’eût point hésité un moment.

Cet amour étrange qui s’était emparé de lui le soir où il avait rencontré et suivi l’inconnue était toujours allé se développant, surtout depuis qu’il avait été blessé.

– C’est pour elle ! s’était-il dit.

La fièvre est un puissant auxiliaire de l’amour.

Pendant les quinze ou dix-huit jours que le jeune homme avait passés au lit, souvent en proie au délire, il avait eu constamment devant les yeux l’image de sa belle inconnue.

Cependant Saphir s’était installée chaque soir à son chevet, et c’était comme par miracle que le nom de Danielle, qui errait si souvent sur les lèvres de Paul, n’était point parvenu à son oreille.

Or, ce jour-là, Paul, ivre de joie, se fit lestement habiller, et M. de Kerdrel, qui arriva comme dix heures sonnaient, fut fort étonné de le trouver sur pied.

– Mon ami ! mon cher ami ! murmura Paul en se jetant dans ses bras, lisez !

Et il lui tendit le billet qu’il venait de recevoir.

– Ah ! diable ! fit le baron.

– Je suis fou de joie et j’ai peur d’en mourir, mon ami.

– Bah ! on ne meurt pas de joie.

– Bien certainement, c’est elle.

– Qui, elle ?

– Elle qui m’a écrit. C’est Danielle, les battements de mon cœur me le disent assez…

– Vous êtes fou !

– Ah ! elle aura su que je m’étais battu à cause d’elle, et alors, vous comprenez…

– Oui, dit M. de Kerdrel en souriant ; alors elle se sera prise d’une bonne passion pour vous.

– Justement.

– Et vous allez au café Anglais ?

– Si j’y vais ? pouvez-vous me le demander, mon ami ?

– C’est vrai, vous ne pouvez pas hésiter un seul instant.

– Et vous m’accompagnerez, j’imagine ? continua Paul, qui allait et venait par la chambre, en proie à une agitation croissante.

– Non, dit M. de Kerdrel.

– Pourquoi ?

– Mais, dit le baron, parce que j’ai trente-cinq ans bientôt, mon ami, et que j’ai plus d’expérience que vous.

– Je ne vous comprends pas.

– C’est facile, pourtant. Ce qui déplait le plus à une femme, c’est l’indiscrétion. Or, si vous m’emmenez au café Anglais, je deviendrai forcément, aux yeux de votre inconnue, une manière de confident.

– Vous avez raison.

– Allez-y seul : je vous attendrai ici.

Paul relut pour la vingtième fois le billet, et répéta cette phrase à demi-voix : « S’il peut sortir un moment, demain jeudi… »

– Il n’y a pas d’heure fixée ! dit-il.

– C’est vrai, mais comme on déjeune habituellement de onze heures à midi, c’est tout comme.

Paul regarda la pendule :

– Il est plus de dix heures, dit-il. Je puis y aller.

Il sonna et demanda son coupé.

– Mon cher ami, lui dit M. de Kerdrel, je vais vous donner un bon conseil.

– Voyons ?

– Il est probable que vous ne verrez pas votre inconnue en personne.

– Qui sait ?

– Mais un messager quelconque.

– Soit. Eh bien ?

– Un messager qui vous donnera un autre rendez-vous.

– C’est probable.

– Avant d’y aller, tâchez d’avoir le temps de venir me consulter. Peut-être ne sera-ce point inutile.

Paul fronça le sourcil.

– Comme vous me dites cela ! fit-il.

– Je suis prudent.

– Pensez-vous donc que…, on me tende un piège ?

– Non, mais enfin, je crois devoir vous faire cette petite recommandation. Voilà tout.

Paul serra la main à son ami, prit son paletot et descendit dans la cour de l’hôtel, où son coupé attendait.

M. de Kerdrel le regarda s’éloigner.

– Voilà comment l’amour nous mène ! dit-il.

– Où va monsieur ? demanda le valet de pied en refermant la portière sur son jeune maître.

– Sur le boulevard, répondit Paul.

Dix minutes après, le fils du vicomte de la Morlière arrivait au café Anglais, montait au premier étage et s’installait dans un petit salon où il déjeunait ordinairement.

L’heure était matinale encore, il y avait peu de monde, et Paul, jetant un regard autour de lui, n’aperçut que des visages à lui connus.

Son duel avait fait quelque bruit.

– Tiens ! dit une voix comme il entrait, te voilà donc sur pied, mon pauvre Paul ?

Il se retourna et reconnut un de ses amis, M. Simon Varin, une célébrité du sport.

– Bonjour, Simon.

– Tu t’es donc battu ?

– Oui.

– On m’a appris cela hier soir seulement. Je te croyais à la campagne. Tu t’es battu avec le baron de Neubourg, m’a-t-on dit ?

– On t’a dit vrai.

– Pourquoi ?

– Oh ! une niaiserie…, une querelle insignifiante.

– Et tu en as été quitte pour un coup d’épée dans l’épaule, n’est-ce pas ?

– Qui est guéri ou à peu près, à l’heure qu’il est.

– Tu as de la chance.

– Tu trouves ?

– Dame ! oui.

– Pourquoi ?

– Mais parce que le baron passe pour une des meilleures lames de Paris et que tu aurais fort bien pu être tué sur place… Tu viens déjeuner ?

– Oui.

– Veux-tu te mettre là ?

Et M. Simon Varin montrait la table devant laquelle il déjeunait.

– Merci, répondit Paul, je vais me mettre là-bas, à ma place accoutumée.

Il désignait une table dans un coin du salon, et il ajouta :

– D’abord je veux lire les journaux, ensuite je suis maniaque ; excuse-moi, mon cher ami.

– Fais, ne te gêne pas, répliqua M. Varin, qui reprit la lecture du journal qu’il tenait à la main.

Paul alla se mettre à sa table, et, tout en demandant à déjeuner, rendit à droite et à gauche quelques saluts.

Tous les hommes qui étaient autour de lui, lui étaient parfaitement connus. Il était plus ou moins lié avec les uns, il saluait les autres.

– Jusqu’à présent, pensa-t-il, je ne vois pas l’ombre de mon inconnue, et je commence à croire que Kerdrel a raison. Il est impossible qu’elle vienne elle-même ici ; elle m’enverra un messager quelconque.

Au moment où il achevait cette réflexion, Paul vit entrer dans le salon un jeune homme fort élégant et qu’il apercevait souvent au café Anglais.

Il le connaissait de vue, l’avait rencontré, l’été précédent, aux courses de la Marche, et s’était trouvé avec lui, un soir, à une première représentation de l’Opéra ; mais il ignorait son nom.

Ce jeune homme faisait partie d’un groupe d’habitués du café Anglais qui ne se tenaient point habituellement dans le salon où Paul se trouvait, si bien qu’il n’était pas étonnant que ce dernier ignorât son nom ; cependant ils avaient pris l’habitude de se saluer.

Il vint se placer à une table voisine de celle où M. de la Morlière déjeunait en ce moment.

Paul essayait de tromper son impatience en lisant les journaux et il suçait du bout des lèvres une aile de perdreau froid, les yeux sans cesse tournés vers la porte.

Le jeune homme, une fois assis auprès de lui, se pencha comme pour lui demander le journal qu’il tenait à la main.

– Monsieur de la Morlière, dit-il tout bas.

Paul tressaillit.

– Mille excuses, monsieur, continua le jeune homme, mille excuses pour mon indiscrétion.

– Vous n’êtes point indiscret, monsieur, répondit Paul avec courtoisie. Désirez-vous ce journal ?

– Non, monsieur, ce n’est point cela…

L’émotion de Paul augmenta.

– Vous vous êtes battu dernièrement, m’a-t-on dit ?

– Oui, monsieur.

– Et peut-être vous souffrez beaucoup encore.

– Oh ! point du tout, répondit Paul, qui s’imagina alors que son interlocuteur voulait simplement lui faire un compliment de condoléance.

– Tant mieux, en ce cas.

– Pourquoi, en ce cas ?

– Mais, dit le jeune homme, parce que je vais probablement vous proposer un voyage en voiture.

– A moi ?

– A vous. Or, la voiture est quelquefois mauvaise pour les personnes dans votre situation. Un cahot violent peut faire rouvrir une blessure.

– Mais, monsieur, dit Paul de la Morlière, permettez-moi de vous faire une simple observation. Nous nous connaissons à peine, et si vous m’avez fait l’honneur de m’appeler par mon nom…

– Vous ne pourriez en faire autant, peut-être, voulez-vous dire ?

– Oui, monsieur.

Le jeune homme sourit.

– Je m’appelle le vicomte Arthur de Chenevières.

Paul tressaillit de nouveau, et il eut comme un vague souvenir d’avoir entendu prononcer ce nom-là lorsque le garçon de cabinet de la Maison-d’Or lui énumérait les quatre jeunes gens qui soupaient dans ce petit salon où il avait vu entrer Danielle.

A partir de ce moment, Paul de la Morlière soupçonna que le vicomte de Chenevières était la personne qui lui avait assigné un rendez-vous, et il devint circonspect.

– Ainsi, dit-il, monsieur le vicomte, vous voulez me proposer un voyage ?

– Oui, monsieur.

– Mais… où ?

– C’est un mystère.

– Dans quel but ?

– Autre mystère.

– Dame ! monsieur, il est de certains moments où… le mystère…

– N’est point un encouragement, voulez-vous dire ?

– Précisément.

– Eh bien ! un mot peut-être vous décidera, monsieur.

– J’attends ce mot.

– C’est un nom propre.

Paul sentit tout son sang affluer à son cœur.

– Danielle ! prononça M. le vicomte Arthur de Chenevières.

– Danielle ! s’écria le jeune homme.

– Oui, monsieur.

– Comment ! c’est vous qui…

– C’est moi que vous êtes venu attendre ici.

– Ah ! monsieur, je suis à vos ordres.

Le vicomte se prit à rire.

– Je savais bien, dit-il, que je vous déciderais…, avec un nom.

– Ah ! vous allez me parler d’elle, n’est-ce pas ? reprit Paul avec vivacité.

– Oui…

– Oh ! parlez… parlez…

– Pas ici, en voiture.

– Comment ! dit Paul, vous voulez partir tout de suite ?

– Oui, certes.

Paul se souvint alors de la recommandation de M. de Kerdrel : « Avant d’aller au rendez-vous, venez me consulter. » Et un moment, il hésita.

M. de Chenevières devina sur-le-champ cette hésitation.

– Monsieur, lui dit-il, si vous voulez voir Danielle…

– La voir ? répéta Paul avec enthousiasme. Je la verrai ?…

– Oui, certes. Si vous voulez la voir, il faut vous décider à l’instant et partir.

– Sans même avoir le temps de passer chez moi ?…

– Sans avoir ce temps-là. D’ailleurs, ajouta le vicomte, monsieur votre père n’est pas à Paris, votre mère et votre sœur aussi sont absentes. Que voulez-vous aller faire chez vous ?

– La voir ! je vais la voir ! murmurait Paul, ravi.

Et, demandant une plume, il écrivit à M. de Kerdrel les deux lignes suivantes :

« Je vais la voir, ami. On m’emmène sur-le-champ. Ne m’attendez pas ce soir. »

Puis il dit à M. de Chenevières :

– Je suis à vos ordres, monsieur. Partons !

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