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Chapitre 17

M. de Chenevières eut alors le sourire d’un ami plus âgé qui regarde un adolescent plein d’enthousiasme.

– Un moment… fit-il.

Et comme Paul le regardait…

– Vous avez vingt-trois ans, dit-il ; je suis votre aîné, monsieur, et je n’ai point votre bouillante ardeur. Vous aimez Danielle et je comprends votre empressement mais je dois vous dire que des circonstances tout exceptionnelles m’ayant fait confier cette mission d’ambassadeur que ni mon âge, ni mon caractère ne semblent légitimer, j’ai quelques précautions à prendre.

– Que voulez-vous dire ?

– Que je désirerais, autant que possible, ne pas sortir d’ici avec vous.

– C’est facile. Où dois-je vous rejoindre, monsieur ?

– C’est moi qui vous rejoindrai.

– Soit.

– Vous allez me saluer froidement, comme si nous n’avions échangé que de banales paroles.

– Très bien.

– Et vous vous promènerez sur le boulevard, dans la direction de la porte Saint-Martin. Je vous retrouverai vraisemblablement dans dix minutes entre les deux portes, sur le trottoir de gauche, un peu plus loin que le boulevard de Sébastopol.

– C’est parfait, répondit Paul.

Il appela le garçon, demanda la carte à payer, jeta sa monnaie sur la table et se dirigea vers la porte, après avoir échangé un cérémonieux salut avec M. de Chenevières.

– Tiens ! lui dit M. Simon Varin, à qui il tendit la main avant de sortir, tu connais le vicomte ?

Fidèle aux recommandations de son futur conducteur, Paul répondit avec nonchalance :

– Un peu ; nous nous sommes rencontrés aux courses du printemps.

Et il sortit.

Une fois sur le boulevard, Paul songea de nouveau à la recommandation de M. de Kerdrel.

– Si j’étais à deux pas de chez moi, se dit-il, j’irais… mais bah ! il est trop tard… le vicomte va me rejoindre… et puis…

Paul dédaigna d’achever sa phrase. Le nom de Chenevières était une garantie suffisante pour lui.

Il renvoya donc son cocher et s’en alla le long du boulevard, rêvant à cette adorable créature blonde qui avait nom Danielle.

Il avait à peine atteint l’angle du boulevard Saint-Denis et de celui de Sébastopol, qu’il s’entendit appeler par son nom.

Une voiture était arrêtée au bord du trottoir, et la portière encadrait la tête du vicomte.

Paul s’approcha, non sans avoir jeté un coup d’œil d’amateur sur le cheval et la voiture.

Le cheval était un vigoureux percheron, assez fin de modèle, et tel qu’on en avait autrefois à l’administration des postes.

C’était une bête taillée pour faire aisément seize kilomètres en une heure, avec une assez lourde charge à traîner. La voiture était un coupé-chaise peint en brun avec le train jaune.

– Singulier équipage ! murmura Paul, qui ne put réprimer un sourire moqueur ; le vicomte est monté comme un maquignon de province.

M. de Chenevières ouvrit la portière, et Paul se plaça près de lui.

Le cocher, qui ne portait aucune livrée, avait sans doute des ordres, car il se contenta de rendre la main à son cheval sans demander où il fallait aller ; le coupé continua à longer le boulevard.

– Monsieur, dit alors le vicomte, nous avons une route assez longue à faire.

– Ah ! répondit Paul, tant pis !

– Craignez-vous de vous trouver fatigué en chemin ?

– Ce n’est point cela. Mais je suis impatient de la voir.

Le vicomte sourit.

– Je le comprends, dit-il Donc, je vous annonçais que nous avions une assez longue route à faire.

– Hélas !

– Et que nous n’arriverions que fort tard dans la soirée.

– Vraiment ? Mais monsieur le vicomte, demanda Paul, vous allez peut-être me dire maintenant…

– Où je vous conduis ?

– Je serais curieux de le savoir.

– Malheureusement, monsieur, reprit le vicomte avec gravité, je ne puis vous renseigner sur le lieu où nous allons, mais encore…

– Bon ! dit Paul en riant, n’allez-vous pas me bander les yeux, comme dans les romans ?

– Pas tout à fait. Mais je vais avoir recours à un expédient qui, atteignant le même but, sera moins désagréable.

Paul regarda curieusement M. de Chenevières.

Celui-ci posa sa main sur le devant du coupé, fit jouer un ressort, et la glace de face, qui était baissée, remonta.

Cette glace, ainsi que celle de côté, que le vicomte releva l’une après l’autre, était dépolie et tamisait un jour mat. On ne voyait rien au travers.

– Ma foi, dit Paul en riant, voilà qui est original. Est-ce de votre invention, monsieur ?

– Non, répondit le vicomte. Ce moyen a été inventé, il y a quatre ou cinq ans, à l’intention d’un jeune fou que vous avez peut-être connu, Roland de Clayet ?

– Celui qui avait cru aimer la comtesse Artoff ?

– Le même.

– Et qui, ajouta Paul, était reçu chaque soir dans un petit pavillon de Passy par une jeune femme qui ressemblait trait pour trait à la comtesse ?

– C’est bien cela. Le coupé qui le conduisit la première fois à ce mystérieux rendez-vous avait, comme celui-ci, des glaces dépolies.

Le vicomte tira de sa poche un étui à cigares et le tendit à son compagnon de voyage :

– Voilà, dit-il, un moyen de tuer le temps. S’il ne vous suffit pas, voici des livres, là, sur cette tablette.

– Je préfère causer.

– Ah ! je vous devine.

Et M. de Chenevières se reprit à sourire tandis que Paul rougissait.

– Je gage, dit-il, que vous vous promettez, pendant le trajet, de m’accabler de questions sur Danielle.

– Dame !

– Et tenez, comme, au demeurant, j’ai passé par votre situation et que je comprends votre curiosité et votre impatience, je tâcherai de vous satisfaire dans les limites de la discrétion qui m’est imposée.

– Ah ! merci d’avance mille fois ! s’écria Paul ravi.

– D’abord, monsieur, reprit le vicomte, laissez-moi vous dire que je suis l’obligé de Danielle ; j’ai pour elle un dévouement profond, et c’est à ce titre que je suis, aujourd’hui, votre conducteur.

Paul s’inclina.

– Maintenant, que voulez-vous savoir ? Danielle est une femme dont l’existence est un mystère impénétrable. Elle a vingt ans, elle est belle, elle est vertueuse…

– A-t-elle un… mari ? demanda Paul avec timidité.

– Je ne puis vous répondre ; qu’il vous suffise de savoir que celui qui ose l’aimer, et celui-là c’est vous, s’expose vraisemblablement à de grands périls.

– Oh ! dit le jeune homme avec enthousiasme, je mourrais pour elle avec joie.

M. de Chenevières devint grave, ce qui pouvait, jusqu’à un certain point, donner à penser à Paul de la Morlière qu’il y avait, en effet, danger de mort à aimer Danielle.

Après un moment de silence, M. de Chenevières reprit :

– Danielle est-elle dame ou demoiselle, c’est ce que je ne puis vous dire. Mais il est un point de son histoire qu’il m’est permis de vous révéler.

Paul attacha un regard avide sur M. de Chenevières.

– Danielle est entrée dans la vie au moment où son père en sortait. Sa mère a été assassinée.

– Horreur ! s’écria Paul de la Morlière.

– L’histoire de Danielle, ajouta M. de Chenevières, rappelle la légende du duc Arthur de Bretagne. Elle a été dépouillée par ses oncles de son nom et de sa fortune.

– Mais ce que vous me dites là est épouvantable ! repartit le jeune homme.

– Soit ! mais c’est d’une vérité absolue.

– Et ses oncles ?…

– Ses oncles, poursuivit le vicomte, après avoir assassiné la mère, volé la fortune de l’enfant… ses oncles vivent en paix, en plein soleil, des biens mal acquis ; ils sont considérés, honorés ; ils portent des noms retentissants…

– Quelle infamie !

– Voilà tout ce que je puis vous dire, monsieur.

– Ah ! pardon, dit Paul, vous ne me refuserez pas un dernier éclaircissement.

– Voyons ?

– Comment se fait-il qu’après avoir si longtemps gardé le silence, elle se soit décidée…

– A vous voir ?

– Oui.

– Vous avez du malheur, monsieur, dans vos questions.

– Pourquoi ?

– Mais parce qu’il m’est encore impossible de vous répondre.

Paul se mordit les lèvres.

– Enfin, dit-il, je vais la voir.

– Oui.

– Arriverons-nous… bientôt ? Le vicomte consulta sa montre.

– Voici deux heures que nous courons, dit-il ; dans huit heures nous serons arrivés.

En ce moment le coupé s’arrêta.

– Qu’est-ce ? demanda Paul.

– On relaye.

– Comment ?

– Mais, dit le vicomte, vous pensez bien que le même cheval ne saurait marcher dix heures. Nous quittons celui que vous avez vu ; on va remplacer le brancard par un timon et atteler à deux.

Paul entendit un bruit de grelots.

– Tenez, dit le vicomte, ce sont des chevaux de poste. Entendez-vous ?

– Ainsi, c’est un vrai voyage que vous me faites faire ?

– Un voyage de cinquante et quelques lieues.

– Au Nord ?… au Sud ?

Le vicomte sourit de nouveau et montra les glaces dépolies du coupé.

– S’il m’était permis de vous dire où je vous conduis, répondit-il, ces glaces-là ne seraient-elles pas inutiles ?

– Vous avez raison, je suis un sot de m’inquiéter du lieu où je vais, puisque le but de mon voyage, c’est elle.

– Fumez un cigare, reprit le vicomte, et, pour tromper votre impatience, causons d’autre chose. Avez-vous vu les dernières courses de Chantilly ?

Paul de la Morlière se rendit au conseil que lui donnait M. de Chenevières.

Ils étaient jeunes tous deux et appartenaient au même monde. Ils chassaient, avaient des chevaux et faisaient courir.

De temps en temps, le coupé s’arrêtait pour changer de chevaux.

Enfin, le jour blanc qui parvenait à l’intérieur par les glaces dépolies se rembrunit peu à peu. La nuit vint.

– Je vous demande pardon, lui dit le vicomte, de vous faire dîner aussi tard. Il est huit heures passées. Mais nous touchons au relais, et notre dîner doit être servi.

En effet, la voiture s’arrêta au bout de quelques minutes, après avoir roulé un instant sur un sol plus sonore que ne l’est ordinairement celui d’une grande route.

La portière s’ouvrit alors et le vicomte descendit le premier, offrant courtoisement la main à Paul.

Celui-ci mit pied à terre, et, comme un prisonnier longtemps privé de grand air et de lumière, il jeta un regard avide autour de lui.

Paul s’était imaginé, au mot de relais prononcé par le vicomte, qu’il allait voir une auberge de grande route, avec des chevaux à la porte, qu’il pénétrerait dans quelque cuisine et trouverait un mauvais dîner servi au coin du feu, sur une table boiteuse.

Paul se trompait.

Le coupé, après avoir passé sous une voûte, venait de s’arrêter dans une vaste cour sablée, enfermée dans une grille à volets de tôle, entourée d’un épais rideau de peupliers.

En face de lui, M. de la Morlière fils aperçut un joli petit castel de style Louis XIII, en briques rouges.

Le rez-de-chaussée en était éclairé comme pour une fête.

Enfin, les yeux éblouis du jeune homme s’étant reportés sur le coupé dans lequel il était venu, il remarqua que le cocher s’était transformé, depuis le premier relais, en valet de pied, et que les chevaux, malgré leurs grelots, étaient trop beaux pour appartenir à l’administration des postes.

– Venez, monsieur, dit le vicomte avec son exquise politesse, nous n’avons qu’une heure pour dîner.

Et il prit Paul par le bras.

Tout en se laissant entraîner vers le perron du château, Paul cherchait, à la lueur des lanternes du coupé, à reconnaître le lieu où il était.

M. de Chenevières s’en aperçut.

– Vous êtes, lui dit-il, dans un des vingt ou trente mille châteaux de France. Vous voyez que vos conjectures ont de la marge.

Paul entra dans un spacieux vestibule orné de bois de cerf et de trophées de chasse, puis dans une salle à manger, où il trouva une table toute dressée et supportant deux couverts.

Le vestibule et la salle à manger étaient déserts. On n’entendait aucun bruit dans le château. On eût dit une demeure inhabitée ; cependant la table était servie. On y voyait un turbot à la sauce, un filet de bœuf aux truffes, un pâté de perdreaux, tout le menu enfin d’un dîner confortable.

Des vins jaunes comme l’ambre étincelaient dans des carafes de cristal de Bohême.

M. de Chenevières pria son convive de lui faire vis-à-vis, et lui dit :

– Nous n’arriverons pas avant minuit ; je vous engage à dîner de bon appétit.

Paul était stupéfait de tout ce qu’il voyait, et il ne put s’empêcher de dire :

– Décidément, monsieur, je crois que je fais un rêve des Mille et une Nuits.

– C’est possible, répondit le vicomte en souriant. Mais n’importe, ajouta-t-il, je vous engage à bien dîner.

– Merci du conseil, je vais tâcher de le suivre.

Paul, en effet, but et mangea de manière à prouver victorieusement que ceux qui ont prétendu que les amoureux n’avaient ni faim ni soif avaient avancé un paradoxe.

Une chose étonnait cependant le jeune homme plus que toutes les autres.

– Ah ! çà, monsieur, demanda-t-il, pourriez-vous me dire ce que sont devenus les hôtes de ce château ?

– Qui vous dit que ce château est habité ?

– Il y a au moins des domestiques ?

– Vous allez en voir un.

– Si c’est le cuisinier, je lui ferai mon sincère compliment.

M. de Chenevières posa la main sur un timbre et sonna.

Aussitôt une porte d’office s’ouvrit et un laquais en livrée, portant une serviette sous le bras, vint se placer derrière Paul de la Morlière.

Celui-ci fit un geste de surprise.

Le laquais avait sur le visage un masque de velours.

– Je ne suis pas plus avancé, dit Paul en riant, et décidément je ne saurai pas de quelle couleur sont les habitants du château.

Le vicomte se reprit à sourire.

– Vous avez tout à l’heure parlé des Mille et une Nuits ? dit-il.

– C’est vrai.

– Eh bien ! continuez à rêver ; mais n’oubliez pas ce café, il est exquis.

Et M. de Chenevières versa du café à Paul. Ce café fut suivi d’un verre de kirsch et de chartreuse verte ; puis le laquais masqué apporta des cigares.

Paul entendit bientôt le bruit des grelots, et le vicomte, tirant sa montre, lui dit :

– Il est temps de partir. Il nous reste bien une vingtaine de lieues à faire.

M. de la Morlière quitta la table précédé par le vicomte.

En vain, une dernière fois, chercha-t-il à deviner, soit par l’ameublement du château, soit par sa structure, en quelle province il devait être, cela lui fut impossible.

Il remonta en voiture sans rien avoir appris.

Les glaces dépolies furent baissées, un postillon invisible jusque-là enfourcha son porteur ; le coupé s’ébranla, repassa sous une voûte qui était formée par la porte cochère et les pavillons d’entrée, puis M. de la Morlière sentit qu’il roulait de nouveau sur la grand-route.

M. de Chenevières, ainsi qu’un homme qui a la digestion laborieuse, était tombé dans une sorte de mutisme et contemplait la fumée grise de son cigare.

Paul éprouva le besoin de l’imiter, et il se prit à songer à Danielle.

Le coupé allait un train d’enfer.

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