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Chapitre 18

Le vicomte de Chenevières et Paul de la Morlière étaient arrivés à huit heures dans la cour du mystérieux et silencieux petit castel en briques rouges ; ils en étaient repartis à neuf heures précises.

A minuit, ils couraient encore sur une route inconnue.

Depuis trois heures, M. de Chenevières avait gardé un complet silence, et s’était contenté d’ouvrir et de refermer lestement la portière, afin de laisser pénétrer une bouffée d’air frais dans la voiture.

Ceci avait été accompli trois ou quatre fois si rapidement que Paul de la Morlière n’avait pas eu le temps de voir autre chose qu’une masse confuse d’arbres, bordant à droite et à gauche une route qui courait à travers un pays plat.

Seulement, il avait remarqué qu’il pleuvait.

Vers minuit, M. de Chenevières parut sortir de sa profonde méditation.

– Nous sommes en retard, dit-il. Cela tient à ce que la route est mouillée. Nous allons moins vite que je ne pensais.

– Parbleu ! monsieur, répartit Paul de la Morlière, à qui le silence du vicomte pesait depuis longtemps, j’imagine que vous ne trouverez pas indiscrète la question que je vais vous faire ?

– Voyons, monsieur ? dit M. de Chenevières en souriant.

– Combien de lieues faisons-nous à l’heure, environ ?

– De cinq à six.

– Jamais les chevaux de la poste n’ont obtenu pareil résultat.

– Aussi ne nous servons-nous point des chevaux de la poste ordinaire.

– Ah !

– Mon cher monsieur, continua le vicomte, Danielle, je vous l’ai dit, a été dépouillée par ses oncles…

– Eh bien ?

– Mais elle a des amis.

Paul regarda son compagnon de voyage avec curiosité.

– Et ces messieurs, acheva le vicomte, ont des millions à leur service.

– Vraiment !

– Ils ont même fondé une petite association.

– Qui se nomme ?

– L’association des Chevaliers du clair de lune, répondit le vicomte.

Paul se mit à rire.

– Singulier nom ! dit-il.

– Or, reprit M. de Chenevières, l’association a des chevaux et des relais de poste à elle, comme bien vous pensez.

– Je m’en suis aperçu.

– Etes-vous content de votre dîner ?

– Oh ! certes !

– Eh bien ! tant que vous serez entre ses mains, vous serez traité ainsi.

Comme le vicomte achevait, le coupé s’arrêta tout à coup.

– Tiens ! dit le vicomte, nous sommes arrivés.

Un battement de cœur terrible s’empara de Paul de la Morlière.

Il songeait à Danielle.

Cependant, et bien que le coupé fût arrêté, la portière ne s’ouvrait point.

– Monsieur, ajouta le vicomte au jeune homme, nous sommes à près de soixante lieues de Paris.

– Bien, monsieur.

– Si les conditions que je vais vous poser ne vous convenaient point, il vous serait facultatif de repartir sur-le-champ, sans même descendre de voiture.

– Quelle plaisanterie !

– Je parle sérieusement, monsieur.

– Alors, dit Paul de la Morlière, de plus en plus étonné de ce langage, veuillez vous expliquer, monsieur.

– Ecoutez : dans peu vous verrez Danielle, Danielle est le but, la raison sociale de l’association des Chevaliers du clair de lune dont je fais partie.

– Soit !

– Tout ce qui environne Danielle est mystérieux…

– Je m’en aperçois bien.

– Donc, poursuivit le vicomte, si vous devez vous étonner de quelque chose, il en est temps encore.

– Je ne m’étonnerai de rien, monsieur.

– Danielle vous demandera peut-être des choses extraordinaires, songez-y.

– Ses désirs seront des ordres.

– Ainsi, vous ne reculerez devant rien, n’est-ce pas ?

– Devant rien, absolument.

– Vous m’en donnez votre parole ?

– Sur l’honneur, je le jure.

– C’est bien.

Le vicomte ouvrit la portière et sauta hors de la voiture.

– Descendez, dit-il à Paul.

Paul descendit et regarda autour de lui.

Le site était changé.

Ce n’était plus la cour sablée, la grille à volets, le grand rideau de peupliers fermant l’horizon du relais de poste extraordinaire où il avait dîné.

Le jeune homme se trouvait sous une charmille épaisse, en face d’un grand mur blanc, qui sans doute servait de clôture à une propriété.

Une porte de bois peinte en vert était devant lui.

Un murmure confus, un bruit sourd retentissait dans le lointain.

– C’est la mer qui déferle, lui dit M. de Chenevières, s’apercevant qu’il prêtait l’oreille avec attention.

– La mer ?

– Oui, monsieur.

– Ah ! nous sommes près de la mer ?

– A un quart de lieue.

C’était là un renseignement ; mais il était insuffisant. Etait-ce la mer des côtes normandes, ou bien celle qui baigne Calais ou Boulogne ?

Le vicomte de Chenevières jugea inutile de donner à Paul de la Morlière ces éclaircissements.

Il fit deux pas vers cette porte massive qui s’élevait au milieu du grand mur de clôture, et il saisit un cordon de sonnette en fil de fer qui pendait au long.

Une cloche retentit à l’intérieur avec un bruit presque lugubre.

Aussitôt l’aboiement d’un chien de cour se fit entendre.

Quelques secondes s’écoulèrent, puis la porte s’ouvrit, et M. de Chenevières poussa Paul devant lui :

– Rappelez-vous, lui dit-il, que j’ai votre parole d’honneur.

En même temps le jeune homme, qui, obéissant à l’impulsion qui lui était donnée, avait fait trois pas en avant, entendit la porte se refermer derrière lui.

Il se retourna et ne vit plus le vicomte ; mais, une seconde après, un claquement de fouet, un bruit de grelots, un roulement de voiture, lui apprirent que son mystérieux conducteur venait de repartir.

Alors, bien que stupéfait, Paul regarda devant lui.

Il se trouvait dans une cour étroite, bordée de hautes murailles, et il avait en face de lui une maison d’un seul étage qui eût semblé abandonnée, tant elle avait un air de vétusté, si Paul n’avait vu une porte entrouverte, et, dans le lointain, la clarté d’une lampe.

Après un moment d’étonnement et d’indécision, Paul se décida à se mettre en marche vers cette lumière qui, au milieu de la nuit obscure qui l’entourait, brillait comme un phare.

Il arriva sur le seuil de la porte, une porte bâtarde à un seul battant, gravit trois marches et se vit dans un couloir assez étroit.

A l’extrémité opposée en cet endroit, il se trouva sur le seuil d’une petite chambre à coucher meublée simplement, mais avec un goût parfait.

La croisée était garnie de rideaux en perse, semblables à ceux du lit, la table de toilette était spacieuse et placée auprès d’un divan à trois coussins.

Sur le lit étaient étalés du linge et des vêtements d’homme.

Paul franchit le seuil de cette chambre. Presque au même instant, un bruit de pas se fit entendre derrière lui ; il se retourna.

Un laquais vêtu d’une livrée absolument semblable à celle du laquais qui l’avait servi à table dans le castel en briques rouges, et, comme lui aussi, le visage couvert d’un masque de velours noir, se tenait derrière Paul de la Morlière dans une attitude respectueuse.

– Monsieur peut faire sa toilette, dit-il.

Paul eut un geste de surprise, le valet continua :

– Ce linge et ces habits ont été faits pour monsieur. Monsieur peut s’en assurer.

– Ah ! dit Paul.

– Si quelque chose manque à monsieur, il n’a qu’à sonner…

Et le valet fit un pas de retraite. Paul le retint d’un geste.

– Mon ami, demanda-t-il, ne pourriez-vous me dire où je suis ?

– Vous êtes chez madame.

– Quelle madame ?

Le valet sourit à travers son masque.

– Madame Danielle, répondit-il.

– Elle n’a pas… un autre nom ?

– Je ne sais pas.

– Mais au moins vous savez…

Paul hésita. Le laquais prit une attitude complaisante.

– Vous savez… le nom de la province où nous sommes ?

– Ah ! dit le laquais avec un rire bête, monsieur veut me faire perdre ma place. Si je répondais, ces messieurs me chasseraient.

« Ces messieurs ! » Ce mot venait, pour Paul de la Morlière, à l’appui de ce qu’avait dit M. de Chenevières.

Danielle avait donc autour d’elle de mystérieux protecteurs.

Cette pensée força le jeune homme à se poser une question :

– S’il en était ainsi, si une réunion d’hommes jeunes, riches, beaux sans doute, environnait cette femme mystérieuse, pourquoi donc, lui, Paul de la Morlière, était-il le préféré ?

Tout cela commençait à lui paraître si étrange que, pour la seconde fois, il se souvint de la recommandation que, la veille au matin, lui avait faite son ami M. le baron de Kerdrel : « Si on vous assigne un rendez-vous, venez me consulter avant d’y aller. »

Après sa dernière réponse, le laquais masqué était sorti, fermant la porte derrière lui.

– Décidément, murmura Paul en se retrouvant seul, c’est à croire que je fais un rêve.

Cependant, en ce moment, le souvenir accourant à son aide, il lui sembla revoir cette éblouissante tête blonde éclairée par de grands yeux bleus qu’il avait entrevue un soir, et il se prit à penser que, pour paraître devant elle, il devait user de tous ses avantages.

Il changea donc de linge et de vêtements, fit une toilette minutieuse, boucla soigneusement ses cheveux bruns, lissa ses moustaches ; lorsqu’il fut prêt, il étendit la main vers un gland de soie rouge qui pendait auprès de la cheminée, et sonna.

Le laquais masqué reparut.

– Monsieur veut-il me suivre au salon ? demanda-t-il.

– Allons ! dit Paul.

Le cœur du jeune homme s’était repris à battre avec une violence inouïe, à mesure qu’il marchait sur les pas du laquais.

Celui-ci lui fit reprendre le corridor qu’il avait déjà suivi, puis un escalier tournant, dont les degrés étaient en pierre blanche, et il le conduisit au premier étage de la maison.

Là, Paul trouva un deuxième vestibule et vit s’ouvrir devant lui une porte à deux vantaux, que le domestique referma lorsqu’il fut entré.

Paul de la Morlière, qui depuis quelques heures tombait d’étonnement en étonnement, se trouva dans une jolie pièce, meublée comme doit l’être à la campagne le salon d’une femme élégante.

En face de la cheminée, sur laquelle on voyait une pendule et des candélabres style rococo, il y avait un piano long en érable ; une glace de Venise était posée entre deux croisées, au-dessus d’un bahut en bois de rose.

Le meuble était de soie cerise ; un guéridon dressé au milieu supportait des revues, des journaux et quelques livres d’étrennes.

Plusieurs tableaux de maîtres, ou tout au moins d’excellentes copies, garnissaient les murs.

Bien qu’on fût en été, et sans doute à cause de la pluie fine et pénétrante qui n’avait cessé de tomber depuis plusieurs heures, un feu clair brillait dans la cheminée.

Paul de la Morlière demeura un moment immobile au milieu de ce salon qu’il embrassa d’un seul regard.

– Si monsieur veut s’asseoir, dit le laquais, madame va venir.

Et il se retira et ferma la porte sur lui.

Paul alla s’asseoir dans un fauteuil au coin du feu ; il était en proie à une émotion violente, et le moindre bruit le faisait tressaillir.

Les yeux fixés sur la porte que le laquais venait de fermer, il n’avait point remarqué une deuxième issue qu’avait le salon. C’était une petite porte dissimulée dans la boiserie et qui s’ouvrait auprès de l’une des croisées.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Le silence qui environnait Paul de la Morlière était si profond qu’on eût entendu les battements précipités de son cœur.

Enfin, cette petite porte qu’il n’avait point remarquée s’entrebâilla doucement, et il entendit un léger bruit.

Une femme était devant lui.

Cette femme, c’était bien celle qu’il avait entrevue une seule fois dans sa vie, pendant quelques minutes, dans le petit salon de la Maison-d’Or, cette femme à laquelle il avait osé adresser la parole d’une façon si cavalière et qui l’avait foudroyé d’un regard majestueux et froid. C’était Danielle.

Elle était vêtue d’un peignoir bleu de ciel, elle avait la tête nue, et des bleuets étaient semés dans sa luxuriante chevelure blonde.

Elle s’était arrêtée au milieu du salon et levait sur le jeune homme un regard tranquille, sans hauteur et sans enthousiasme. Sa bouche n’exprimait ni l’indifférence ni le dédain, mais elle ne souriait point et demeurait sérieuse comme son regard.

Paul était immobile et muet. Danielle lui apparaissait plus rayonnante et plus belle qu’il ne l’avait vue déjà.

Elle lui apparaissait environnée de ce prestige du mystère qui échauffe les jeunes têtes, parée de toutes les séductions de l’inconnu.

Quelle était cette femme, autour de qui semblaient se presser des dévouements sans nombre ?

D’où venait-elle ? En quel lieu la revoyait-il ?

Telles furent les trois questions que Paul de la Morlière se posa presque instantanément.

Danielle s’était arrêtée, comme si elle avait attendu que le jeune homme fît un pas vers elle.

Enfin, Paul de la Morlière triompha de cette sorte de paralysie morale et physique sous le poids de laquelle il était demeuré quelques secondes.

Il fit un pas vers Danielle, et sans doute il allait tomber à genoux ; mais cette femme avait une puissance surhumaine dans le regard ; il lui suffit d’abaisser son œil bleu, bordé de longs cils, sur le jeune homme, pour qu’il demeurât immobile, et comme il n’osait parler, ce fut elle qui, la première, rompit le silence.

– Monsieur de la Morlière, dit-elle d’une voix harmonieuse, charmante, M. le vicomte de Chenevières, qui a bien voulu se charger de mon message pour vous, a dû vous dire quelques recommandations ?

– En effet, madame, balbutia Paul, dont l’émotion étouffait la voix.

Danielle continua :

– Il a dû vous dire qu’en entrant ici vous ne deviez plus vous étonner de rien ?

Paul retrouva sa voix et un peu de hardiesse.

– Ah ! madame, murmura-t-il, pourrais-je payer trop cher le bonheur de vous voir ?

– Prenez garde ! dit-elle avec un demi-sourire, vous ne savez pas à quoi vous vous engagez.

– Je sais que je vous aime ! osa-t-il balbutier.

Elle fronça légèrement le sourcil, mais sa voix ne subit aucune altération.

– Peut-être, reprit-elle, pour des raisons qu’il me sera impossible de vous donner, serai-je contrainte de vous garder ici plusieurs jours.

– Eh ! mais c’est le paradis que vous me faites entrevoir, madame.

– Plusieurs jours, dis-je, sans que vous puissiez sortir, sans que vous sachiez où vous êtes.

– Je demande à ne jamais repartir, dit-il avec enthousiasme.

– Prenez garde ! fit-elle, car ce n’est pas tout encore.

– Oh ! parlez, parlez, madame.

– Et si j’allais exiger de vous des choses étranges, inouïes ?

Paul se mit à genoux devant elle ; il osa lui prendre la main, une main blanche, parfumée.

– Ordonnez, madame, dit-il, ordonnez ; je suis prêt à tout.

– Eh bien ! répondit-elle, relevez-vous et écoutez-moi.

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