Chapitre 19
Danielle prit le jeune homme par la main, le conduisit vers un canapé et le fit asseoir auprès d’elle. Il la regardait avec extase et murmurait :
– Oh ! mon Dieu ! que vous êtes belle !
Un sourire effleura ses lèvres.
– Ecoutez-moi donc, dit-elle.
– Parlez, madame.
– Vous m’avez vue une seule fois, et depuis ce moment vous m’avez écrit lettre sur lettre. Chacune de ces lettres était empreinte d’un tel caractère de passion qu’il m’a bien fallu me rendre enfin à l’évidence : vous m’aimiez.
– Ah ! s’écria Paul avec enthousiasme, je mourrais pour vous.
– Voilà bien les hommes de vingt ans ! dit-elle avec plus de tristesse que de raillerie.
– Mon Dieu ! fit-il, si vous saviez combien je vous aime !
– Chut ! ce n’est pas tout à fait de cela qu’il s’agit.
Paul la regarda. Elle était redevenue grave et calme.
– Donc, reprit-elle, j’ai compris que vous m’aimiez réellement, et la pitié m’a prise.
– Ah ! vous êtes bonne !
– Attendez… J’ai eu pitié de vous, jeune fou, ardent jeune homme, qui vous preniez tout à coup à aimer une inconnue, une femme entrevue à peine, dont la vie est un mystère, et qui n’est point faite, hélas ! pour aimer.
– Que dites-vous ? s’écria Paul en tressaillant.
– La vérité, répondit-elle.
Et elle lui prit la main.
– Alors, j’ai voulu vous voir, vous entretenir un moment ; j’ai espéré qu’une seconde entrevue vous guérirait peut-être de ce fol amour.
Ces paroles que Paul entendait n’étaient point précisément celles qu’il avait rêvées dans la bouche de Danielle.
Avec toute la fougue de son imagination, il s’était figuré, durant ce voyage qu’il venait de faire et qui ressemblait en quelque sorte à un enlèvement, il s’était figuré qu’il allait voir Danielle, qu’il pourrait se jeter à ses genoux et lui entendre dire avec l’accent de la passion :
– Ah ! moi aussi j’ai fini par vous aimer ; moi aussi je t’aime.
Cette réception calme, bien que sympathique, forçait Paul à redescendre de ce ciel élevé où il était monté ; mais il ne redescendait point tout à fait sur la terre. Il lui restait la pensée que Danielle voulait peut-être l’éprouver, et l’espérance qu’elle se laisserait persuader et finirait par l’aimer, si elle ne l’aimait déjà.
Danielle continua :
– Voulez-vous mon amitié ? C’est peut-être bien peu de chose à vos yeux, mais… je sais des gens qui s’en contentent.
– Madame…
– Vous ne savez pas qui je suis, vous ne le saurez sans doute jamais.
– Mon Dieu !
– Le jour où vous serez parti de cette maison, vous m’aurez vue pour la dernière fois.
– Ah ! madame, madame, s’écria Paul, qui eut subitement des sanglots dans la voix, ne me parlez donc point ainsi, au nom du Ciel !
– Monsieur de la Morlière, continua Danielle, dont la voix était calme et douce toujours, on ne vous a mené ici avec tant de mystère que parce que vous deviez ignorer à jamais le lieu où nous sommes et qui je suis.
– Madame, murmura Paul, dont les yeux s’emplirent de larmes, quel que soit le mystère qui vous environne, quelque intérêt que vous puissiez avoir à me demeurer inconnue, vous êtes cruelle cependant…
– Cruelle ?
– Oui, car vous repoussez mon amour, quand je ne demande qu’à vous aimer telle que je vous vois, sans vouloir sonder ce mystère qui vous enveloppe.
– Fou que vous êtes !
– Mon Dieu ! poursuivit-il, je donnerais ma vie entière pour rester ainsi, une seule journée, à vos genoux, tenant votre main, vous contemplant.
Paul se mit à genoux, et en ce moment sans doute, Danielle le trouva si naïf, si franc, si intéressant, qu’elle eut peut-être un vague remords.
– Non, dit-elle ; tenez, il en est temps encore, partez ! Sa voix s’était altérée, son œil était devenu humide. Paul de la Morlière se trompa à cette émotion subite. Il prit pour de l’amour ce qui n’était que de la pitié.
– Non, répondit-il à son tour ; non, je reste !
Et il demeura, en effet, à genoux, priant, implorant, mais déjà plein d’espoir.
– Eh bien ! dit Danielle, dont l’émotion passagère disparut, relevez-vous… je le veux !
Paul obéit.
– Asseyez-vous donc, et écoutez-moi bien, continua-t-elle.
– Parlez.
– Je vous donne à choisir : ou partir sur-le-champ, ou rester.
– Je reste.
– Prenez garde ! car rester, c’est devenir mon prisonnier pour un temps qu’il m’est impossible de définir.
– Votre prisonnier ! et pour longtemps ! mais c’est le bonheur que vous m’offrez là, madame.
– Soit, dit-elle. Ainsi vous restez ?
– Oui.
– Alors, sachez à quoi vous vous engagez.
– J’écoute.
Danielle reprit son visage calme, mais sa voix conserva une légère altération.
– Mon ami, dit-elle, je me suis tracé un but terrible dans la vie, et je suis aidée par de mystérieux amis qui se sont dévoués à moi corps et âme. Ce but, c’est la vengeance !
– Ah ! fit Paul, M. de Chenevières m’a dit que votre mère…
– Est morte assassinée.
– Et l’assassin vit, il paraît ?…
– Ils sont trois assassins, tous trois vivent, et moi j’ai juré leur perte.
Paul se taisait.
– Prenez garde, monsieur, prenez garde ! Songez que si vous restez ici, vous devenez un des amis que j’emploie à ma vengeance.
– Je resterai et je vous aiderai ! répondit Paul avec fermeté.
– Je dois vous dire encore que vous ne saurez ni où vous êtes, ni comment et quand vous sortirez d’ici.
– Oh ! que m’importe !
– Vous n’aurez même pas la faculté d’écrire à votre famille.
Paul tressaillit, et se souvint pour la troisième fois du sage avertissement de son ami le baron de Kerdrel.
Mais Danielle, en ce moment, attachait sur lui un regard plein de séduction, et elle était si belle !
– Eh bien, soit ! dit-il. Je serai mort pour le monde. Que m’importe ! si je vis pour vous.
Il avait de nouveau pris les mains de la jeune femme dans les siennes, et il les portait à ses lèvres avec transport.
Tout à coup, la pendule placée sur la cheminée sonna deux heures du matin.
– Déjà ! fit Danielle avec un accent de surprise charmante.
Elle se leva et lui dit :
– Venez, suivez-moi ; je vais vous conduire à l’appartement que vous occuperez désormais. Ah ! il est bien entendu que vous aurez la jouissance absolue du salon et du reste de la maison.
Elle le prit par la main, poussa la porte masquée dans la tapisserie par où elle était entrée, et le conduisit ainsi à travers un couloir spacieux jusqu’à une autre porte qui s’ouvrit devant elle.
Paul se trouva alors sur le seuil d’une fort belle chambre à coucher, vaste, un peu froide, garnie de meubles qui rappelaient, par leur forme et leur vétusté, un siècle éteint.
Le caractère général de l’ameublement et des tentures résumait ce qu’on nomme à la campagne la chambre d’ami.
Une lampe carcel brûlait sur la cheminée.
Paul de la Morlière en mettant le pied dans cette chambre, éprouva une sensation bizarre de froid et de tristesse.
Il trouvait une opposition complète entre cette pièce et celle où il était entré en arrivant.
Celle-là aussi était une chambre d’ami, mais d’ami intime, sans doute, d’ami qui venait à toute heure et qui avait bien voulu céder son logis pour quelques minutes.
Cette réflexion fut pour notre héros comme un nuage dans l’azur de son ciel ; il éprouva un mouvement de jalousie.
Quel était donc cet homme qui, lui aussi, avait sa chambre chez Danielle ?
Danielle s’était arrêtée sur le seuil.
– Bonsoir ! dit-elle.
Paul se retourna vivement ; la jeune femme avait disparu.
Il voulut courir après elle, la voir une minute encore ; il se précipita dans le couloir.
Il espérait que Danielle était retournée au salon, et, comme un enfant gâté qui oublie toute mesure, il voulut la rejoindre, la voir encore…
Mais la porte du salon était refermée, et il essaya vainement de l’ouvrir.
– Je suis fou ! se dit-il, fou à lier ! Ne la verrai-je pas demain ?
Il revint dans cette froide et vaste chambre à coucher, où l’on avait eu l’attention d’allumer du feu. Sur le guéridon placé au chevet de son lit, Paul trouva un verre d’eau en cristal de Bohême. L’un des flacons contenait une liqueur jaune que le jeune homme reconnut aussitôt à la couleur et à l’odeur pour du vin d’Espagne. Il s’en versa un grand verre, l’avala d’un trait, alla prendre un volume dans le rayon d’une bibliothèque suspendue entre deux croisées et se mit au lit.
Soit que la fatigue en fût la seule cause, soit que le vin d’Espagne qu’il avait bu eût des propriétés narcotiques, Paul ne tarda point à s’endormir d’un sommeil profond.
L’image adorée de Danielle emplit ses rêves, mais ses rêves se prolongèrent, car lorsqu’il se réveilla enfin, un flot de lumière pénétrait dans sa chambre, et la pendule de la cheminée marquait onze heures.
Paul avait dormi neuf heures.
Il sauta à bas de son lit et prononça un mot unique :
– Danielle !
Puis il s’habilla lestement, tant il avait hâte de revoir sa belle et mystérieuse hôtesse.
Cependant, avant de sortir, il ouvrit la fenêtre de sa chambre et regarda au-dehors.
La fenêtre donnait sur un vaste jardin assez négligé, entouré de vieux et grands murs tapissés de lierre, au delà desquels on n’apercevait ni murs ni collines.
– Où diable suis-je donc ? pensa Paul de la Morlière.
Quelques pommiers isolés çà et là, en quenouille ou dressés en espaliers, lui donnèrent à penser qu’il se trouvait en Normandie.
Seulement, il lui était difficile de préciser en quelle partie de cette vaste province.
Le jardin était désert ; un silence de mort semblait planer sur l’habitation.
Paul referma sa fenêtre et songea à rejoindre Danielle.
Il sortit de sa chambre, traversa le couloir et alla droit à la petite porte du salon.
Cette fois elle était entrebâillée, et il n’eut qu’à la pousser.
Le salon était non moins désert que le jardin, et Paul put constater que les croisées donnaient sur une cour également entourée de grands murs qui interceptaient la vue.
– Il faut pourtant que je trouve Danielle, murmura le jeune homme.
Et, traversant le salon, il sortit par la porte à deux vantaux qui lui avait livré passage la veille.
Le salon était précédé d’une antichambre et d’une salle à manger. Tout cela était propre, bien tenu, confortable, mais avec un certain cachet de vétusté en harmonie avec la décoration de la chambre où Paul avait couché.
Antichambre et salle à manger étaient pareillement désertes.
Paul poursuivit sa route, trouva un deuxième couloir assez spacieux, et sur lequel donnaient plusieurs portes doubles.
– Evidemment, se dit-il, Danielle doit être par ici.
Il frappa à une première porte et n’obtint pas de réponse ; puis à une seconde et à une troisième : il fut accueilli par le même silence.
– Voilà qui est étrange ! murmura-t-il.
Il gagna l’escalier et descendit au rez-de-chaussée.
Toutes les portes, à l’exception d’une seule, étaient fermées.
La porte demeurée ouverte était précisément celle de la chambre où, la veille, il avait fait sa toilette.
– Une vague curiosité le poussa à entrer. Le lit était foulé, et il n’était point douteux que la chambre n’eût été habitée durant la dernière nuit.
Le soupçon jaloux qui s’était déjà emparé de Paul de la Morlière lui revint et le mordit au cœur.
– Mon Dieu ! murmura Paul, qui sentit son front se mouiller d’une sueur glacée, qui donc a couché dans cette chambre ?
Il sortit avec une précipitation fiévreuse, et ne pouvant plus dominer son émotion jalouse, ni son impatience, il appela à mi-voix :
– Danielle ! Danielle !
Les échos perdus dans les profondeurs de la maison lui répondirent seuls.
Il remonta au premier étage, et comme il avait vu une clef dans la serrure de la première porte, il n’hésita point à tourner cette clef, non sans toutefois avoir frappé de nouveau.
Nul n’ayant répondu à l’intérieur, Paul ouvrit cette porte et entra.
Ici la scène changea.
C’était bien encore une chambre à coucher, et, dès le premier regard, on pouvait se convaincre que c’était la chambre d’un maître de maison, d’un homme jeune, riche, aimant un luxe de bon goût, artiste, si on en jugeait par d’excellents petits tableaux suspendus çà et là au mur, et une grande toile de Velasquez qui faisait face à la cheminée.
Une superbe panoplie était assemblée sous les rideaux lampassés du lit, un fusil de chasse était posé dans un coin.
Le tapis, en vieux gobelins, représentait une chasse mythologique.
Sur la cheminée, un bronze de Barye ornait le bloc de marbre noir qui servait de pendule.
Les meubles étaient de chêne sculpté ; un vieux bahut de style Renaissance renfermait des livres que Paul eut la curiosité d’inventorier d’un regard.
C’étaient des éditions rares de nos meilleurs classiques, des ouvrages sur la vénerie, l’agriculture et l’équitation, rangés pêle-mêle avec des chinoiseries, de vieux sèvres et des figurines.
Rien dans cette pièce ne trahissait la présence récente d’un hôte.
Un soupçon vint au jeune homme.
– Danielle a un mari ! se dit-il, et ce mari est absent…
Il sortit de cette pièce, qui ne communiquait qu’avec un cabinet de toilette, et persuadé qu’il n’avait point visité toute la maison, se souvenant que, la veille, Danielle avait disparu par une porte évidemment pratiquée au milieu du couloir, il reprit le chemin du salon. Sur le seuil, il s’arrêta et poussa un soupir de satisfaction.
Enfin il venait d’apercevoir un être vivant.
C’était le domestique de la veille, celui qui, masqué et en livrée rouge, l’avait conduit au salon.
Le valet, toujours masqué, époussetait les meubles. Au bruit des pas de Paul de la Morlière, il se retourna.
– Ah ! enfin ! dit celui-ci.
– Monsieur a besoin de moi ? demanda le valet.
– Où est ta maîtresse ?
– Madame Danielle ?
– Eh ! sans doute.
– Mais, monsieur, elle est…, absente.
– Comment, absente ?
– Madame est sortie ce matin.
– Mais elle va rentrer ?
– Pas avant ce soir.
Cette réponse glaça le jeune homme.
– Madame est sortie à cheval, ajouta le valet.
– Ah !… elle est… sortie…
– Oui, monsieur.
– Seule ?
Le valet parut rire sous son masque, mais il ne répondit pas.
– Dis-moi, demanda brusquement Paul de la Morlière, dont la jalousie augmentait, quelle est donc cette chambre qui donne sur le corridor, là-bas, de l’autre côté de la salle à manger ?
– C’est la chambre de monsieur, qui est à Paris en ce moment.
Cette réponse donna le vertige à Paul. Danielle avait donc un mari ?…
– Et l’autre chambre… en bas… tu sais ? qui donc y a passé la nuit ?
Le laquais se reprit à rire sous son masque.
– Monsieur veut savoir trop de choses, répondit-il.
Paul sentit qu’une émotion terrible le prenait à la gorge. Qui donc avait occupé la chambre du rez-de-chaussée ?…
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