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Chapitre 20

Nous avons laissé M. de la Morlière quittant Ambroise, devenu fermier.

Après avoir souhaité le bonsoir au vicomte, maître Ambroise reprit à pas lents le chemin de son habitation.

Il était livré à une méditation profonde.

– Après ça, se disait-il, j’ai peut-être eu tort de trahir ce joli jeune homme qu’on appelle M. Léon de Pierrefeu, au profit de M. de la Morlière.

M. de Pierrefeu ne m’aurait pas marchandé mes services comme le vicomte.

Mais, d’un autre côté, il n’aurait pu me payer qu’après le mariage, et qui sait si alors ?…

Bah ! il vaut mieux tenir que courir. D’ailleurs, M. de la Morlière et moi nous avons de vieilles histoires ensemble, et il faudra bien qu’il paye.

Ayant ainsi bien décidé de sacrifier M. Léon de Pierrefeu, Ambroise doubla le pas.

La ferme qu’il avait à bail était séparée par un espace de cent mètres environ de la maison de son maître, qu’on appelait, dans le pays, la Maison-Blanche.

Le jardin s’étendait entre elles.

Maître Ambroise s’en alla droit à la ferme, où, depuis plusieurs heures, tout le monde était couché.

Il entra par la basse-cour, et, au lieu de se diriger vers le principal corps de logis, dans lequel sa femme couchait avec les servantes et un vieux garçon de ferme, il pénétra dans la grange, qui était située au-dessus des écuries.

C’était le logis de nuit des bouviers.

Parmi eux se trouvait un gars qu’on appelait le Breton.

Le Breton, qui, de son vrai nom, s’appelait Pornic, était né dans le pays de Tréguier, non loin de la forêt de Rennes ; il était chasseur, ou, pour mieux dire, braconnier.

Durant l’hiver, Pornic s’en allait à l’affût tous les soirs ; nul mieux que lui ne tendait un collet. Au mois de mai, il tuait un chevreuil à l’abreuvoir ; au mois de décembre, il s’en allait attendre les sangliers à la sortie du bois pendant des nuits entières.

Ambroise, qui savait que le maître est solidaire du valet, avait plusieurs fois menacé Pornic de le renvoyer. Il craignait un procès-verbal et une amende, qu’il n’aurait pu se dispenser de payer, l’avoir le plus clair de Pornic consistant en une paire de sabots rouges qu’il portait le dimanche quand il allait à la messe.

Mais Pornic, s’il était un braconnier enragé, était aussi un bon ouvrier, un laboureur vaillant, un honnête garçon qui serait mort de faim plutôt que de toucher au bien du maître ; et le fermier, qui ne possédait aucune de ces qualités, les appréciait fort dans un serviteur.

Aussi, tout en menaçant Pornic de le renvoyer, le gardait-il, et il y avait plus de deux ans que le gars continuait à braconner.

D’ailleurs, il avait pour lui la fermière, qui salait parfois un chevreuil qu’il rapportait sur ses épaules, et qui, d’un bout de l’année à l’autre, accommodait force civets de lièvre.

Pornic était un véritable amateur ; il ne vendait pas son gibier. Aussi maître Ambroise avait fini par fermer les yeux.

Or, depuis quinze ou vingt jours qu’il était à la ferme, Léon de Pierrefeu avait plusieurs fois manifesté le désir d’aller avec Pornic à l’affût du sanglier.

Mais, chaque fois qu’il en avait été question, maître Ambroise avait lancé un regard significatif à Pornic ; Pornic, docile, avait dit que la lune était trop vieille, ou trop nouvelle, que le temps ne valait rien… et que… il fallait… attendre.

Pornic, qui prononçait toujours ces derniers mots sous l’empire de la contrainte, les prononçait en soupirant et un à un.

Or, ce soir-là, maître Ambroise s’en alla trouver Pornic, qui dormait dans sa soupente, après avoir jeté à ses deux chevaux la paille de la nuit.

Pornic, éveillé en sursaut, se frotta les yeux et demanda qui était là.

Ambroise était entré sans lumière.

– C’est moi, répondit le fermier.

– Est-ce qu’il est déjà cinq heures du matin, par hasard ?

– Non, mais lève-toi.

Pornic était obéissant ; il sauta hors du lit, s’habilla prestement et suivit Ambroise dans la basse-cour.

– Ecoute donc, lui dit alors le fermier, il y a des sangliers dans le bois Chenu.

Au mot de sangliers, Pornic dressa l’oreille.

– Ah ! dit-il, vous les avez vus ?

– Non, mais je le sais. Ce soir, à la brune, j’ai trouvé des repères auprès de la luzerne, au bord du bois. Il fait clair de lune.

– C’est vrai tout de même, not’ maître, dit Pornic.

– Tu sais, continua Ambroise, je ne veux pas, devant le bourgeois, avoir l’air de t’encourager, vu que je suis du conseil municipal et qu’il y a de mauvaises langues dans le pays ; mais, si tu ne veux pas en convenir, je te permets d’y aller ce soir.

– Ah ! dit Pornic, vous pensez…

– Tu peux faire coup double à la rentrée. Il faut aller te poster vers le poirier sauvage.

– J’y pensais, maître.

– Et puis…

Ambroise eut l’air d’hésiter.

– Tu sais, reprit-il, le Parisien, c’était ainsi qu’à la ferme on appelait Léon de Pierrefeu, le Parisien nous tourmente pour que tu l’emmènes.

– C’est encore vrai, not’ maître.

– Il y a de la lumière dans sa chambre… Il n’est pas couché, je parie.

– Faut-il que je l’emmène ?

– Oui.

– Ca va, dit Pornic.

– Mais, reprit Ambroise, tu ne lui diras pas que je t’ai rien dit.

– Oh ! soyez tranquille.

– Je ne veux pas avoir l’air d’encourager le braconnage.

– Suffit !

– Et je veux être maire quelque jour.

Pornic regarda le fermier avec une admiration non contenue. Pour le simple gars de Bretagne, un homme qui songeait à être maire prenait tout à coup des proportions extraordinaires.

– Vous pourriez bien attendre une heure, ajouta Ambroise ; mais, pour sûr, vous ferez feu.

– Le grand saint Hubert VOUS entende ! murmura le Breton.

Puis il alla décrocher son fusil et prit aussi celui du bourgeois, c’est-à-dire d’Ambroise ; ils étaient tous deux dans la cuisine de la ferme, accrochés au manteau de la cheminée.

Muni des deux fusils, Pornic franchit la haie du jardin et courut jusqu’à la Maison-Blanche.

Léon de Pierrefeu avait quitté le salon, souhaité le bonsoir à Victoire, et il était descendu dans sa chambre, qui, on le sait, était située au rez-de-chaussée.

On voyait de la lumière derrière les persiennes.

Léon n’était point couché encore ; il relisait les dernières lettres de sa future belle-mère, la marquise de Morfontaine.

Pornic frappa discrètement sur les persiennes.

– Hé ! monsieur Léon ?… appela-t-il tout bas.

Léon entrouvrit la fenêtre.

– Qui est là ? demanda-t-il.

– C’est moi, monsieur.

– Qui, toi ?

– Pornic.

– Que veux-tu ?

– Il y a des sangliers…

A ce mot, Léon ouvrit tout à fait ses volets.

– Ah ! dit-il. Où cela ?

– A un quart de lieue… au bois Chenu. On les a vus dans la journée.

– Et… tu y vas ?

– Certainement. Voulez-vous venir ?

– Parbleu !

– Je l’ai bien pensé, et je vous apporte un fusil.

– Bravo !

Léon, sans défiance aucune, jugea inutile de refermer le secrétaire devant lequel il était assis, non plus que de serrer soigneusement les lettres qu’il lisait.

Dédaignant d’ouvrir la porte, il enjamba la croisée, qui était à peine élevée d’un mètre au-dessus du sol.

– Allons ! dit-il à Pornic.

Le valet lui tendit le fusil, qu’il prit et passa en bandoulière ; tous deux s’éloignèrent sur-le-champ et gagnèrent une brèche pratiquée dans la clôture du jardin.

Au même instant, Ambroise, qui s’était tenu immobile derrière un tronc d’arbre, s’approcha, escalada la croisée et pénétra dans la chambre de Léon en murmurant :

– Je vais enfin savoir…

· · ·

· · ·

Pendant ce temps, M. de la Morlière regagnait la Charmerie, et il était plus de minuit lorsqu’il entra dans l’avenue.

Cependant deux lumières brillaient encore sur la façade de la jolie villa.

La première filtrait à travers les persiennes du premier étage, et partait de la chambre occupée par Saphir.

La seconde se voyait au rez-de-chaussée.

M. de la Morlière avait longuement médité pendant toute la route, et, certes, sa méditation n’avait point été stérile ; mais la vue de cette lumière qui brillait à la croisée de la jeune femme lui fit momentanément tout oublier.

Une fois de plus le vicomte éprouva un battement de cœur extraordinaire, un trouble inaccoutumé.

Il crut voir Saphir enveloppée dans son peignoir de mousseline blanche, chauffant, au coin de la cheminée, son petit pied cambré, mignonnement chaussé d’une mule de satin.

A travers la nuit et l’espace, sa pensée pénétra dans l’appartement de la jeune femme ; il crut la voir sourire et montrer ses lèvres rouges et ses dents blanches.

Pendant deux minutes, il eut un éblouissement et tergiversa sur sa selle ; mais fort heureusement John, le valet de Saphir, entendant les pas du cheval résonner dans l’avenue, accourut ouvrir la grille, et M. de la Morlière se trouva ramené au sentiment de la réalité.

– Allons ! pensa-t-il, je suis fou à lier… Est-ce qu’une fille comme Saphir doit être pour moi, à mon âge, autre chose qu’un aveugle instrument ?

John avait pris la bride du cheval.

M. de la Morlière mit pied à terre, et il ne put s’empêcher de regarder le valet.

Rocambole avait, sous sa livrée, la mine d’un homme qui cherche à se vendre et ne trouve personne qui veuille l’acheter.

– Cet homme doit être précieux, songea M. de la Morlière ; je veux l’avoir complètement à moi.

Et il lui dit :

– Ta maîtresse est-elle couchée ?

– Je ne sais pas, monsieur.

– Va t’en assurer.

– Si elle est levée, faut-il lui annoncer la visite de monsieur ?

– Oui.

John, c’est-à-dire Rocambole, attacha le cheval dans un coin de la cour et pénétra dans la maison.

– Oh ! l’étrange chose ! murmura le vicomte, qui avait laissé reprendre à son regard le chemin de la croisée de Saphir ; je ne sais plus ce que j’éprouve, et je me demande…

– Madame attend monsieur dans sa chambre, interrompit John, qui revint en courant.

Le battement de cœur du vicomte augmenta. Cependant il gravit l’escalier d’un pas ferme et frappa discrètement à la porte de Saphir.

– Entrez ! dit à l’intérieur la voix harmonieuse et charmante de la jeune femme.

M. de la Morlière ouvrit la porte et s’arrêta un moment sur le seuil, comme s’il avait subi une fascination.

Saphir était assise dans un grand fauteuil, la tête légèrement inclinée en arrière, son petit pied posé sur les sphinx de cuivre du foyer. Elle avait laissé retomber un livre sur ses genoux, et le livre s’était fermé.

Sans doute Saphir rêvait à son cher Paul lorsque M. de la Morlière entra.

Le vicomte fit un effort suprême, entra et lui prit les mains.

– Bonsoir, mon enfant, lui dit-il.

– Bonsoir, monsieur, répondit Saphir.

– Je ne croyais point vous trouver levée si tard.

– J’ai lu, puis j’ai été un peu inquiète.

– Et pourquoi ?

– Vous tardiez tant à rentrer ! répondit-elle avec un regard enchanteur. On dit que les routes ne sont pas toujours sûres dans ce pays.

– Vous êtes folle, mon enfant, murmura le vicomte, qui regardait la jeune femme avec une admiration qu’il ne pouvait plus se dissimuler.

– Et… d’où… venez-vous ?…

Le vicomte tressaillit.

– C’est juste, dit-il. J’oubliais d’où je viens et pourquoi je pénètre chez vous aussi tard.

Saphir regarda la pendule. Il était une heure du matin. Le vicomte reprit :

– Je viens de faire une course qui intéresse le bonheur de notre cher Paul.

– Vrai ? dit-elle avec joie.

– Et je viens vous voir pour vous parler de lui.

– Ah ! dites, monsieur, dites ! je l’aime tant, si vous saviez !

– Ma chère enfant, continua M. de la Morlière, qui avait fini par triompher de son trouble et dont l’esprit infernal et machiavélique reprenait insensiblement le dessus ; ma chère enfant, laissez-moi vous remercier d’abord de ces bonnes paroles.

– Ah ! monsieur, dit Saphir, il est pourtant bien naturel d’aimer Paul. Il est si beau et si bon !

M. de la Morlière prit une chaise et s’assit auprès de Saphir.

– Ainsi, vous l’aimez ?

– Plus que la vie.

– Et il n’est pas de sacrifice que vous ne feriez pour lui, n’est-ce pas ?

– Je ne reculerais devant aucun.

Cette réponse enhardit le vicomte.

– Voyons, reprit-il, comment pourrais-je vous… présenter… cela ?

– Oh ! parlez, dit Saphir, je suis prête à tout entendre.

– Dites-moi donc, ma chère enfant, tandis que vous le voyiez tous les jours, à toute heure, ne vous est-il jamais arrivé de songer à l’avenir ?

Saphir parut tressaillir brusquement.

– Oh ! rassurez-vous, ce n’est pas pour vous, mais pour lui que vous auriez pu… y… songer. Vous êtes une bonne et noble nature, aimante, désintéressée et fière, n’est-ce pas ?

– J’aime Paul, et je supporterais volontiers la plus affreuse des misères pour conserver son amour.

– J’en suis persuadé. Cependant, Paul est tout jeune, il est mon fils unique ; un jour peut venir…

Saphir arrêta M. de la Morlière d’un geste :

– Mon Dieu ! dit-elle, je devine…

– Vous devinez ?

– Oui ; vous allez me dire qu’il va se marier… Oh ! non, jamais…

Saphir n’acheva point ; un rideau s’écarta derrière le vicomte, la tête muette de Rocambole apparut une seconde à la jeune femme, et Saphir se souvint de son rôle.

Elle courba le front et murmura, en regardant M. de la Morlière :

– Parlez, je suis prête à tout !

Rocambole avait disparu.

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