‹ Les Chevaliers du Clair de LuneChapitre 53 sur 65 · Chapitre 21

Chapitre 21

Que se passa-t-il entre le vicomte de la Morlière et Saphir ? Quel pacte étrange conclurent-ils ensemble ?

Rocambole le sut, sans doute, car à peine, au bout d’une heure d’entretien, M. de la Morlière s’était-il retiré, que l’ancien élève de sir Williams reparut.

Pendant que le vicomte et la jeune femme causaient, il était demeuré dans un cabinet de toilette voisin qui communiquait avec un escalier de service.

– Comment ! vous étiez là ? s’écria Saphir.

– Oui, et j’ai tout entendu.

– Ah !

Le faux laquais alla fermer la porte au verrou, ayant soin de marcher sur la pointe du pied ; puis il vint s’asseoir auprès de Saphir et lui dit en souriant :

– Tu as trop de fougue, ma chère, beaucoup trop.

– Qu’ai-je donc fait ?

– Tu t’es emportée… indignée… malgré la leçon que je t’avais faite.

– C’est juste, dit Saphir, j’ai eu tort, mais que voulez-vous !

– Heureusement, je me suis montré à temps. Tout est sauvé.

– Ainsi, il faut que j’obéisse ?

– Mais, certainement.

– Et vous me répondez que… Paul ?…

– Paul ne se mariera pas.

– Bien vrai ?

Rocambole haussa légèrement les épaules.

– Ah ! reprit-il, si tu me connaissais, si tu savais qui je suis, tu ne douterais point de ma parole.

– Qui donc êtes-vous ? demanda-t-elle avec une curiosité naïve.

Rocambole répondit en souriant :

– Je suis un homme qui fait quelquefois la pluie et le beau temps tour à tour.

– Quelle plaisanterie !

– Tu verras. Mais il ne s’agit point de tout cela. Ainsi tu monteras à cheval tous les matins ?

– Oui.

– Et tu rencontreras l’autre ?

– Dame !

– Ah ! reprit Rocambole d’un ton railleur, ce brave M. de la Morlière s’imagine que cela ira tout seul !

– Du moins, il le croit.

– Moi aussi. Nous verrons. Maintenant, écoute bien ma recommandation.

– Parlez.

– Le vicomte veut que tu t’efforces de plaire à l’autre, comme il dit.

– C’est là son programme.

– Bon ! voici le mien : il faut que tu tâches d’achever la conquête du vicomte.

– Oh ! par exemple !

– Ce ne sera pas difficile, va ! il est déjà touché au cœur. Regarde-le de temps en temps, fais-lui entendre ta voix enchanteresse, et…

Rocambole s’arrêta.

– Eh bien ? fit Saphir.

– Et dans huit jours il tombera à tes genoux. Pour nous, c’est le seul moyen d’empêcher le mariage de Paul.

– Ah ! comment cela ?

– Tu veux trop en savoir aujourd’hui, ma chère.

– Hein ! fit la jeune femme.

– M. le vicomte de la Morlière, répondit Rocambole, a fait sa petite excursion nocturne ; je vais aussi faire la mienne.

– Comment, vous ?

– Chacun son tour.

– Et vous allez ?…

– Le vicomte t’a-t-il dit où il était allé, lui ?

– Non.

– Eh bien, je serai plus courtois, moi. Je t’apprendrai le but de mon voyage quand je serai de retour.

Rocambole serra la main de Saphir et descendit aux écuries en marmottant entre ses dents :

– Le vicomte a pris le cheval noir, qui vaut mieux que le cheval blanc ; mais les éperons de Rocambole valent mieux que ceux du vicomte, et le cheval blanc aura des ailes.

Rocambole descendit au rez-de-chaussée de l’habitation et gagna les écuries.

Comme il traversait la cour, il leva les yeux sur les croisées de la chambre occupée par M. de la Morlière.

Le vicomte était appuyé à l’une de ces trois croisées.

– Diable ! se dit-il, voilà qui dérange un peu mes combinaisons. Je croyais le bonhomme couché. Je vais être obligé d’attendre.

– John ! appela le vicomte.

Rocambole se retourna et ôta sa casquette en levant les yeux.

– Montez ! cria M. de la Morlière.

Rocambole monta et trouva la porte entrouverte.

– Comment ! John, dit le vicomte, vous n’êtes point couché encore ?

– J’allais voir mes chevaux, monsieur, et leur jeter de la paille pour cette nuit.

– C’est bien, dit le vicomte.

– Monsieur a besoin de moi ?

– Oui, fermez la porte.

– Hum ! pensa le faux laquais, je crois que nous y sommes, cette fois. M. le vicomte veut m’acheter.

– Depuis combien de temps êtes-vous au service de madame ? demanda M. de la Morlière.

– Depuis trois ans.

– Vous lui êtes dévoué ?

– Oh ! certainement, répondit Rocambole du ton d’un homme qui n’est pas très sûr de ce qu’il avance.

– Vous savez que madame aime mon fils ?

– Oh ! je le sais bien.

– Et que, par conséquent, ce que madame veut, je le veux.

Rocambole eut un sourire niais.

– Ceci est pour vous dire, continua le vicomte, que si madame peut compter sur vous, je veux y pouvoir compter aussi.

– Monsieur peut être tranquille.

– Etes-vous discret ?

Rocambole eut encore un sourire idiot.

– Quand on y met le prix, ajouta le vicomte.

Soudain Rocambole changea d’attitude et devint sérieux.

– Je vois, dit-il, que monsieur le vicomte a l’habitude d’avoir des gens tout à fait à lui.

– C’est vrai.

– Madame me donne douze cents francs de gages.

– C’est peu.

– C’est suffisant pour être cocher, frotter l’antichambre et servir à table ; mais…

– Mais, continua le vicomte, ce n’est pas assez pour vous charger, au besoin, d’une mission délicate, et pouvoir compter aveuglément sur vous, en dehors de votre service.

– Assurément non.

Le vicomte sourit à son tour.

– John, dit-il, vous êtes un garçon d’esprit, je le vois.

– Monsieur le vicomte est bien honnête, mais il a raison.

– Ah !

– Et je suis persuadé que monsieur pourra m’utiliser.

– Je le crois aussi.

– Car, poursuivit John, monsieur le vicomte n’est point venu s’enterrer ici avec…

Le faux laquais hésita.

– Dites le mot, ajouta le vicomte : avec une de ces dames.

– C’était ce que je voulais dire. Donc, monsieur le vicomte n’est point venu ici sans intention ?

– Peut-être.

– Il ne monte pas à cheval à dix heures du soir pour le plaisir de se promener.

– Eh ! eh ! qui sait ?

– Evidemment monsieur le vicomte a quelque affaire importante dans les environs.

– Je ne dis pas non.

– Et il est urgent pour lui que ses domestiques ne l’espionnent pas. Monsieur le vicomte peut être tranquille, je suis muet.

– Très bien, mais…

Le vicomte hésita à son tour.

– Je devine, dit Rocambole.

– Ah ! vous devinez ?

– Il pourrait se faire que monsieur le vicomte eût besoin d’un homme sûr, dévoué, intelligent.

– Peut-être bien.

– Et il serait bon qu’il l’eût sous la main. Du moins… cela vaudrait mieux.

Rocambole s’exprimait avec aplomb, et le vicomte se sentait quelque peu dominé.

– Si monsieur le vicomte voulait, il trouverait cet homme.

– Vous croyez ?

– J’en suis sûr… c’est moi.

M. de la Morlière regarda attentivement le laquais. On eût dit qu’il cherchait à lire au fond de son âme, et qu’il essayait d’en sonder l’état de corruption.

Le masque était jeté, il fallait à tout prix convaincre le vicomte. Rocambole continua :

– Il y a longtemps que je cherche une occasion de faire fortune et d’utiliser mon intelligence. Sans me flatter, je puis affirmer que je suis trempé de façon à ne reculer devant rien.

– Oh ! devant rien ! fit le vicomte d’un ton incrédule.

– Dame ! reprit Rocambole, monsieur me chassera peut-être si je suis un peu trop franc…

– Non, parle.

– Mais j’aime autant tout dire.

– Allez, mon ami, dit le vicomte d’un ton plein d’encouragement.

– Je n’ai ni parents ni amis ; je servirai qui me paye. Pour dix mille francs je mettrais le feu à l’empire chinois ; par conséquent, si monsieur a besoin de moi…

– Oui.

– Monsieur peut parler.

Le vicomte avait fait ses réflexions, et il demeurait persuadé que John lui serait acquis corps et âme s’il se montrait généreux.

– Ambroise et ce drôle, se disait-il, s’entendront à merveille, et cela me permettra de demeurer invisible, d’être comme le deus ex machina de la fable.

Rocambole attendait les confidences de son nouveau maître.

– John, reprit le vicomte, vous connaissez M. Paul ?

– Oh ! certes.

– Je veux le marier.

– Hum ! cela ne plaira sans doute pas à madame.

– Madame le sait.

– Ah ! bah !

– Et elle servira mes projets.

– Après ça, fit John en regardant M. de la Morlière et clignant de l’œil, monsieur le vicomte est bien de force à l’avoir joliment enjôlée !

– Peut-être. Donc elle me servira, et toi aussi.

– Monsieur est bien bon de me tutoyer. Quand monsieur me disait vous, cela me gênait.

– Je tutoie ceux qui me servent, et quand ils m’ont bien servi, je ne regarde pas à quelques mille francs.

– On m’a toujours dit que monsieur le vicomte était généreux. Donc, si monsieur le vicomte veut ordonner, je suis prêt à obéir.

– Vous monterez à cheval demain matin.

– C’est bien.

– Vous promènerez les chevaux dans les environs.

– A merveille !

– Et vous irez du côté de la mer, jusqu’à ce que vous trouviez un chemin qui borde les falaises. Ce chemin traverse un labourage dans lequel, outre une charrue et son conducteur, vous apercevrez un homme déjà vieux, assis sur une botte de fourrage. Vous remarquerez s’il a un chapeau de paille ou une casquette.

– Et alors ?

– Vous reviendrez me le dire.

– Eh ! mais, repartit Rocambole, monsieur veut donc que je lui vole son argent ?

– Pourquoi ?

– Mais parce qu’il est bien inutile de payer cela huit ou dix mille francs, il me semble.

Le vicomte fixa son œil pénétrant sur Rocambole qui ajouta :

– Tenez, monsieur, si vous me mettiez un peu plus au courant de vos affaires, qui sait ? Je vous donnerais peut-être de bonnes idées.

Ces derniers mots tentèrent le vicomte.

– Eh bien, soit ! dit-il, je vais t’initier sommairement à mes projets.

Ces mots élevaient Rocambole au rang de complice. Il le sentit et prit une chaise.

– Je veux marier mon fils, dit M. de la Morlière, à une personne qui est fort riche.

– Monsieur le vicomte a raison.

– Or, reprit M. de la Morlière, cette personne n’aime point mon fils, mais elle aime un petit drôle sans le sou.

– Je devine, un gandin.

– Justement.

– Et monsieur veut sans doute s’en débarrasser ? Tenez, continua Rocambole, je devine le plan de monsieur.

– Hum ! c’est difficile.

– Monsieur a amené ici madame Saphir pour cela.

M. de la Morlière tressaillit :

– Tu écoutes donc aux portes ? dit-il.

– Dame ! répondit le faux laquais avec aplomb, c’est mon métier.

Le vicomte fronçait bien un peu le sourcil ; mais du moment que Rocambole avait une partie de son secret, autant valait le lui confier tout entier.

Donc, il ajouta :

– Puisque tu sais cela, je puis te dire encore que le jeune homme dont je voudrais me débarrasser est dans les environs.

– Bon ! dit Rocambole.

– Ainsi que la jeune fille.

– Naturellement.

– Ils sont logés chez un fermier normand que je connais depuis longtemps et qui s’appelle Ambroise.

– Ah !

– C’est lui que tu verras, demain matin, assis sur une botte de foin, dans le labourage.

– Très bien ! mais que compte faire monsieur ?

– Je te l’ai dit : détacher le jeune homme de la jeune fille à l’aide de Saphir.

– C’est difficile, mais non impossible ; et si M. le vicomte veut m’en charger…

– J’ai mon plan, dit le vicomte, et je te le développerai plus longuement demain. Pour le moment, laisse-moi me coucher.

Rocambole comprit que M. de la Morlière mettait encore des restrictions à sa confiance ; il n’insista point et sortit.

Il se hâta de descendre à l’écurie et ferma la porte sur lui ; puis, assis sur un monceau de luzerne qu’on avait entassé dans un coin, il se mit à regarder, par le châssis vitré qui surmontait la porte, les croisées de la chambre du vicomte.

M. de la Morlière avait fermé les persiennes, mais la lumière qui passait au travers prouvait à Rocambole qu’il n’était point couché encore.

– Il faut pourtant que j’aille à Beuzeville ! murmurait-il avec humeur. Tant que le vicomte ne dormira point, je ne pourrai pas sortir.

Mais Rocambole était homme de ressources, et son imagination lui vint en aide.

Il faisait clair de lune, et il y voyait fort distinctement dans l’écurie.

Cette opération terminée, il sella l’animal, ouvrit la porte de l’écurie avec précaution, et, les yeux fixés sur les fenêtres closes du vicomte, il fit sortir le cheval, dont les pieds emmaillotés ne rendirent aucun son sur le pavé.

Il n’avait point encore atteint la grille que la lumière qui brillait aux croisées de la Morlière s’éteignit.

– Quelle chance ! murmura Rocambole, le bonhomme a soufflé sa bougie. Il est couché.

Il ouvrit la grille avec la même précaution, et lorsqu’il fut dans l’avenue, il débarrassa le cheval de ses bizarres chaussures, sauta lestement en selle et piqua des deux.

– Ah ! tu auras des ailes, dit-il à son cheval. Les nuits sont courtes, il faut être revenus avant le jour.

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