Chapitre 22
Rocambole prit la route de Beuzeville, et bien qu’il eût trois bonnes lieues à faire, il arriva en quarante minutes.
Avant d’entrer dans le village, il s’orienta un moment.
– Ce doit être là, se dit-il.
Et il poussa son cheval vers la principale rue du village, au milieu de laquelle il avait vu pendre la branche de houx qui désigne une auberge de campagne.
Le cheval allait au pas, et Rocambole, comme il passait devant la porte de l’auberge, se prit à chanter ce refrain des Etudiants de Paris, de Frédéric Soulié :
C’est minuit qui sonne,
Entends, ma mignonne,
C’est l’heure où l’on donne
Tendres rendez-vous…
Quand il eut dépassé l’auberge de vingt pas, il s’arrêta.
Peu après, une fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit, et une voix répondit en sourdine :
Là-bas, sur la place,
La patrouille passe ;
Ouvrez-moi de grâce,
Pour l’amour de vous !
En même temps, le chanteur qui donnait la réplique enjamba l’appui de la croisée et sauta dans la rue.
– Rocambole ?
– M. le baron ?
Telles furent les questions que se firent les deux personnages en s’abordant.
Rocambole mit pied à terre.
– Ah ! monsieur le baron, dit-il, vous avez dû bien vous impatienter depuis trois jours !
– Un peu.
– Votre présence ici aura éveillé la curiosité, sans doute ?
– Non, car je continue à me donner pour un peintre paysagiste. Je sors tous les matins avec ma boîte, mon pliant et mon chevalet de campagne, et j’ébauche des arbres, des paysages.
– Bravo ! dit Rocambole.
– Hier, j’ai fait un portrait de paysan. On m’appelle ici M. Gontran. Pour les gens de Beuzeville, c’est mon nom de famille… Mais causons de nos affaires. Avez-vous du nouveau ?
– Oui.
– Voyons.
– Le vicomte a acheté ma fidélité et ma discrétion.
– Ah !
– Je suis devenu son âme damnée. La chose est décidée.
– Depuis quand ?
– Depuis deux heures.
– Vous a-t-il confié ses plans ?
– Pas encore… mais je les devine.
Tout en échangeant ces quelques mots, M. de Neubourg et Rocambole étaient sortis du village, où tout le monde dormait à cette heure.
Rocambole continua :
– De ce qu’il a dit à Saphir et de ce qu’il m’a appris à moi-même, il résulte que le vicomte a imaginé de faire séduire M. de Pierrefeu par la jeune femme.
M. de Neubourg haussa les épaules.
– Ceci n’est pas dangereux, dit-il. M. de Pierrefeu aime Mlle de Morfontaine, et…
– On n’aime pas deux femmes à la fois, voulez-vous dire ?
– Précisément.
– Soit ; mais les apparences lui suffiront grandement.
– Comment cela ?
– M. de la Morlière se contentera de faire trouver ensemble Saphir et M. de Pierrefeu…
– Bon !
– Dans un endroit bien compromettant. Mademoiselle Victoire de Morfontaine, prévenue à point, pourra les surprendre en tête à tête.
– Ceci est assez ingénieux.
– Or, la chose ainsi combinée, il se trouvera là, lui, ou bien encore son fils Paul, pour tendre la main à la jeune fille trahie, abandonnée, compromise.
– Bah ! dit le baron, vous oubliez votre plan, il me semble…
– Lequel ?
– Celui que Danielle et mes amis exécutent à cette heure, et qui a pour but de faire disparaître momentanément M. Paul de la Morlière.
– Je ne l’oublie nullement, répondit Rocambole, et je viens au contraire tout exprès pour savoir où nous en sommes ; avez-vous des nouvelles ?
– J’en ai reçu ce matin.
– Et tout marche ?
– Comme sur des roulettes. Paul de la Morlière est à Fontevive depuis hier soir.
– Ah !
– Voici une lettre du vicomte de Chenevières que j’ai reçue ce matin.
Rocambole prit la lettre, et en approcha le bout incandescent de son cigare, afin de s’en servir comme d’un flambeau.
Puis il lut un récit écrit par le vicomte des événements que nous racontions naguère, à savoir, l’enlèvement de Paul de la Morlière et l’étrange voyage qu’on lui avait fait faire.
– Mais, dit Rocambole quand il eut fini, tout cela est pour le mieux jusqu’à présent, il me semble.
– C’est aussi mon avis, répondit le baron.
– M. de Chenevières est un homme d’action, je le vois. Mais, dit Rocambole, au lieu de causer dans la rue, éloignons-nous un peu.
– Soit, dit M. de Neubourg.
Ils gagnèrent une touffe d’arbres, à l’un desquels, afin d’être plus libre, Rocambole attacha son cheval.
Puis, le baron et lui s’assirent, et M. de Neubourg reprit :
– Jusqu’à présent, mon cher monsieur Rocambole, je me suis complètement reposé sur vous ; j’ai confiance en vos lumières.
– Vous avez eu raison, monsieur le baron.
– Cependant, j’aimerais assez connaître vos plans, que vous n’avez pas encore eu le temps de me dérouler, ni à Paris, le jour de notre départ, ni ici, avant-hier, quand vous êtes venu chercher les deux chevaux du marquis à la station.
– Mais aujourd’hui, monsieur le baron, je vais m’expliquer plus catégoriquement.
– Voyons, je vous écoute.
– Je vous dirai donc que j’espère, comme on dit en style de procédure, joindre les deux causes.
– Que voulez-vous dire par là ?
– Je pense à mener de front l’affaire Danielle et Paul avec celle du vicomte et de Saphir.
– Ah ! vous croyez ?
– Non seulement le vicomte ne pourra empêcher le mariage de M. de Pierrefeu avec Mlle de Morfontaine, mais encore, comme il me faut un instrument pour le frapper, j’ai jeté les yeux sur son propre fils.
– Et c’est pour cela que vous avez voulu que Danielle écrivît à Paul de la Morlière ?
– Précisément.
– Qu’elle vînt occuper la petite propriété du marquis de Verne, notre ami ?
– Laquelle est à trois lieues d’ici.
– Et qu’elle y gardât le jeune homme prisonnier ?
– Oui, monsieur.
– Cependant, je ne vois pas encore…
– Ah ! monsieur le baron, reprit Rocambole, laissez-moi vous dire qu’il en est des plans combinés par avance comme des livres mal faits. Il faut compter sur l’imprévu : l’imprévu donne de bonnes idées. Laissez-moi faire. Danielle et Paul sont à Fontevive, M. de la Morlière père et Saphir se trouvent à la Charmerie, sous ma main, Léon de Pierrefeu et sa fiancée sont à la Maison-Blanche…
Rocambole s’interrompit brusquement.
– A propos, dit-il, savez-vous chez qui, monsieur le baron ?…
– Non certes.
– Vous avez lu le manuscrit du domino, écrit par Danielle ?
– Certes, oui.
– Vous souvenez-vous d’Ambroise, le valet de chambre de la pauvre baronne Rupert ?
– Parbleu !
– Eh bien, il est devenu le beau-frère de la gouvernante de Mme de Morfontaine, de cette bonne Mme Hulot, à qui la marquise a confié Léon et sa fille.
– En vérité !
– Et c’est lui qui a vendu la mèche.
– Au vicomte ?
– Naturellement.
M. de Neubourg fronça le sourcil et dit :
– Il faut se défier. Cet homme est le mal incarné.
– Oui, mais je me nomme Rocambole, et je suis plus fort que lui.
L’ancien élève de sir Williams se prit à sourire en parlant ainsi. M. de Neubourg continua :
– Et moi, qu’ai-je à faire en tout cela, monsieur Rocambole ?
Rocambole salua, comme avait jadis salué le faux marquis de Chamery.
– Monsieur le baron, dit-il, je vous garde pour la bonne bouche.
– Ah ! vraiment ?
– Cependant, pardonnez-moi de jouer ainsi au général…
– Faites !
– Et laissez-moi vous confier tout de suite une petite mission.
– J’écoute…
– Vous êtes, à Beuzeville, plus près de la propriété du marquis de Verne que moi.
– Il est vrai que vous êtes libre toute la journée, vous pouvez y aller le soir ou le matin… à votre choix.
– Soir et matin.
– C’est inutile, il suffit d’une fois par jour.
– Et alors ?…
– Vous saurez ce qui s’y passe…
– Bon ! Est-ce tout ?
– Et je viendrai la nuit prendre connaissance du résultat de vos observations.
– C’est très bien, dit le baron ; ce sera fait.
– Je reviendrai demain. Pour cette nuit, j’ai bien des choses à faire encore. Adieu, monsieur le baron.
– Vous partez ?
– Je dois voir au point du jour maître Ambroise. Il est trois heures moins un quart, il sera jour à quatre heures, j’ai tout juste le temps d’y filer.
Rocambole détacha son cheval et sauta en selle.
Puis, tandis que le baron reprenait le chemin de Beuzeville, il enfonça l’éperon aux flancs du cheval blanc et le lança au grand galop sur la route de la Charmerie.
Le cheval blanc semblait avoir des ailes. Il fendait l’air.
Quand Rocambole arriva dans l’avenue qui conduisait à la Charmerie, il s’arrêta et parut réfléchir un moment.
Il faisait nuit encore, mais déjà à l’horizon paraissait une bande blanchâtre, avant-courrier de l’aube.
– Diable ! pensa Rocambole, à l’âge de M. de la Morlière, quand on est occupé de vastes projets et qu’on est en outre, amoureux, on doit peu dormir. Je sais bien que moi, jadis, quand j’avais de la besogne, je ne dormais pas du tout.
Rocambole était prudent.
Il mit pied à terre, attacha son cheval à un arbre, à deux cents mètres environ de l’habitation, vers laquelle il se dirigea à pied.
Lorsqu’il fut arrivé sous les fenêtres, au lieu de rentrer par la grille, dont il avait une clef, il tourna dans le jardin en passant par une brèche faite à la haie vive.
Puis il revint à pas de loup dans la cour, leva les yeux vers les persiennes du vicomte et remarqua qu’elles étaient toujours closes. Pourtant, comme il aurait pu se faire que le vicomte se fût levé pendant la nuit et eût éprouvé le besoin de l’entretenir, lui, Rocambole ; que, dans ce cas, il aurait pu, ne le trouvant pas à sa chambre, dont il avait du reste, prudemment emporté la clef, descendre à l’écurie, il y rentra pour s’en assurer.
En sortant, deux heures auparavant, Rocambole avait, par surcroît de précaution, placé derrière la porte une solive qui devait être forcément déplacée si quelqu’un pénétrait dans l’écurie.
La solive se trouvait en place et opposa une certaine résistance.
Rocambole en conclut que M. de la Morlière n’avait point quitté son lit.
Il referma la porte de l’écurie, traversa de nouveau la cour, entra dans la maison, gravit l’escalier sur la pointe du pied, et alla frapper doucement à la porte du vicomte.
M. de la Morlière dormait.
Rocambole frappa un peu plus fort. Le bruit réveilla le vicomte, qui demanda :
– Qui est là ?
– C’est moi, monsieur, moi, John…
– Ah !
M. de la Morlière se leva et ouvrit la porte. Il se frottait les yeux comme un homme arraché à un profond sommeil.
– Allons ! pensa Rocambole, le bonhomme a dormi comme un loir.
– Quelle heure est-il ?
– Quatre heures, monsieur.
– Pourquoi m’éveilles-tu ?
– Pour savoir si je dois aller voir le fermier qui se nomme… Ambroise ?
– Certainement.
– Et je n’ai rien à lui dire ?
– Non ; s’il a son chapeau de paille, tu passeras ton chemin.
– Et s’il a sa casquette, je l’aborderai ?
– Oui ; et tu diras que tu as ma confiance et qu’il peut te remettre les lettres qu’il a pour moi.
– C’est bon, dit Rocambole en s’inclinant, j’ai déjà sorti le cheval.
– Pourquoi ?
– Mais pour ne pas éveiller madame. Je lui ai enveloppé les pieds de chiffons : j’ai pensé que monsieur le vicomte ne tenait point à mettre madame dans la confidence de mes courses du matin.
– C’est fort bien, dit le vicomte, qui se recoucha.
Rocambole salua et sortit.
Il ferma la porte avec précaution, laissant M. de la Morlière se rendormir, descendit l’escalier sur la pointe du pied, ferma toutes les portes, sortit par la grille, regagna l’avenue, rejoignit son cheval et sauta en selle.
Le cheval, qui savait maintenant de quel fer se forgeait l’éperon de son cavalier, prit sur-le-champ le galop et s’élança dans le chemin creux qui courait au bord de la falaise.
Quand Rocambole était seul, et il était seul souvent, il aimait à monologuer.
Son passé, mis en regard de sa vie présente, faisait ordinairement le fond des discours qu’il s’adressait à lui-même.
– C’est égal, murmurait-il, tandis que le cheval blanc filait ventre à terre, je croyais bien, le jour où je me cassai la jambe au bagne, que je ne monterais plus à cheval de ma vie. J’étais alors dans un piteux état… Faut-il que je sois solide !
Et comme il n’avait renoncé à aucune de ses habitudes élégantes d’autrefois, l’ex-forçat tira un cigare d’un fort bel étui en maroquin russe, l’alluma et poursuivit ainsi :
– Quand j’étais marquis de Chamery, j’avais les plus beaux chevaux de Paris, comme chevaux de selle surtout. Deux célébrités du sport m’ont offert un jour quarante mille francs de Sarah, ma jument arabe ; le plus noble animal d’Irlande, Tobby, a frissonné d’impatience sous mon genou. Eh bien ! soit en montant Sarah, soit en montant Tobby, je n’ai jamais éprouvé le bonheur que je ressens aujourd’hui en pressant du genou l’épaule de ce cheval vulgaire, sans origine, qui vaut tout au plus mille écus.
En dépit de ce panégyrique peu flatteur, le cheval blanc courait à perdre haleine. Rocambole reprit :
– Ah ! la privation !… comme elle double le prix des choses !
L’ex-vicomte de Cambolh, l’ex-marquis de Chamery, qui avait ébloui Paris de son luxe et failli épouser une fille de la noble maison espagnole de Sallandrera, passa alors la main sur son front et murmura :
– Bah ! tout passe, et puis je n’avais pas alors comme aujourd’hui la conscience en repos. On a beau dire, la vertu a du bon !
Et il continua à galoper.
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