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Chapitre 23

Rocambole, après avoir émis cette réflexion philosophique, éperonna de nouveau le cheval blanc. Au bout de quelques instants, il atteignit le chemin creux qui courait au bord des falaises.

Le jour était venu et le ciel se colorait à l’est, annonçant le prochain lever du soleil.

Notre cavalier courut une heure environ, puis il aperçut une croix, celle-là même qui, la veille au soir, avait permis à M. de la Morlière de reconnaître son chemin. A droite de la croix, il vit un labourage, et, dans le labourage, un garçon de ferme qui attelait deux chevaux à une charrue.

Auprès de la charrue, il aperçut encore une botte de fourrage, mais personne n’était assis dessus. Rocambole se dit :

– C’est pourtant bien là, si le vicomte m’a donné des indications exactes.

Il se trouvait précisément sur une petite éminence, et il voyait à près d’une demi-lieue en avant, de droite et de gauche.

– Il paraît que monsieur Ambroise se lève tard.

Il poussa son cheval dans le labourage.

– Hé ! mon garçon, dit-il en s’approchant du laboureur, n’auriez-vous pas un peu de feu, par hasard ?

– Du feu ? fit le garçon de ferme en levant la tête et piquant en terre son aiguillon.

– Oui, pour allumer mon cigare.

– Je ne fumons point, not’ bourgeois, répondit le bouvier, qui n’était autre que Pornic.

– Et vous ne savez pas où j’en pourrai trouver ?

– Oh ! si fait ! il y a la ferme à une demi-lieue d’ici. Mais si vous n’êtes pas bien pressé…

– Je ne le suis pas du tout.

– Vous allez voir not’ maître.

– Quel maître ?

– Le fermier Ambroise.

– Bon ! pensa Rocambole, c’est bien cela ! le vicomte a dit vrai.

Puis, tout haut :

– Est-ce qu’il a du feu, votre maître, mon garçon ?

– Toujours, monsieur. Il fume que c’en est un vrai tuyau de cheminée.

– Et où est-il ?

– Oh ! il va venir. Tenez, justement, le voilà ; voyez-vous, là-bas, au long des ormes, dans le petit chemin ?

– Ah ! oui, il me semble… un homme en chapeau de paille.

– Justement. Tenez, il fume.

– C’est vrai.

– Il est tout de même matinal, continua Pornic.

– Peuh ! fit Rocambole, voilà qu’il est cinq heures et demie.

– Ah ! c’est qu’il s’est couché tard.

– Pourquoi ?

– C’est une habitude comme ça chez lui. Il m’a réveillé qu’il était plus de minuit.

– Il vous a réveillé ?

– Oui, monsieur.

– Et pourquoi donc cela ? pour vous envoyer à la charrue ?

Pornic cligna de l’œil.

– Oh ! non, répondit-il. J’ai fait un bon coup tout de même… avec le Parisien…

– Ah ! fit Rocambole, qui, au mot de Parisien, devint curieux.

– Il n’y a que les Parisiens, reprit Pornic avec une certaine admiration, pour avoir du coup d’œil comme ça.

– Tiens ! il y a donc des Parisiens par ici ?

– Oui, monsieur, il y en a un qui est logé à la Maison-Blanche avec une petite dame.

– Qu’est-ce que la Maison-Blanche ?

– C’est l’habitation du bourgeois de Rouen à qui est notre ferme.

– Et il a du coup d’œil, ce Parisien ?

– Et un rude, allez !

– En quoi faisant ? demanda naïvement Rocambole.

Pornic prit un air mystérieux, et dit :

– Faudrait pas trop jaser, monsieur. Les gendarmes ont l’oreille fine. Mais vous avez l’air bon garçon.

– Je ne conte que mes affaires. Soyez tranquille, l’ami.

– Le patron m’a réveillé cette nuit, continua Pornic, et il m’a dit : « Si tu veux aller à l’affût et emmener le Parisien, il y a des sangliers dans le bois Chenu. »

– Et vous y êtes allés, le Parisien et vous ?

– Oui, monsieur.

– Avec le patron, bien entendu.

– Non, il est du conseil municipal, lui, il veut être maire.

– Tiens ! tiens ! fit naïvement Rocambole. Et vous avez vu les sangliers ?

– Justement. J’en ai tué un, moi, à quatre heures du matin, à la rentrée.

– Et le Parisien ?

– Il en a tué deux, lui ; il a fait coup double.

– Oh ! oh ! mais, dit Rocambole, il n’y a pas bien longtemps, en ce cas, et vous n’avez pas eu le temps de dormir, vous ?

– Nenni. Sans compter que le Parisien avait laissé sa fenêtre ouverte, que le vent a donné dans sa chambre et a emporté tous ses papiers.

– Bah !

– Et qu’il m’a fallu me promener avec lui partout le jardin pour les retrouver.

– Hum ! pensa Rocambole, la combinaison de l’affût au sanglier et de la fenêtre demeurée entrouverte est assez jolie. Il y a toujours une lettre qui se perd, celle, par exemple, dont on n’a pas le temps de prendre copie.

Comme Rocambole achevait cette réflexion, maître Ambroise apparut à l’extrémité opposée du labourage.

Le fermier portait sur l’épaule un bissac plein d’avoine, fumait sa pipe et marchait d’un pas lent et mesuré.

Pornic le voyant, poussa ses chevaux et commença à ouvrir un sillon.

Rocambole, lui, s’en alla, toujours à cheval, à la rencontre du fermier, qu’il salua.

– Bonjour, maître Ambroise, dit-il.

– Hein ! fit celui-ci, vous me connaissez ?

– C’est le laboureur qui est là qui m’a dit votre nom.

– Qu’y a-t-il pour votre service, mon garçon ? demanda le fermier d’un ton protecteur.

Rocambole était en gilet rouge et en casquette galonnée. Or, dans la hiérarchie sociale, un fermier a toujours été beaucoup plus qu’un domestique.

– Je voulais vous demander un peu de feu, monsieur.

– Volontiers, répondit Ambroise.

Le fermier examinait attentivement le prétendu valet, et se disait :

– Il a un air madré. M. le vicomte a la main assez heureuse.

Rocambole reprit :

– Votre laboureur n’en avait pas, j’ai pris la liberté de vous attendre.

– Vous n’êtes pas bien pressé, paraît-il ?

– Je promène un de mes chevaux.

– Vous en avez plusieurs ?

– M. le vicomte en a deux.

– Tiens ! dit le fermier qui prit un air naïf, vous êtes au service d’un vicomte ?

Rocambole alluma lentement son cigare à la pipe d’Ambroise.

– Je suis, dit-il, au service du vicomte de la Morlière.

– Celui qui a loué la Charmerie ?

– Justement.

– Et vous plaisez-vous à son service ?

– Assez !

Rocambole ébaucha un sourire et continua en regardant Ambroise :

– Le service n’est pas très dur. Je sers à table, je panse les chevaux, et je viens voir ici, le matin, si vous avez une casquette ou un chapeau de paille.

Ambroise tressaillit.

– Ah ! ah ! dit-il, paraît que M. le vicomte vous a instruit ?

Rocambole affecta un air dédaigneux.

– Le vicomte, reprit-il, n’a pas de secrets pour moi.

– Oh ! fit Ambroise avec le sourire incrédule de saint Thomas.

– Dame ! répliqua Rocambole qui comprit le sourire, vous verrez.

Et regardant autour de lui :

– Est-ce que nous ne pourrions pas nous asseoir quelque part pour causer ?

– Mais, répondit Ambroise, c’est inutile, je crois bien.

– Pourquoi ?

– Parce que je n’ai qu’un mot à vous dire, mon cher garçon.

– Ah ! voyons.

– Vous direz à M. le vicomte que j’ai les copies qu’il sait bien.

– Parfait.

– Et je voudrais le voir, s’il y a moyen, ce soir ou demain soir.

– A merveille !

– Vous voyez bien, ajouta Ambroise, qu’il n’y a pas besoin de s’asseoir pour vous dire cela.

– Pardon, fit Rocambole.

– Hein ?

Et le fermier regarda le faux domestique. Rocambole cligna de l’œil.

– Nous avons causé des affaires du vicomte, dit-il, mais… des nôtres ?

Le visage d’Ambroise, à ces paroles de Rocambole, exprima une véritable stupéfaction.

– Hein ? de quelles affaires parlez-vous donc, mon garçon ? demanda-t-il.

– Des nôtres, répéta froidement Rocambole, qui le regarda fixement.

– Je n’ai pas d’affaires avec vous.

– Bah ! vous croyez ?

– J’en suis sûr.

– Vous vous trompez.

– Plaît-il ? fit Ambroise avec la hauteur et la dignité d’un conseiller municipal.

– Je sais ce que je dis, répéta Rocambole ; nous avons des affaires.

– Nous deux ?

– Parbleu !

– Vous êtes fou, mon garçon, je ne vous ai jamais vu.

– Ca ne fait rien.

– Comment alors voulez-vous…

– Bah ! attendez donc. Je suis de la Vendée, moi !

Ambroise tressaillit de nouveau et sa voix s’altéra. Cependant il fit bonne contenance.

– Eh bien, dit-il, qu’est-ce que cela peut me faire, mon garçon ?

– C’est que vous connaissez ce pays-là, maître Ambroise.

– Vous croyez ?

– Dame ! vous avez été le valet de chambre du baron Rupert, le gendre du général de Morfontaine.

– C’est vrai ; mais il y a longtemps, mon garçon, bien longtemps.

Et prenant un air naïf :

– Attendez, dit-il, c’était sous la Restauration, en 1829.

– Oui. Et après la mort du baron, vous êtes resté au service de la baronne.

– Oh ! peu de temps, jusqu’en 1830 ou 31… je ne sais au juste.

– Bah ! vous n’avez pas de mémoire. C’est en décembre 1832 que vous avez quitté le château de Bellombre.

– C’est bien possible.

– Le jour même où le comte de Main-Hardye, qui aimait la baronne Rupert…

– Tiens ! dit Ambroise, vous savez cela, vous ?

Ambroise était visiblement inquiet.

– Oui, je sais cela.

– Qu’est-ce qu’il est donc devenu, le comte ? J’ai quitté le service de la baronne avant…

– Pardon, maître Ambroise, vous l’avez quitté le jour même où le comte se prit dans un piège à loup.

– Un piège à loup ? Allons donc !

– Bon ! répliqua Rocambole, ne vas-tu pas faire l’ignorant, misérable ! C’est toi qui l’avais tendu.

Ambroise devint fort pâle.

– Farceur ! Il fallait donc me dire tout de suite que le vicomte…

– Attendez donc, maître Ambroise, poursuivit Rocambole, je sais encore autre chose.

– Ah ! vraiment !

– Je sais que, déguisé en saltimbanque…

– Hein ?

– Tu as enlevé la fille de la baronne Rupert.

Cette fois Ambroise lâcha un horrible juron.

– Le vicomte est un niais, dit-il, de confier de pareilles choses.

– Eh ! repartit Rocambole, qui redevint calme et railleur, vous voyez bien maintenant, maître Ambroise, que nous avons à causer.

– Peut-être.

– Et que nous ferions bien de nous asseoir. Tenez, là-bas.

Rocambole indiquait un bouquet d’arbres situé à l’extrémité nord du labourage.

Ambroise se sentait dominé. La voix de Rocambole avait changé d’accentuation ; son geste était bref et hautain.

– Allons, soit ! murmura le fermier, qui prit le cheval de Rocambole par la bride.

Rocambole s’assit le premier sur un tronc d’arbre.

– Mettez-vous donc là, maître Ambroise, dit-il, nous avons à causer plus longuement que vous ne pensez.

– Ah !…

Ambroise était de plus en plus troublé.

– Et qu’est donc devenue la petite, hein ? demanda Rocambole.

– La… petite.

– Oui, Danielle ?

– Elle… est… morte.

– Tu mens !

– Ma foi ! je ne sais pas, moi. Est-ce que le vicomte le sait ?

– Non. Mais moi…

– Vous ?

– Moi, je le sais.

Ces simples mots furent un coup de foudre pour Ambroise.

Si Rocambole savait ce que le vicomte ignorait, que savait-il donc ?

– Mon cher monsieur Ambroise, reprit le faux valet, que vous pourriez bien, pour ces deux méfaits que vous savez, aller faire un tour au bagne.

Ambroise devint d’une pâleur mortelle.

– Tandis que, poursuivit Rocambole, ton ami le vicomte pourrait porter sa tête sur l’échafaud.

Les cheveux d’Ambroise se hérissèrent.

– Heureusement… balbutia-t-il, nous savons à qui… nous avons affaire.

– Tiens ! tout à l’heure tu ne me connaissais pas, il me semble ?

– Oui, mais…

– Mais, maintenant, c’est différent ?

– Oh ! dame !

– Et il n’est rien que tu ne fasses pour moi, afin d’acheter mon silence.

– Farceur ! murmura le fermier, qui essaya de reconquérir son assurance ordinaire et n’y put parvenir.

– Ainsi, continua le faux valet, nous allons, pour la troisième fois, servir les plans de M. le vicomte, n’est-ce pas ?

– Je ferai ce que je pourrai.

– Nous tâcherons de brouiller M. de Pierrefeu avec mademoiselle Victoire ?

– S’il y a moyen.

– Et de mener à bonne fin le mariage de mademoiselle Victoire avec M. Paul ?

– Naturellement.

– Et nous toucherons pour cela ?…

– Oh ! fit Ambroise, qui crut voir venir la botte secrète de Rocambole, six mille francs, pas plus.

– Tu mens de la moitié.

– Comment ! vous savez…

– Je sais tout. Mais c’est pour les préliminaires, cela ; on te donnera mieux après le mariage…

Ambroise crut que Rocambole était certain du chiffre.

– Il y a cent mille francs, balbutia-t-il.

Rocambole ne sourcilla point.

– Eh ! mais, dit-il, j’imagine que tu me donneras bien la moitié de cette petite somme.

– La moitié ?

– Dame ! j’ai la langue un peu longue à l’occasion.

– Vous voulez… rire !

– Et justement j’ai des connaissances dans la magistrature.

– La moitié ! murmurait Ambroise avec stupeur.

– Parbleu !

– Vous voulez donc me ruiner ?

Il prononça ces mots d’une voix lamentable. Soudain Rocambole se leva et appuya une de ses mains sur l’épaule du fermier :

– Quel âge as-tu ? demanda-t-il.

– Soixante ans.

– Et tu n’es pas riche après une vie d’infamie comme la tienne ?

– J’ai manqué de chance.

– Combien vaut la ferme que tu as à bail ?

– Deux cent mille francs. J’espérais l’acheter. On m’aurait donné du temps.

– Bah ! fit Rocambole, je vais te donner mieux que cela.

– Plaît-il ?

– Je vais te donner le moyen de la payer comptant.

Ambroise eut un éblouissement.

Rocambole poursuivit :

– Es-tu attaché au vicomte ?

– Peuh !

– C’est-à-dire que tu le sers pour cent mille francs.

– Dame !

– Mais les cent mille francs, tu ne les auras jamais.

– Pourquoi ?

– Parce que le mariage ne se fera pas.

– Oh ! fit Ambroise d’un air de doute, qu’en savez-vous ?

– Il ne se fera pas, parce que je suis là, moi.

– Et qui êtes-vous ?

– Je suis un homme qui peut faire ta fortune, drôle, et qui, si tu ne me sers pas bien, t’enverra pourrir au bagne, tandis qu’on coupera le cou à ton ancien maître, le vicomte de la Morlière.

Rocambole ôta sa casquette galonnée et ajouta :

– Regarde-moi bien, maître coquin, et vois mes mains blanches, est-ce que j’ai l’air d’un domestique, par hasard ?

Ambroise eut peur.

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