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Chapitre 25

Rocambole aperçut au milieu du bouquet d’arbres vers lequel il se dirigeait, un homme vêtu d’une blouse bleue, assis sur un pliant, en face d’un chevalet qui supportait une petite toile carrée.

C’était le baron Gontran de Neubourg qui croquait un paysage. Au bruit que faisait le cheval en franchissant les guérets, le baron tourna la tête, reconnut Rocambole et cessa de peindre.

Rocambole arriva sur lui et lui dit :

– Monsieur le baron, j’ai absolument besoin de vous.

– Ah ! dit le baron.

– D’abord, venez avec moi à la station du chemin de fer.

– Pour quoi faire ?

– Ou attendez-moi ici, ce qui m’est tout à fait égal. Je reviens dans dix minutes.

– J’aime autant cela, dit M. de Neubourg, qui reprit sa palette et ses pinceaux.

Rocambole n’était point descendu de cheval.

– A tout à l’heure donc, dit-il.

Puis il remit l’éperon aux flancs de son cheval et repartit.

La station était distante d’un quart de lieue environ. Grâce à l’éperon, le cheval de Rocambole avait des ailes.

Rocambole arriva, entra dans le bureau télégraphique, donna sa dépêche, en paya le prix, attendit qu’elle fût partie et remonta à cheval.

M. de Neubourg n’avait point bougé du bouquet d’arbres et l’attendait.

– Diable ! fit-il en le voyant reparaître, que se passe-t-il donc à la Charmerie, que vous courez ainsi à perdre haleine ?

– Il se passe, répondit Rocambole, que vous avez, monsieur le baron, joué un rôle actif durant toute la matinée.

– Plaît-il ? fit le baron.

– Il n’a été question que de vous à la Charmerie.

– Bah !

– Parole d’honneur ! Connaissez-vous Saphir ?

– Non.

– Vous l’avez vue pourtant, le jour où vous vous êtes battu avec Paul.

– C’est vrai ; et je sais, en outre, qu’elle est le principal instrument du vicomte.

– Et de moi, donc !

– Je le sais aussi.

– Eh bien, Saphir a reçu de vous une belle lettre, ce matin.

– Quelle plaisanterie !

– Rien n’est plus vrai. C’est moi qui l’ai écrite. M. de Neubourg ne put réprimer un sourire.

– Vraiment ! dit-il.

– Rassurez-vous, je n’ai point signé tout au long, je me suis borné à écrire un G… une simple initiale.

– J’aime mieux cela. Et que contenait cette lettre ?

– C’était un message de jalousie.

– Allons donc !

– Vous êtes un ami de Saphir.

– Moi ?

– Vous vous ruinez pour elle.

M. de Neubourg se mit à rire.

– Voilà qui est superbe ! dit-il.

– C’est pour elle que vous vous êtes battu avec Paul de la Morlière il y a trois semaines.

– Merveille !

– Pour elle que vous avez fait le voyage en Normandie.

– Ah ! Voyons, comment cela ?

Alors Rocambole raconta à M. de Neubourg ce qui s’était passé à la Charmerie.

– Eh bien, dit le baron lorsque Rocambole eut terminé son récit, puisque décidément j’ai rompu avec Saphir, que dois-je faire ?

– Vous devez avoir un retour, céder à un amour violent…

– Je ne comprends pas.

– Et enlever Saphir.

– Expliquez-vous, maître Rocambole.

– Je ne le puis aujourd’hui, car je ne sais pas trop au juste comment les choses tourneront ce soir ; mais demain matin, avant le jour, je serai ici.

– Ici ?

– Non, à Beuzeville, ce qui revient au même. Vous m’ouvrirez votre fenêtre quand j’aurai frappé trois coups.

– C’est bien. Et d’ici là ?

– Mais, dame ! j’aurais besoin que vous alliez à l’habitation de M. de Verne.

– Voir Danielle ?

– Justement. A propos, avez-vous des nouvelles ?

– Non, pas depuis hier. Chenevières en est reparti le matin en me jetant un simple mot à la poste.

– Que vous disait-il ?

– Que Paul de la Morlière s’accommodait fort bien de son état de prisonnier.

– Je le crois : il est amoureux.

– Ainsi, j’irai voir Danielle ?

– Oui, aujourd’hui.

– Que lui dirai-je ?

– Que la nuit prochaine, je ne sais à quelle heure encore, mais ce sera certainement après minuit, elle m’attende… Eh mais ! ajouta Rocambole, qui parut réfléchir, voici qui est bien plus simple, il me semble.

– Quoi ?

– Puisque vous allez voir Danielle, restez-y.

– Jusqu’à quand ?

– Jusqu’à la nuit prochaine. Vous m’attendrez.

– C’est très bien, dit M. de Neubourg. Seulement, je fais une réflexion.

– Laquelle ?

– C’est que, pour enlever Saphir, comme vous dites, il me faudra peut-être un aide.

– Naturellement.

– Et que je suis seul.

Rocambole se mit à rire.

– Et moi ? dit-il.

– Vous ?

– Je m’arrangerai pour que le vicomte m’envoie quelque part, chez Ambroise, par exemple !

– Bon !

– Et je reviendrai avec vous.

– Mais il vous reconnaîtra ?

– On ne me reconnaît jamais, dit Rocambole, quand je ne veux pas être reconnu.

Et le faux valet remonta à cheval, ajoutant :

– Ainsi, voilà qui est convenu, n’est-ce pas ?

– Oui.

– A cette nuit ?

– Nous attendrons.

Rocambole rendit la main à son cheval et repartit.

· · ·

· · ·

– Décidément, s’était répété le vicomte pour la vingtième fois depuis trois jours, décidément je prends la vie au rebours et je suis fou. Me voici épris à près de soixante ans, moi qui n’aimais personne à vingt-cinq. C’est absurde !

Cette condamnation contre lui-même ainsi prononcée, M. de la Morlière avait fait tous ses efforts pour se rejeter dans le monde réel, c’est-à-dire dans ses combinaisons sournoises ayant pour but de faire épouser à son fils Paul mademoiselle Victoire de Morfontaine.

Certes, le dénouement qu’il entrevoyait à cette heure n’était point celui que son génie inventeur avait rêvé.

Il fallait que les événements lui forçassent singulièrement la main pour qu’il consentît à faire venir le marquis et à lui imposer le rôle d’un père irrité qui fait arrêter sa fille.

Tout au contraire, le vicomte avait songé à faire de son fils une manière de libérateur qui aurait sauvé sa nièce au moment suprême.

Malheureusement, les événements dominaient le vicomte. La prétendue imprudence du marquis de Morfontaine, qui avait laissé surprendre à sa femme une de ses lettres, le forçait à précipiter les choses et à leur donner une tournure brutale.

Le plan ingénieux dans lequel Saphir devait jouer le principal rôle n’était plus exécutable.

Il fallait renoncer à Saphir.

M. de la Morlière se promenait donc à grands pas, songeant, méditant, lorsque Rocambole revint. Le faux valet avait pris un air humble et naïf. On eût dit qu’il venait d’exécuter un ordre dont il ne comprenait ni le but ni la portée.

La veille encore, tout en songeant à utiliser les dispositions vicieuses du prétendu valet, le vicomte avait dédaigné de s’ouvrir à lui.

Mais en ce moment M. de la Morlière, ayant de nouveau remarqué le visage astucieux et plein d’intelligence de maître John, changea soudain de résolution.

– C’est fait, monsieur, dit Rocambole en ôtant respectueusement sa casquette.

– La dépêche est partie ?

– Elle est à Paris maintenant.

– C’est bien.

John fit mine de vouloir se retirer. Le vicomte le retint d’un geste.

– Reste, dit-il.

– Monsieur a besoin de moi ?

– Peut-être…

– J’attends les ordres de monsieur.

Le vicomte s’assit sur un banc du jardin qui se trouvait derrière lui, et John demeura respectueusement debout, sa casquette à la main.

– Il se peut, dit alors le vicomte, que je renonce à mon idée première relativement aux deux tourtereaux de la Maison-Blanche.

– Ah ! fit Rocambole qui joua un étonnement profond.

– Ils sont prévenus.

– De la présence de monsieur dans les environs ?

– Pas tout à fait, mais peu s’en faut.

Rocambole jeta son masque d’humilité. Il reprit son sourire moqueur, son attitude insolente, et dit à M. de la Morlière :

– Monsieur le vicomte avait bien voulu, hier soir, me faire quelques demi-confidences, puis il s’est ravisé sans doute.

– Non, mais…

– Et maintenant, sans doute, il est embarrassé ?…

– Eh bien ! fit brusquement le vicomte, si je l’étais ?…

– Monsieur l’est, cela se voit bien.

– Soit, je le suis.

– Et monsieur a raison de s’adresser à moi.

– Tu crois ?

– Je suis un homme de bon conseil à l’occasion. Seulement…

– Seulement ? interrogea le vicomte.

– Je ne puis donner un avis sûr que lorsqu’on m’a mis tout à fait au courant de la situation.

La physionomie de Rocambole était tellement intelligente en ce moment-là que M. de la Morlière fut comme fasciné par elle.

– Soit, dit-il. Je vais t’élever à la dignité de confident.

– En ce cas-là, répondit le valet, monsieur le vicomte me permettra de m’asseoir.

Et Rocambole prit un siège de jardin qui se trouvait à la portée de sa main et se plaça vis-à-vis de M. de la Morlière.

Alors celui-ci le mit au courant de la situation et finit par lui dire familièrement :

– Que ferais-tu à ma place ?

– Moi, dit Rocambole, j’attendrais l’arrivée du marquis.

– Bien.

– Et quand le marquis serait venu, je tiendrais conseil avec lui.

– Parfait !

– Et j’admettrais John dans ce conseil de guerre d’un nouveau genre.

Le vicomte fronça le sourcil.

– Ah ! dame ! ajouta froidement Rocambole, si monsieur croit pouvoir se passer de mes avis…

– Soit, dit M. de la Morlière. Cependant, d’ici là…

– Cependant, j’ai besoin de réfléchir. Monsieur le vicomte attendra bien à ce soir.

John avait le ton tranchant. M. de la Morlière en fut choqué, mais il ne manifesta point son mécontentement ; il avait cru comprendre que Rocambole était homme à le tirer du mauvais pas où il se trouvait maintenant.

– Mais, dit Rocambole, madame Saphir devient inutile à monsieur ?

– Absolument.

– Et monsieur va la renvoyer à Paris ?

Le vicomte tressaillit.

– Pourquoi ? fit-il sans trop savoir ce qu’il disait.

Rocambole laissa errer sur ses lèvres un sourire railleur.

– Mais, dit-il, je sais bien que monsieur le vicomte ne la renverra pas.

– Pourquoi ? répéta M. de la Morlière, que le seul nom de Saphir avait le privilège de jeter dans les espaces imaginaires.

– Mais parce que… parce que… Au fait ! cela ne me regarde pas… Mais cela se voit.

Le vicomte pâlit.

– Ah ! cela se voit ?

– Comme le soleil en plein midi.

– Mais…

– Sans compter, poursuivit le valet, que la lettre de ce matin…

Le vicomte tressaillit.

– Eh bien ! cette lettre… que sais-tu ?

– Moi, dit Rocambole, je sais tout, monsieur.

En ce moment on entendit le pas d’un cheval. C’était Saphir qui revenait…

Le vicomte se leva pour aller à sa rencontre.

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