Chapitre 26
Nous avons laissé Paul de la Morlière dans la mystérieuse demeure où l’avait conduit le vicomte Arthur de Chenevières.
Paul, on s’en souvient, après avoir été conduit dans la chambre qui lui était destinée par Danielle, cette femme dont il ignorait et l’origine et la manière de vivre, Paul, disons-nous, s’était endormi et n’avait ouvert les yeux que le lendemain.
Paul s’était levé, avait inutilement parcouru toute la maison sans rencontrer Danielle, s’était aperçu qu’un étranger avait passé la nuit dans la maison, et, rencontrant enfin dans le salon le domestique masqué de la veille, il lui avait demandé :
– Qui donc a couché là-bas, au rez-de-chaussée ?
A quoi le domestique avait répondu que Paul voulait savoir trop de choses.
Paul avait été pris à la gorge par un violent sentiment de jalousie. Un moment il était demeuré immobile, stupéfait.
Puis il avait retrouvé un peu de calme, et, regardant attentivement le valet :
– Que gagnes-tu au service de ton maître ? lui demanda-t-il ?
– Monsieur se trompe.
– Parle donc !
– Monsieur se trompe, répéta le valet, qui souriait toujours à travers son masque.
– Je ferai ta fortune…
Et Paul ouvrit son paletot et retira de sa poche un portefeuille assez bien garni. Le valet haussa les épaules.
– Je ne suis pas à vendre, monsieur, dit-il, et je ne puis pas dire ce que vous me demandez.
Paul était furieux et crispait ses poings.
– Monsieur, reprit le valet avec son flegme railleur, me fera-t-il l’honneur de me dire à quelle heure il désire déjeuner ?
Et il salua profondément, recula jusqu’à la porte dérobée du salon, la poussa et disparut.
Paul de la Morlière se retrouva seul, désappointé et plus que jamais intrigué.
Il courut sur les pas du valet, pénétra dans le corridor… le corridor était désert.
Il prit le parti de rétrograder et de revenir dans le salon.
La pendule marquait midi.
Or, puisque le valet masqué avait parlé de déjeuner, il était évident que le moment où ce repas lui serait servi n’était pas loin.
L’homme, arrivé au paroxysme de la colère et de l’impatience, éprouve quelquefois un brusque revirement de calme et de philosophie.
Paul se laissa tomber sur un siège, et roula ce siège au pied du guéridon placé au milieu du salon.
Sur ce guéridon se trouvaient des livres et des journaux.
Paul se mit à lire, afin de tromper son impatience.
Un quart d’heure s’écoula, puis une porte se rouvrit.
Le laquais masqué roulait devant lui une table toute servie, et il vint la placer devant le jeune homme.
La table supportait un confortable déjeuner et deux bouteilles d’un vin fort dépouillé qui paraissait d’un âge respectable.
– Monsieur est servi, dit le valet.
Il fit mine de se retirer une seconde fois, mais Paul le retint d’un geste impérieux.
– Reste, dit-il.
– Que veut monsieur ?
– Te faire une seule question.
– Si je le puis, j’y répondrai très volontiers, monsieur.
– Verrai-je madame Danielle aujourd’hui ?
– Oui, monsieur.
– A quelle heure ?
– Je ne sais pas.
Et le valet s’en alla.
Paul prit son parti de tout ce mystère. Il se mit à déjeuner de fort bon appétit, dégusta une tasse d’excellent café, avala un verre d’eau-de-vie de Dantzig et alluma un cigare.
Puis il descendit au jardin pour y faire un tour de promenade.
Le jardin était désert comme la maison.
Entouré de grands murs, ceints eux-mêmes par un rideau de peupliers séculaires, le jardin était planté à la française et fort négligé.
Tout semblait y attester la longue absence du maître.
Paul longea une grande allée d’arbres plantée au milieu et se dirigea ensuite jusque vers l’extrémité.
Il apercevait un mur et une porte. La vue d’une porte fera toujours battre le cœur d’un homme qui se sent prisonnier.
Paul alla droit à cette porte.
Elle était percée dans l’épaisseur du mur de clôture, plus élevé en cet endroit que partout ailleurs.
Cette porte, peinte en gris, était solide, massive et bien fermée au-dehors.
Paul essaya de l’ébranler, et reconnut l’existence de verrous extérieurs. Ceci complétait le mystère, car il devenait inouï qu’une porte fermât plutôt en dehors qu’en dedans.
Où donnait-elle ?
Malgré tous ses efforts, M. de la Morlière fils ne put parvenir à l’enfoncer.
Alors il chercha une fente, un trou, un interstice quelconque qui pût permettre à son regard de plonger au travers. Ce fut peine perdue.
On eût dit que la fin du monde était derrière cette porte.
Paul revint vers la maison, et retourna au salon.
La lecture a toujours été un excellent moyen de tromper la longueur du temps.
Paul s’allongea sur le canapé et prit un volume.
De temps en temps, cependant, il interrompait sa lecture pour prêter l’oreille et se demander si quelque bruit lointain ne lui parvenait point.
Un silence profond régnait autour de lui.
La nuit vint ; avec la nuit, le valet masqué reparut.
Le bizarre personnage venait allumer les flambeaux du salon.
Paul accueillit sa venue avec une sorte de joie.
– Ah ! enfin ! dit-il.
Le valet sourit.
– Monsieur a-t-il besoin de moi ? demanda-t-il.
– Oui et non.
– Ce n’est pas répondre.
– Dis-moi si madame Danielle viendra.
– J’ai eu l’honneur de l’affirmer à monsieur.
– Mais… quand ?
– Dans la soirée, mais je ne sais pas l’heure au juste.
Paul soupira.
Le valet reprit :
– Monsieur fera bien de dîner.
– Ah ! fit Paul.
– Le temps passe vite à table.
– Tu crois ?
– Parbleu ! Et si monsieur a quelque appétit…
– Soit, sers-moi.
Le valet s’en alla, demeura absent environ dix minutes, et revint ensuite, poussant devant lui la petite table toute chargée.
Le souper était non moins exquis, non moins délicat que le déjeuner.
– Ta maîtresse fait bien les choses, dit Paul en souriant. Le valet s’inclina sans mot dire.
Paul se versa un verre de madère plus jaune que l’ambre de l’Extrême-Orient.
– Et voilà un vin, ajouta-t-il, qui pourrait bien avoir trente années de bouteille.
– Je ne sais pas au juste, dit le valet, mais je pourrai le savoir.
– A qui le demanderas-tu ?
– A monsieur.
Ce mot, qui résonnait pour la seconde fois à l’oreille de Paul, lui brisa le tympan.
Il y avait donc un monsieur ?
Le valet le vit pâlir, tandis que sa main, agitée d’un tremblement convulsif, reposait le verre sur la table.
Aussi se hâta-t-il d’ajouter :
– Mais monsieur n’est pas ici, il est absent.
Paul respira.
– Où est-il donc ? demanda-t-il, faisant un suprême effort pour être calme.
– Il est à Paris.
Le laquais était un homme réservé. Comme le matin, il fit un pas de retraite, se bornant à dire :
– S’il manquait quelque chose à monsieur, monsieur sonnerait.
– Ainsi, tu ne veux rien me dire, insista Paul.
Le laquais, qui touchait au seuil de la porte, s’arrêta un moment.
– Dame ! dit-il, monsieur me demande des choses extraordinaires.
Et il salua et sortit.
– Et il y a des gens, murmura Paul, qui ne croient pas aux Mille et une Nuits… Ma foi ! dînons. Ce madère est exquis !
Notre héros s’attaqua bravement à quelques salaisons et à une coquille de crevettes, avant de passer à un turbot à la hollandaise, qui précédait lui-même une perdrix aux choux et un canard aux navets. Mais, tout en mangeant, il avait les yeux fixés sur la pendule, et il se disait que les heures passaient bien lentement.
Tout à coup, un léger bruit se fit entendre dans le corridor voisin ; la porte dérobée du salon s’ouvrit.
Paul jeta un cri de joie et aperçut Danielle.
Danielle entrait, calme, souriante, et plus belle que jamais.
Paul voulut se lever et courir à elle.
Elle l’arrêta d’un geste.
– Restez, dit-elle.
Puis elle vint s’asseoir à une faible distance, dans un fauteuil placé vis-à-vis du sien, et, toujours souriante, elle lui dit de sa voix harmonieuse et pleine de séduction :
– Je gage que vous vous êtes impatienté bien fort toute la journée, n’est-ce pas ?
– Je vous attendais.
– Oh ! fit-elle, je sais bien que vous avez beaucoup d’esprit et réponse à tout ; mais… est-ce sincère ?
Paul se laissa tomber aux genoux de Danielle et osa lui prendre la main.
– Mon Dieu ! dit-il, si vous saviez combien je vous aime !…
Le sourire de Danielle s’effaça.
– Soit, dit-elle, je vous crois.
– Et ce que j’ai souffert ! ajouta-t-il en fronçant le sourcil.
– Vous avez souffert ?
– Oui.
– Quand ?
– Aujourd’hui ?
– Pourquoi ?
Ce simple mot, si nettement formulé, bouleversa Paul.
– Pourquoi ?… pourquoi ?… répéta-t-il sur deux tons différents. Vous me le demandez ?
– Mais… sans doute.
– Mais j’ai horriblement souffert… mais cet isolement… ce silence…
– Tout cela est peut-être mystérieux, dit-elle, mais je ne vois pas en quoi cela a pu vous faire souffrir.
– Et cette chambre…
– Quelle chambre ?
– Où l’on m’a introduit hier au soir pour changer de vêtements, et qui, ce matin…
Paul n’acheva pas ; il lui sembla que Danielle devenait tout à coup pâle et tremblante, et qu’une tristesse profonde se répandait sur son visage.
– Ah ! dit-elle, vous êtes entré dans cette chambre ?…
– Oui, balbutia-t-il en baissant les yeux.
– Et puis vous avez sans doute questionné le valet qui vous sert ?
Danielle prononça ces mots sans irritation, mais avec un profond sentiment de tristesse, et cela suffit pour intervertir les rôles.
Paul ne questionna plus, il n’osait même répondre.
Il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence.
Enfin Danielle lui prit la main.
– Monsieur Paul, dit-elle, vous avez donc oublié déjà ?…
– Oublié ?
– Oui, ce que vous m’avez promis hier. Ne vous ai-je pas donné à choisir ?
– C’est vrai !
– Ou partir sur-le-champ…
– Oh ! jamais ! fit-il avec l’accent de la passion.
– Ou demeurer et ne vous étonner de rien… ne rien demander… attendre…
– Ah ! vous avez raison, dit-il, et cependant… Tenez, pardonnez-moi, madame, mais je vous aime et je suis jaloux de tout le monde !
– Soit, dit-elle, je vous pardonne… mais vous ne me questionnerez plus… jurez-le-moi !
– Je vous le promets.
– Et vous vous résignerez à votre captivité momentanée.
– Ah ! s’écria Paul, puisse-t-elle être éternelle, si je dois vous voir chaque jour… si…
Danielle secoua la tête.
– Oui, dit-elle, vous me verrez tous les jours, mais quelques instants à peine, et tenez…
Elle montra la pendule à son tour.
– Tenez, dit-elle, voilà le moment où il faut que je vous quitte… Voilà l’heure où déjà je ne m’appartiens plus.
– O mon Dieu !
Paul tenait toujours la main de Danielle dans les siennes.
– Non, dit-il, c’est impossible, vous n’allez point partir !
– Sur-le-champ, il le faut.
– Mais…
Elle lui sourit de son sourire d’ange.
– Voilà déjà, fit-elle, que malgré toutes vos promesses, vous me désobéissez… Ne vous l’ai-je pas dit ? je suis la femme du mystère.
Il courba le front.
– Pardonnez-moi, dit-il.
Et comme elle se levait :
– Mais je vous reverrai demain, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
– Oui, certes…
– Et… vous ne pouvez…
– Je ne puis vous dire à quelle heure, car je l’ignore moi-même… Je vous l’ai dit, je ne m’appartiens pas.
Danielle dégagea sa main, qu’il tenait toujours.
– Au revoir, dit-elle. Ne me suivez pas… restez là !
Son regard si doux fut impérieux l’espace d’une seconde, et fascina le jeune homme, qui demeura immobile.
Danielle s’éloigna lentement, arriva à la porte du corridor, la poussa devant elle et la laissa retomber entre elle et Paul.
Alors la jeune femme se trouva dans les ténèbres ; mais elle n’en avança pas moins d’un pas sûr, marcha jusqu’au bout du corridor, et frappa deux coups contre une petite porte qui s’ouvrit sans bruit et laissa passer un flot de clarté.
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