Chapitre 27
Il y avait à peine une heure que Saphir était partie, et déjà elle revenait !…
Rocambole, vu sa qualité de valet, s’était précipité à sa rencontre et lui avait ouvert la grille.
Si prompt que fût M. de la Morlière à descendre de chez lui pour venir au-devant de la jeune femme, Saphir et le faux valet n’en eurent pas moins le temps d’échanger quelques mots.
– Eh bien ? demanda tout bas Saphir.
– L’effet est produit.
– Bon !
– Il est pris !… Tu laisseras traîner ta lettre à propos, comme je te l’ai dit…
– Oh ! soyez tranquille, je sais mon rôle.
Le vicomte arriva, et Saphir prit son visage le plus renversé, comme on dit vulgairement.
– Comment ! s’écria le vicomte, vous êtes déjà de retour ?…
– Oui, répondit Saphir, qui paraissait plus agitée encore que lorsqu’elle était partie.
– Eh bien ? fit le vicomte qui la regardait fixement.
– Eh bien, quoi ? demanda-t-elle avec une sorte d’égarement.
– L’avez-vous vu ?
Elle parut tressaillir.
– Non, répondit-elle, je n’ai vu personne… je vous assure.
– Où donc êtes-vous allée ?
– J’ai suivi l’avenue… j’ai galopé droit devant moi… je ne sais pas…
La voix de la jeune femme tremblait, son geste était saccadé, toute sa personne témoignait d’une émotion violente.
Elle mit pied à terre, et, sans prendre la main que le vicomte lui offrait, elle traversa la cour, gravit le perron et se dirigea vers sa chambre.
Rocambole se frappa le front avec l’index, et regarda M. de la Morlière d’un air qui voulait dire à coup sûr :
– La pauvre femme perd la tête !
Le vicomte la suivit.
Saphir, arrivée sur le seuil de sa chambre, voulut s’y enfermer, mais le vicomte entra et lui dit :
– Je veux vous parler !
Saphir le regarda comme regardent les gens qui sont en proie à un égarement passager.
– Que voulez-vous ? dit-elle.
A mesure que la jeune femme semblait perdre son sang-froid, M. de la Morlière retrouvait un peu de ce calme irrité qui s’empare des gens qui veulent à tout prix obtenir une explication.
Il entra dans la chambre de Saphir et ferma la porte sur lui.
Saphir se laissa tomber sur un siège et attacha son regard sur le parquet.
Il semblait qu’elle eût oublié déjà la présence de M. de la Morlière.
Le vicomte s’assit auprès d’elle et lui prit la main.
– Qu’avez-vous donc, mon enfant ? lui dit-il.
Saphir releva la tête.
– Je n’ai rien, répondit-elle.
– Vous avez reçu, ce matin, une lettre… qui…
Le vicomte s’arrêta.
– C’est une lettre de ma sœur, dit brusquement Saphir.
Saphir mentait, et ne prenait même pas la peine de dissimuler.
– Ah ! vous avez une sœur ?
– Oui.
– Qui se sert d’un cachet armorié ? demanda le vicomte en la regardant avec attention.
Saphir haussa les épaules et parut vouloir garder son secret.
– Qu’est-ce que cela vous fait, par hasard ? dit-elle.
Ces mots froissèrent le vicomte.
– Tenez, reprit-il avec un emportement subit, vous feriez beaucoup mieux de me dire la vérité.
– Sur quoi ?
– Mais sur… cette lettre…
– A quoi bon ?
– Comment peut-on vous écrire ici ? A qui donc avez-vous donné votre adresse ?
Saphir se tut.
– Vous étiez sortie pour ne rentrer qu’à l’heure du déjeuner, poursuivit M. de la Morlière, et voici que vous revenez presque sur-le-champ. Pourquoi ?
– J’ai été indisposée, répondit Saphir, du ton d’une personne qui parle pour ne rien dire.
– Saphir ! Saphir !… murmura M. de la Morlière qui achevait de reperdre ce calme qu’il avait eu tant de peine à reconquérir, Saphir, vous me trompez !
– Mais, monsieur, s’écria-t-elle tout à coup et comme gagnée par un accès de colère, je vous dis que j’ai été, que je suis malade… que j’ai besoin d’air !… J’étouffe !…
Elle se leva et alla ouvrir la croisée, à laquelle elle s’accouda.
Dans les trois pas qu’elle fit, un papier s’échappa de son corsage entrouvert et tomba sur le parquet sans qu’elle eût paru s’en apercevoir.
Ce papier était une lettre, et le vicomte, dont elle attira soudain le regard, la reconnut pour celle que Saphir avait reçue le matin.
Oubliant toute retenue, toute mesure, M. de la Morlière se baissa, ramassa silencieusement cette lettre et l’ouvrit.
Saphir, toujours appuyée à la croisée, regardait dans le jardin et tournait le dos au vicomte.
Celui-ci lut :
« Ma chère Saphir,
« Tu es passée maîtresse dans l’art de narrer des contes bleus à ton ami.
« Je suis allé chez toi avant-hier, et on m’a appris que tu étais partie pour ton pays, que tu étais dans ta famille.
« Cela m’a paru d’autant plus fort que je ne te connais d’autre patrie que l’Algérie, et d’autres parents que le régiment de zouaves qui t’a adoptée jadis.
« Heureusement, ta lettre m’est parvenue le même jour, et j’ai su que tu étais en Normandie, auprès de la pauvre amie Nanette Gilion, qui est très malade et à qui les médecins ont conseillé l’air natal…
« Cette fable manquait d’ingéniosité, attendu que Nanette Gilion est une fille d’une santé superbe, et qui ne mourra que d’une attaque d’apoplexie foudroyante. Mais je suis bon prince, et je m’en serais contenté si le hasard n’était venu se mettre de la partie.
« Une heure après la réception de ta lettre, je sortais pour aller déjeuner, lorsque, sur le boulevard, à l’angle de la rue de Choiseul, j’ai rencontré Nanette Gilion, à pied, en toilette du matin, sortant de chez Delille, où elle avait fait des emplettes.
« – Ah ! par exemple ! me suis-je écrié en lui prenant la main, vous n’avez pas fait un long séjour en Normandie ?
« – Hein ? m’a-t-elle répondu en me regardant d’un air étonné.
« – Est-ce que vous ne revenez pas de la Normandie ?
« – Mais non.
« – C’est votre pays, cependant ?
« – Point du tout. Je suis Lorraine.
« – Mais, au moins, vous avez des parents en Normandie, près du Havre ?
« – Non.
« – Qui habitent une propriété qu’on appelle la Charmerie ?
« – Vous vous moquez de moi, mon cher, m’a répondu Nanette. Je ne connais rien de tout cela. Comment va cette bonne Saphir, car je suppose que vous êtes toujours son ami ?
« – Certainement.
« – Voici près de trois mois que je ne l’ai vue. Dites-lui bonjour pour moi. Adieu !
« Nanette m’a laissé, et je suis entré au café Anglais, méditant sur la rouerie des femmes. Or, figure-toi que le résultat de ma méditation a été tout autre que je ne l’eusse supposé moi-même.
« Je me suis aperçu que je t’aimais et que tu me faisais un vide affreux.
« Donc, je suis parti pour Criquetot, où je viens d’arriver, et je t’écris ces quelques lignes qui t’arriveront demain matin à la Charmerie, où tu es en compagnie de je ne sais qui. Mais, sois tranquille, je le saurai.
« Tu le sais, ma chère Saphir, je suis un homme bien élevé, incapable, par conséquent, de faire un esclandre, c’est ce qui m’empêche d’aller à la Charmerie ce soir.
« – Adieu, à demain. »
Une initiale, un G, était la seule signature de cette lettre.
M. de la Morlière l’avait lue d’un bout à l’autre sans que Saphir cessât de regarder dans le jardin ; mais il avait à peine fini sa lecture, et il tenait encore la lettre à la main, quand la jeune femme se retourna brusquement.
Ce fut un coup de théâtre.
Saphir se précipita sur la lettre et voulut l’arracher au vicomte.
Le vicomte se dressa furieux, et lui dit avec un ricanement sauvage :
– Ah ! ah ! c’est donc là ce que vous écrit… votre… sœur ?
– Monsieur !… balbutia Saphir.
– En vérité, poursuivit M. de la Morlière exaspéré, vous aviez donc pensé que vous pourriez me tromper ainsi ?
– Vous tromper ! s’écria Saphir, vous tromper !
– Oui, vous avez voulu… mais…
La voix du vicomte était rauque, étranglée ; la sueur mouillait son front.
Saphir, qui jouait merveilleusement le rôle que Rocambole lui avait imposé, prit, à ces derniers mots, un grand air de dignité offensée :
– Vous êtes fou ! dit-elle.
– Ah !… je suis… fou ?
– Sans doute.
– Vraiment ! vous osez… en présence de cette lettre ?
– Cette lettre a été écrite par un homme envers qui j’ai de grands torts, et qui fut toujours bon pour moi.
– Vous en convenez donc ?
– Mais certes, oui ! Et pourquoi vous le cacherais-je… à vous ! fit-elle en le toisant des pieds à la tête. De quel droit me questionnez-vous ? Pourquoi vous tromperais-je ?
Ces paroles de Saphir exaspérèrent le vicomte ; son caractère violent reprit le dessus.
– Mais, s’écria-t-il, si cet homme vient ici, je ne le recevrai pas, je ne veux pas le recevoir !
– Il n’y viendra pas, soyez tranquille, je l’ai vu.
– Ah ! vous l’avez… vu ?
– Oui, ce matin, et il sait tout. Il sait que je suis avec le père de Paul, et il n’a point voulu me croire quand je lui ai juré…
Saphir mit sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
M. de la Morlière, peu touché des larmes de Saphir, laissa échapper un horrible juron, se leva et voulut sortir. Mais cet accès de colère n’eut que la durée d’un éclair.
Il revint auprès de la jeune femme.
– Pardonnez-moi, dit-il ; je suis violent, mais j’ai le cœur meilleur que la tête.
Il lui prit la main, et comme il était redevenu calme tout à coup, Saphir ne la lui retira point.
– Mais, mon enfant, dit-il, à présent que j’ai repris la sagesse de mes cinquante années, parlez-moi comme à un vieil ami.
– Soit !
– Dites-moi la vérité.
– Je le veux bien.
– Vous avez vu ce monsieur… ce matin, dites-vous ?
– Oui, en sortant d’ici. Il était à cheval, au bout de l’avenue. Il me guettait.
– Et vous lui avez tout dit ?
– Tout et rien. Je me suis bornée à lui jurer que je ne faisais pas de mal ici.
– Et il ne vous a pas crue ?
– Non.
– Que s’est-il donc passé entre vous ? demanda le vicomte.
Saphir baissa les yeux et murmura :
– Le baron m’a dit : « Je ne veux pas savoir avec qui tu es là, dans cette maison, ce que tu y fais et ce que tu dois y faire encore. Si tu veux ton pardon, je te l’accorde, mais à une condition, c’est que tu vas me suivre sur-le-champ. Nous prendrons le chemin de fer à Beuzeville. »
– Et vous avez refusé ?
– Oui.
– Alors, qu’a dit le baron ?
« – Tu es une ingrate, m’a-t-il répondu, et tu ne méritais pas ce que j’ai fait pour toi. Ne songe plus à me revoir. »
– Il m’a tourné le dos, acheva Saphir, qui essuya une larme absente dans le coin de son œil, et il s’est éloigné précipitamment.
– Mais, dit le vicomte, vous l’aimiez donc ?
Saphir hocha la tête.
– Je n’aime que Paul, dit-elle, mais j’avais pour le baron de la reconnaissance. Il avait été si bon pour moi !
– Et vous ne le reverrez pas ?
– Jamais ! répondit Saphir.
M. de la Morlière pressa la main de la jeune femme.
– Eh bien, dit-il, je tâcherai de le remplacer…
– Vous ?
– Moi, dit-il. Car…
Il hésita un instant encore ; et puis un sourire vint à ses lèvres.
– Ne suis-je pas le père de Paul ? dit-il.
En ce moment, Rocambole entra.
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