Chapitre 28
L’arrivée de Rocambole fut pour M. de la Morlière une heureuse diversion.
Saphir en profita pour retenir le prétendu valet et lui donner quelques ordres.
M. de la Morlière sortit.
Il avait besoin d’air, il avait surtout besoin de solitude.
Son entrevue du matin avec Ambroise modifiait singulièrement tous ses projets.
Comme l’avait fort bien dit Rocambole, Saphir devenait sinon un personnage inutile, du moins fort secondaire en présence du prochain départ de Léon de Pierrefeu et de Victoire de Morfontaine.
Cependant, ainsi que le lui avait prédit Rocambole, M. de la Morlière voulait garder Saphir, et la perspective qu’on la lui pouvait enlever au premier moment le faisait frissonner.
Le reste de la journée s’écoula pour le vicomte dans une fiévreuse anxiété.
Enfin le soir vint.
Rocambole, qui servait à table, prit à tâche de ne pas laisser le vicomte et Saphir dix minutes de suite en tête à tête.
Après le dîner, la jeune femme prétexta une violente migraine et se retira.
Ceci servait les plans de M. de la Morlière ; il aimait autant que Saphir n’assistât point à l’arrivée du marquis de Morfontaine.
Lorsque Saphir se retira, il était neuf heures et demie.
M. de la Morlière descendit au jardin pour fumer un cigare, et y trouva de nouveau Rocambole, qui se planta devant lui, sa casquette à la main.
– Que veux-tu ? lui demanda-t-il.
– Une permission de deux heures, s’il vous plaît.
– Pourquoi ?
– Pour aller, comme disent les soldats, pousser une reconnaissance.
– De quel côté ?
Rocambole cligna de l’œil.
– Monsieur le vicomte m’a dit, je crois, qu’il tenait beaucoup à conserver Saphir.
– Je n’ai pas dit cela, répliqua brusquement M. de la Morlière.
– Ou tout au moins…
– Tais-toi ! où veux-tu aller ?
– Je voudrais savoir où est le monsieur en question, vous savez ?…
– Il est parti.
– Bah ! fit Rocambole d’un air incrédule.
– Saphir me l’a appris.
– Ah ! c’est différent…
Et Rocambole tourna sur ses talons et fit mine de s’en aller.
– Reste ! dit le vicomte.
Puis il ajouta tout bas :
– Penses-tu donc que Saphir m’ait menti !
– Dame ! je ne sais pas.
– Parle ! tu es renseigné…
– Monsieur le vicomte ne me croira pas plutôt que madame.
– Au contraire. Parle…
– Eh bien, pendant que j’expédiais à Beuzeville la dépêche de monsieur le vicomte au marquis de Morfontaine…
– Eh bien ?
– Il est arrivé, par le train de Paris, une caisse à l’adresse du baron Gontran de Neubourg.
– Gontran de Neubourg ! exclama le vicomte.
– Oui, monsieur.
– Celui qui s’est battu avec mon fils, il y a trois semaines ?
– Lui-même.
– Ah ! c’en est trop ! murmura le vicomte avec rage.
– C’est pour cela, reprit Rocambole, que je voudrais aller faire un tour.
– En quel endroit ?
– Mais dans les environs de la maison du marquis de Verne, l’ami du baron.
– Va ! dit M. de la Morlière.
Rocambole salua et gagna la cour, puis l’écurie.
Le vicomte le rappela.
– Est-ce que tu vas à cheval ? lui dit-il.
– Dame ! il y a loin…
– Et tu ne crains pas d’être remarqué ?
– Mais non. J’attacherai mon cheval dans un bois voisin.
– Très bien.
Rocambole sella le cheval blanc, sauta dessus et partit. Dix heures sonnaient à un clocher voisin lorsqu’il eut atteint l’extrémité de l’avenue.
– Hé ! hé ! se dit-il, je n’ai pas grand temps à perdre si je veux rattraper maître Ambroise.
Il lança le cheval à fond de train et prit la route de Beuzeville.
Le chemin de la Charmerie et celui qui venait de la ferme se réunissaient à deux kilomètres environ en avant de la station du chemin de fer.
Il avait plu dans la soirée et Rocambole, arrivé au point de jonction, profita de cette circonstance.
Il mit pied à terre, et grâce à un beau clair de lune, il put examiner si le chemin portait l’empreinte des roues d’une voiture.
Aucune trace n’existait ; le fermier n’avait point passé encore.
Rocambole attendit et prêta l’oreille.
Bientôt il entendit, dans l’éloignement, un bruit de grelots et le claquement d’un fouet.
– Le voici, se dit-il.
Et, en effet, c’était le fermier qui arrivait au grand trot de sa jument cauchoise.
– Halte ! lui cria Rocambole.
Ambroise reconnut le faux valet à la voix et s’arrêta.
– Est-ce vous ? demanda-t-il.
– C’est moi.
– Bon ! répondit le fermier. Je suis un peu en retard, n’est-ce pas ?
– Fouette ton cheval, nous rattraperons le temps perdu.
Et Rocambole se rangea à la gauche du cabriolet, disant :
– Voilà que tu vas voyager comme un ambassadeur, avec un coureur à ta portière.
Ambroise salua.
– Ou comme un voleur qu’un gendarme escorte, acheva Rocambole avec son rire moqueur.
Le fermier se trouva mal à son aise sur sa banquette.
– Toujours vos vilaines plaisanteries, murmura-t-il.
Rocambole reprit :
– Tu vas à la station attendre le marquis de Morfontaine ?
– Vous le savez bien.
– Tu le connais, le marquis, hein ?
– Belle question !
– Penses-tu qu’il te reconnaîtra, lui ?
– C’est bien possible.
– Avant d’aller à la station, continua Rocambole, tu ferais bien de t’arrêter dans Beuzeville.
– Ce n’est pas le plus court.
– Non, mais j’y ai affaire.
– C’est différent.
– Je veux laisser mon cheval à l’auberge.
– Et vous viendrez avec moi à la station du chemin de fer ?
– Mais, oui… Je veux voir le marquis, moi.
Ambroise obéissait à Rocambole avec la servilité d’un Nègre. Il prit le chemin du village, et s’arrêta devant l’auberge où logeait M. de Neubourg.
Le baron n’y était point. Sans doute, il était allé voir Danielle.
Rocambole mit pied à terre et frappa à la porte.
Un valet d’écurie vint ouvrir.
– Eh bien, garçon, repartit le faux valet, au lieu de te coucher, tu vas me bouchonner ce cheval, qui est trempé de sueur ; tu lui donneras six litres d’avoine, trois avant boire, trois après, et tu m’attendras.
– Tiens ! fit le garçon étonné, où donc que vous allez ?
– Au chemin de fer, porter un paquet.
– A quelle heure reviendrez-vous ?
– Après l’arrivée du train. Mais donne-moi une chambre, parce qu’il peut bien se faire qu’il se trouve dans le train quelqu’un de Paris que nous attendons.
Le valet attacha le cheval à un anneau fixé dans le mur de la cour, puis il ouvrit une porte dans le corridor et dit :
– Voilà ce que nous avons de plus propre.
– Je vais toujours m’y laver les mains. Occupe-toi de mon cheval.
Rocambole prit une chandelle sur la table de la cuisine, cria à Ambroise, toujours au-dehors :
– Attendez-moi une minute !
Et dit au valet :
– Occupe-toi de mon cheval.
Le palefrenier emmena la monture à l’écurie, et Rocambole s’enferma dans la chambre, après avoir tiré de dessous sa livrée un petit paquet de vêtements, un peigne de plomb et du cosmétique noir.
Ambroise, toujours dans son cabriolet, attendait fort patiemment que Rocambole sortît.
Enfin il reparut, ou du moins le fermier entendit une voix qui criait au valet d’écurie :
– N’oublie pas : trois litres avant boire, trois litres après ?
En même temps, il vit grimper dans son cabriolet un homme qu’il ne reconnut pas tout d’abord.
C’était un garçon vêtu d’une braie bretonne bleue, d’une veste grise, la tête couverte d’un large chapeau, la jambe nue et le pied chaussé de bons souliers ferrés.
Il avait de longs cheveux noirs qui flottaient sur ses épaules et des favoris de même couleur.
Ambroise crut d’abord que c’était un voyageur qui sortait de l’auberge en même temps que Rocambole.
– Vous vous trompez, dit-il ; qui êtes-vous donc ?
– C’est moi, imbécile, répondit la voix de Rocambole.
– Vous ! s’écria le fermier stupéfait.
– Oui, filons !
Rocambole, ainsi métamorphosé, déroula une blouse qu’il avait sous le bras et se la passa, disant :
– Je suis un gars du pays de Vannes, le propre neveu, à la mode bretonne, de ta défunte première femme.
– Mais…
– Ecoute donc, butor ! Je suis arrivé hier matin, et tu m’as pris pour valet de charrue.
– Mais… cependant…
– Je ne parle que le bas-breton… A propos, le parles-tu, toi, le bas breton ?
– Un peu.
– C’est parfait. Je suis ton neveu, tu es mon oncle.
Ambroise regardait Rocambole ainsi métamorphosé avec une stupéfaction impossible à décrire.
– C’est à ne pas croire que c’est vous, murmura-t-il.
– C’est moi, cependant.
– Ainsi, je suis votre oncle ?
– Oui. Et tu peux parler en français devant moi, attendu que je ne sais que le bas-breton. Tu le diras au marquis.
– Mais… pourquoi ?
– Ah ! répondit Rocambole, je vois qu’il faut te mettre les points sur les i.
– Dame !
– Je te dirai donc qu’entre gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps et qui, jadis…
– Chut ! fit Ambroise.
– La conversation peut aller loin. Comprends-tu ? Je veux savoir.
– Oui.
– Et je te dirai, pour ta gouverne, que si je te vois faire un signe d’intelligence au marquis pour l’engager à se défier…
– Ah ! répliqua Ambroise avec un accent de franchise, du moment que je trahis les gens, je ne fais pas les choses à moitié. Si vous y tenez, je ferai jaser le marquis.
– J’y tiens.
– Alors, on verra.
Rocambole et Ambroise achevaient d’échanger ces quelques mots, lorsque le cabriolet arriva à la station.
Un coup de sifflet venait de retentir dans le lointain.
C’était le train de Paris qui s’avançait.
Un homme d’environ quarante-cinq ans, de haute taille, mis avec distinction et enveloppé dans un chaud vitchoura, en descendit.
Cet homme jeta un regard indécis autour de lui, comme s’il eût cherché quelqu’un.
– Tiens ! dit Rocambole au fermier, voilà ton homme.
– C’est lui, en effet, dit Ambroise.
Il descendit du cabriolet et laissa les rênes aux mains de Rocambole ; puis il alla à la rencontre du marquis et le salua.
Le marquis le regarda attentivement et tressaillit.
– Ambroise, dit-il.
– Moi-même…
– Toi… ici ?…
– Oui, monsieur le marquis.
– Et qu’y viens-tu faire ?
– Je viens de la Charmerie.
– Ah !
– Je viens vous chercher.
– C’est différent.
Le marquis avait une petite valise à la main. Il la tendit à Ambroise, qui ouvrit le tablier du cabriolet.
– Montez, monsieur le marquis, dit-il ; nous causerons en route.
Le marquis jeta sur Rocambole un regard de défiance.
– Oh ! dit Ambroise, fidèle à sa leçon, ne faites pas attention, monsieur le marquis, c’est le neveu de ma défunte femme, un petit Bas-Breton qui ne sait pas un mot de français.
– Ah ! fit le marquis.
– Et, acheva Ambroise, nous pouvons parler.
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Une heure après, le marquis et Ambroise, qui ne s’étaient fait aucun scrupule, en présence du prétendu Bas-Breton, de parler de leurs relations passées, arrivèrent à la Charmerie.
M. de la Morlière était à sa fenêtre lorsque les lanternes du cabriolet brillèrent à l’extrémité de l’avenue.
Il descendit en toute hâte, en appelant :
– John ! John !
Mais John n’était point rentré.
Le vicomte ouvrit lui-même la grille et se précipita dans les bras du marquis avec effusion.
– Ah ! cher… murmura le marquis, non moins sentimental que le vicomte.
Mais celui-ci, qui n’avait point pris garde au Bas-Breton, se hâta de dire :
– Voyons, mon cher cousin, il est temps de causer, et je ne vous ai pas fait venir inutilement en toute hâte. Venez. Ambroise n’est point de trop.
Et le vicomte prit M. de Morfontaine par le bras, disant :
– Viens avec nous, Ambroise.
Le vicomte fit monter le fermier et M. de Morfontaine dans sa chambre, et s’y enferma avec eux.
Alors Rocambole, toujours Bas-Breton des pieds à la tête, sortit du cabriolet, attacha le cheval, qu’il débrida, puis se glissa dans la maison à son tour.
– Je veux savoir ce qu’ils disent, murmura-t-il.
Il monta et pénétra dans la chambre de Saphir par le cabinet de toilette.
Saphir dormait.
Rocambole ouvrit un placard percé dans le mur qui séparait l’appartement de Saphir de celui de M. de la Morlière, et il colla son œil à un petit trou par lequel filtrait un rayon lumineux…
– Le conseil de guerre est ouvert !… se dit-il, laissant glisser sur sa bouche railleuse un sourire silencieux.
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