Chapitre 29
Le jour naissait quand maître Ambroise sortit de la chambre de M. de la Morlière.
Le marquis de Morfontaine, le vicomte et Ambroise avaient eu une longue conférence.
Le vicomte accompagna le fermier jusque dans la cour.
– Ainsi, lui dit-il, voilà qui est bien convenu ?
– Parfaitement, monsieur.
– Tu vas t’occuper de trouver une voiture de voyage.
– Oui.
– Les deux tourtereaux y monteront pour aller à Fécamp.
– Bien entendu.
– Et, au premier relais, le marquis fera le reste.
– Ca ne fait pas un pli. Bonsoir, monsieur le vicomte, bonne nuit !
– Tu pourrais dire bonjour, fit M. de la Morlière.
– C’est vrai, voilà l’aube.
Le vicomte, qui s’était arrêté sur le perron, rentra et ferma la porte au verrou.
Le fermier se dirigea vers son cabriolet.
Le paysan bas-breton, le propre neveu de la défunte à maître Ambroise, c’est-à-dire Rocambole, n’y était plus.
– Hé ! garçon ! appela le fermier par deux fois.
Personne ne répondit.
– Faut croire qu’il est parti, pensa le fermier.
Il détacha son cheval, devant lequel le faux valet avait jeté une demi-botte de foin, le rebrida, monta dans le cabriolet et partit, laissant la grille ouverte.
– Où diable est-il donc ? se demanda Ambroise.
Dans l’espoir de rencontrer Rocambole, il s’en alla au pas tout le long de l’avenue, puis dans le chemin qui conduisait à l’embranchement des deux routes. Il mit une heure à faire ce trajet de trois quarts de lieue, sans avoir rencontré personne.
Cependant, comme il allait passer devant la croix qui indiquait la bifurcation des deux chemins, celui de Beuzeville et celui de la ferme, il entendit le galop lointain d’un cheval.
– Ca pourrait bien être lui, ma foi ! se dit-il.
Et il s’arrêta, prêtant l’oreille.
En cet endroit, le sol était couvert d’arbres, de pommiers pour la plupart ; le chemin était encaissé et bordé de grandes haies vives, de telle façon que la vue était assez bornée.
Le galop se rapprochait. Ambroise attendit.
Cependant le chemin de Beuzeville était désert aussi loin que l’œil pouvait plonger.
– Jarnidieu ! murmura tout à coup Ambroise, c’est bien lui ! il vient à travers champs.
En effet, par une brèche de la haie, le fermier venait d’apercevoir Rocambole, qui galopait à travers les guérets.
– Il a coupé au plus court, pensa Ambroise. D’où peut-il donc venir ?
C’était bien Rocambole.
Rocambole dépouillé de son costume de Bas-Breton, ayant repris sa livrée, et monté sur le cheval noir.
Le cheval blanc, on s’en souvient, était resté à l’auberge de Beuzeville.
Ambroise attendit.
Cinq minutes après, Rocambole était auprès de lui.
– D’où venez-vous donc, Jésus-Dieu ? demanda le fermier.
– Ceci ne te regarde pas.
Rocambole mit pied à terre.
– Eh bien ? fit-il.
– On a arrangé un petit plan tout mignon.
– Ah !
– Et on compte pincer les tourtereaux ce soir… à la nuit.
– J’ai bien entendu le commencement de cela, dit Rocambole, mais il a fallu que je m’en aille. Conte donc un peu.
– Il est toujours convenu, pour le marquis et le vicomte, que les jeunes gens s’embarquent à Fécamp, demain, au point du jour.
– Naturellement.
– Le vicomte a dit : « Il est fâcheux qu’il n’y ait que trois lieues et demie de la ferme à Fécamp. »
– Ah ! il a dit cela ?
– Oui, et il a ajouté : « Car il ne faut pas songer à une chaise de poste et à un relais. »
– C’est juste, dit Rocambole.
– Mais, reprit Ambroise, j’ai eu une petite idée, moi.
– Voyons ?
– J’ai dit que souvent il arrivait pour M. Léon ou Mademoiselle Victoire, des paquets au bureau à la station de Beuzeville.
– Très bien.
– Et que, bien certainement, M. Léon voudrait y passer.
– A merveille.
– De telle façon que cela permettrait à M. le marquis de jouer sa petite comédie.
– Quelle est-elle ?
Ambroise haussa les épaules dédaigneusement.
– Ces gens-là, dit-il, baissent considérablement.
– En vérité !
– Ils ont eu de l’imagination dans leur jeunesse, mais le temps est passé. Figurez-vous que le marquis songe à employer le commissaire de police.
– Je m’y attendais, dit Rocambole, et j’ai pris mes mesures en conséquence, mon bonhomme.
– Vrai ?
– Mais certainement.
– Eh bien ! que dois-je faire ?
– Nous avons dit, à tout hasard, au vicomte, que les jeunes gens devaient s’embarquer à Fécamp.
– Oui.
– Tu vas rentrer à la ferme, tu les feras monter de gré ou de force dans ta carriole.
– Après ?
– Et tu les conduiras à Fécamp.
– Mais…
– Il y a, il doit y avoir un navire en partance. S’il n’y en a pas, tu trouveras une barque, un canot, une embarcation quelconque, pour les conduire au Havre, où ils trouveront un brick ou un vapeur.
– Soit Mais s’ils ne veulent pas ?…
– Bah ! quand tu leur diras que le marquis est à la Charmerie…
– Vous avez raison, dit Ambroise, c’est une bonne raison, et ils trouveront que ma jument ne marche pas assez vite.
– C’est mon avis.
– Mais alors… la chaise de poste ?…
– Tu viendras flâner vers midi dans la pièce de sarrasin qui est derrière la Charmerie.
– Bon !
– Et je te donnerai de nouvelles instructions.
– C’est différent.
– Va et hâte-toi. Au revoir.
Rocambole sauta de nouveau en selle et repartit.
Maître Ambroise tourna la croix et prit le chemin de sa ferme.
Cette fois il mit sa jument au trot, et comme c’était une vaillante bête, qui allongeait très proprement, il arriva encore avant le soleil levé.
Les domestiques seuls commençaient à donner signe de vie dans la ferme.
Pornic couplait ses bœufs sous le joug, le pâtre ouvrait les claires-voies des étables, le charretier pansait ses trois chevaux.
Ambroise était parti la veille au soir sans dire où il allait, et après que sa bourgeoise s’était allée coucher ; de telle façon que la fermière n’avait pu lui demander aucune explication.
En voyant entrer le cabriolet du maître dans la cour, Pornic laissa ses bœufs et accourut prendre la bride.
Ambroise descendit et appela le charretier.
Celui-ci vint à son tour et ôta son bonnet de coton bleu.
– Mets-moi la Cocote à l’écurie, ordonna le fermier ; mais ne la dégarnis point et donne-lui une forte avoine… huit litres.
– Est-ce que vous allez encore en route, not’ maître ?
– Oui-dà, répondit Ambroise, je repars dans une heure.
– Alors il ne faudrait pas dételer ?
– Si fait bien ! dit Ambroise, car je prendrai la carriole à quatre roues.
Les valets de ferme se regardèrent avec quelque étonnement.
Ce que maître Ambroise appelait la carriole à quatre roues était un affreux véhicule qui demeurait toute l’année sous la remise, et dont on ne se servait jamais, tant il était lourd. Mais il avait six places à l’intérieur et un grand coffre par-derrière, dans lequel on pouvait mettre bien des paquets.
– Ca sera lourd pour Cocote, dit le charretier en manière de réflexion.
– Aussi, répliqua maître Ambroise, tu mettras le Gris au palonnier.
Le Gris était un petit cheval élevé à la ferme, et qui trottait que c’était une bénédiction.
Ces précautions prises et ces ordres donnés, maître Ambroise n’entra point à la ferme, mais il se dirigea vers la Maison-Blanche, en enjambant la haie du jardin.
Les premiers rayons du soleil glissaient à peine au sommet des pommiers, et tout dormait dans la maison.
Maître Ambroise frappa doucement à un volet du rez-de-chaussée.
C’était la croisée de la chambre occupée par Léon.
Le jeune homme avait sans doute le sommeil excessivement léger, car il sauta lestement à bas de son lit et vint ouvrir.
– Tiens ! c’est vous, le fermier ? dit-il.
– C’est moi, monsieur Léon.
– Que voulez-vous ?
– Il faut vous habiller.
– Pourquoi cela ?
Léon se frottait les yeux et regardait la pendule de la cheminée.
– Parce que vous allez faire un petit voyage.
– Plaît-il ?
Le fermier enjamba l’entablement de la croisée, et sa physionomie prit une expression mystérieuse qui étonna Léon de Pierrefeu.
Puis il continua :
– Le père Ambroise est un bon homme, n’est-ce pas ?
– Dame ! fit Léon.
– Un brave fermier tout rond, qui aime sa belle-sœur, madame Hulot, accueille bien les gens qu’elle lui amène et ne se mêle de rien… hein ?
Léon fronça le sourcil.
– Pourquoi diable me dites-vous tout cela, père Ambroise ?
Le fermier continua :
– Mais il a l’œil ouvert, le père Ambroise, il voit tout et ne dit rien.
Léon tressaillit et regarda plus attentivement le fermier.
– Un jeune homme et une jeune fille qui s’en viennent au fond de la Normandie avec une vieille dame… qui ne sortent guère… qui ont l’air de se cacher… dame ! ça donne à penser, voyez-vous ?
Léon se méprit aux paroles du fermier, et il crut que maître Ambroise, au courant de la situation, ne voulait point se faire son complice.
– Ah ! s’il en est ainsi, dit-il avec un accent de fierté, si nous vous gênons, monsieur Ambroise, nous sommes prêts à partir.
– Ta, ta, ta ! dit-il, vous êtes prompt comme la poudre, monsieur Léon, écoutez donc…
– Parlez !
– Si je vous dis que je sais tout, c’est que je veux vous être utile…
– Ah !
– Et vous sauver.
– Me sauver ! exclama le jeune homme, étourdi de ce mot.
– Dame ! fit naïvement le fermier, vous êtes un beau monsieur de la ville, et vous avez étudié dans les livres. Vous n’êtes donc pas sans savoir que la justice se mêle des affaires d’un joli jeune homme comme vous qui enlève une jolie demoiselle comme mademoiselle Victoire, alors que celle-ci n’a pas vingt et un ans, et qu’elle est quasiment mineure, comme on dit.
– Comment ? que dites-vous ?… Parlez !… murmura Léon avec vivacité.
– Est-ce que vous connaissez le marquis de Morfontaine ? demanda le fermier en clignant de l’œil.
– Le père de Victoire ?
– Justement. Eh bien ! il est près d’ici… à trois lieues !
– Ciel !
– Et ce soir il compte venir vous faire une visite…
Léon jeta un cri.
– Avec un commissaire de police et deux gendarmes. Comprenez-vous, maintenant ?
– O mon Dieu ! pauvre Victoire ! murmura le jeune homme.
– Heureusement que je suis là, dit Ambroise. Allons, habillez-vous… et promptement !
Ambroise sauta dans la chambre de Léon, courut à la porte, passa dans le corridor et grimpa l’escalier quatre à quatre.
Il frappa rudement à la porte de madame Hulot qu’il éveilla, disant :
– C’est moi, le beau-frère ; ouvrez ! ouvrez !
Madame Hulot vint ouvrir.
– Vite ! dit Ambroise, habillez-vous, éveillez la demoiselle… Il faut partir.
– Partir !
– Oui… je vous conterai cela… Le marquis est à vos trousses.
Madame Hulot poussa un cri d’angoisse et s’habilla quatre à quatre. Alors le fermier descendit chez Léon et lui dit :
– Nous allons à Fécamp… Il y a toujours des navires… Vous vous embarquerez pour l’Angleterre…
– Mais… la mère de Victoire…
– J’arrangerai tout cela, dit Ambroise. Je ferai, s’il le faut, le voyage de Paris.
Puis il ajouta :
– Si vous n’avez pas assez d’argent, je vous en avancerai. J’ai toujours un vieux sac de cuir plein de louis. C’est le deuxième terme de notre fermage.
– Merci ! dit le jeune homme.
Moins d’une heure après, Léon de Pierrefeu, Victoire de Morfontaine et madame Hulot montaient dans la fameuse carriole à quatre roues.
Cocote était au brancard, on avait attelé le Gris au palonnier, et maître Ambroise, juché sur le siège et enveloppé dans une bonne limousine toute neuve, faisait claquer son fouet avec le savoir magistral d’un vrai postillon.
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