Chapitre 30
Tandis que maître Ambroise s’en allait à la ferme pour y presser le départ de Léon de Pierrefeu et de Victoire de Morfontaine, Rocambole, dont il était devenu l’esclave, retournait fort tranquillement à la Charmerie. Il était venu au galop jusqu’à la croix des deux chemins ; mais lorsqu’il eut vu le fermier, il avait jugé inutile de se presser davantage, et il avait continué son chemin au pas. Aussi le soleil était-il levé depuis longtemps lorsqu’il arriva à la villa. M. de la Morlière était à sa fenêtre lorsque le faux valet entra dans la cour.
Le vicomte l’avait vu partir monté sur le cheval noir, et il le voyait revenir sur le cheval blanc. C’était assez extraordinaire déjà ; enfin Rocambole avait passé toute la nuit dehors.
– D’où sors-tu donc ? lui cria le vicomte.
Rocambole fit un léger signe de la main qui voulait dire :
– Attendez-moi, j’ai beaucoup de choses à vous apprendre.
Il mit son cheval à l’écurie, lui donna un coup de bouchon, jeta une botte de paille dans le râtelier, et monta chez le vicomte.
M. de la Morlière avait attendu Rocambole toute la nuit avec une vive anxiété.
Le faux valet prit une mine soucieuse.
– Ah çà ! dit le vicomte, m’expliqueras-tu ta conduite ?
– Ouf ! répondit Rocambole ; malgré le respect que je lui dois, monsieur le vicomte me permettra bien, j’imagine, de prendre un siège. Je suis rendu.
– D’où viens-tu ?
– De Beuzeville.
– Bah !
– Et avant d’aller à Beuzeville, j’ai passé les deux tiers de la nuit à rôder autour de l’habitation de M. de Verne.
Le vicomte tressaillit.
– Pourquoi ? fit-il avec une certaine anxiété.
– Pour me mettre au courant des faits et gestes de M. le baron.
– Ah ! ah !
– Le baron n’est point parti.
– Tu l’as vu ?
– Comme je vous vois.
– Il ne partira point ?
– Il ne partira qu’avec Saphir.
Le vicomte serra les poings.
– C’est ce que nous verrons, dit-il.
– Cependant, si monsieur le vicomte n’a plus besoin d’elle…
Cette observation, faite d’un ton naïf, bouleversa M. de la Morlière. Au lieu d’y répondre directement, il s’emporta.
– Qu’importe ? dit-il, je ne veux pas qu’elle parte !…
– Après cela, murmura Rocambole, si monsieur le vicomte a des raisons, c’est différent…
– Et tu dis que cet homme…
– Je dis que M. le baron prend ses mesures pour partir avec Saphir.
– C’est impossible !
– Si elle sortait d’ici… toute seule…
– Elle ne sortira pas, dussé-je l’enfermer dans sa chambre.
Rocambole eut un fin sourire.
– Monsieur le vicomte est bien jeune, dit-il, et on voit bien qu’il n’a jamais perdu son temps à étudier les femmes.
– Que veux-tu dire ?
– Si madame Saphir était enfermée, elle passerait par la fenêtre. Si elle sait que le baron rôde dans les environs… car elle le croit parti…
– C’est vrai.
– Eh bien, elle est capable de vouloir le rejoindre à tout prix.
Ce que Rocambole affirmait là était tellement selon le cœur humain, que M. de la Morlière en comprit la justesse.
– Que faire donc ? murmura-t-il.
– Monsieur le vicomte veut-il mon avis ?
– Parle.
– Madame Saphir est persuadée qu’elle ne reverra jamais le baron.
– Tu crois ?
– J’en suis sûr. Donc, elle est résignée, un peu consolée, du reste, par les promesses que lui a faites monsieur le vicomte.
– Après ?
– Il faudrait la faire partir d’ici le plus tôt possible.
– Mais… où l’envoyer ?
– A Paris d’abord ; puis on cherchera le moyen de faire perdre ses traces au baron.
– C’est parfait… Mais tu dis que le baron rôde dans les environs ?
– Du matin au soir. Seulement, il est convaincu que monsieur le vicomte ne se doute nullement de sa présence dans le pays.
M. de la Morlière respira.
– Ce qui fait, poursuivit Rocambole, que, ce soir, si la nuit était bien noire…
Le vicomte se frappa le front.
– J’ai une idée, dit-il.
– Voyons ? dit Rocambole à son tour.
Le vicomte reprit :
– M. de Morfontaine, le père de la jeune fille, tu sais, est arrivé cette nuit…
– Avez-vous arrêté un plan ?
– Oui, le voici : les deux jeunes gens partiront en chaise de poste pour Fécamp en passant par Beuzeville.
– Ah !
– Au premier relais, on les arrêtera.
– Mais c’est très ingénieux, cela ! murmura Rocambole avec une pointe d’ironie.
– Et tandis que M. de Pierrefeu s’en ira sous bonne escorte, on ramènera la demoiselle ici.
– Très bien.
– Alors, tu comprends, je puis fort bien prendre la chaise de poste et partir avec Saphir.
– Et, demanda Rocambole, vers quelle heure pensez-vous que la chaise de poste sera ici ?
– Vers minuit.
– Tout est pour le mieux.
– Ainsi tu approuves mon plan ?
– D’autant mieux que je vais vous faire une dernière confidence.
– Laquelle ?
– Non content de rôder le jour autour de la Charmerie, le baron passe les nuits aux environs de la station.
– Vraiment ?
– Et il vous eût été impossible de partir par le chemin de fer. Maintenant, il faut trouver un bon prétexte pour empêcher Saphir de sortir.
– Il est tout trouvé, dit le vicomte : la présence de M. de Morfontaine.
– Tiens ! c’est vrai.
– Je lui expliquerai qu’il ne serait pas convenable que le marquis la vît, et elle consentira bien, j’imagine, à passer un jour tout entier sans bouger de sa chambre.
– Monsieur le vicomte est un homme de ressources, dit Rocambole.
Et il s’en alla sans que le vicomte eût songé à lui demander comment il se faisait que, étant parti monté sur un cheval noir, il était revenu sur un cheval blanc.
Les choses se passèrent comme l’avaient décidé M. de la Morlière et Rocambole.
Saphir consentit à ne pas se montrer.
Le marquis dormit jusqu’à midi et se leva pour déjeuner.
Rocambole passa la journée à brosser ses harnais.
Seulement, vers midi, il s’esquiva et alla rejoindre Ambroise dans le champ de sarrasin.
Il eut avec lui une conférence mystérieuse de quelques minutes.
Vers cinq heures, M. de la Morlière profita d’un moment où le marquis se promenait dans le jardin pour entrer chez Saphir.
La jeune femme supportait sa captivité sans trop de tristesse ; elle tendit la main au vicomte et lui dit :
– Ah ! il me tardait de vous voir.
– Chut ! mon enfant ! dit-il. Je n’ai qu’une minute à causer avec vous.
Saphir fit une jolie moue.
– Le marquis peut remonter d’un moment à l’autre, et je ne voudrais pas pour un empire qu’il se doutât de votre présence ici.
– Je comprends cela, dit Saphir.
– Or, voici ce que je viens vous annoncer : nous partons cette nuit.
– Vraiment ?
– Oui, faites vos caisses. A dix heures, je viendrai vous chercher.
– Le marquis n’y sera donc plus ?
– Non.
– Il part donc aussi ?
– Au contraire, il reste. Mais je vous expliquerai tout cela en chemin. Adieu.
– Au revoir.
Le vicomte allait sortir, quand elle le rappela.
– Faites-moi une promesse, dit-elle.
– Parlez.
– Vous savez que les femmes ont souvent leurs petites manies.
– Je sais cela.
– Moi, j’ai horreur d’empiler des robes et des jupons devant témoin. Faire une malle ou déménager, pour moi, c’est tout un.
– Eh bien ?
– Promettez-moi que vous ne viendrez pas avant l’heure convenue.
– Soit ! dit le vicomte en souriant.
Il sortit et rejoignit le marquis.
L’après-midi s’écoula, le soir vint, puis la nuit.
M. de la Morlière et son cousin soupèrent en tête à tête ; puis ils allèrent fumer dans le jardin, en attendant qu’il fût neuf heures.
M. de la Morlière leva les yeux vers les fenêtres de Saphir ; une lumière y brillait, et il vit passer et repasser derrière les rideaux une silhouette de femme.
A neuf heures, le marquis rentra dans sa chambre et passa par-dessus sa redingote une grande blouse bleue ; puis il se coiffa d’une casquette de loutre, ce qui lui donna l’apparence d’un bon fermier normand qui se met en route pour une foire.
– Me voilà prêt, dit-il au vicomte.
– Sais-tu ton chemin ?
– A peu près.
– Je vais t’accompagner pendant une demi-lieue, dit M. de la Morlière.
Les deux cousins sortirent de la Charmerie bras dessus, bras dessous ; mais au moment de franchir la grille, le vicomte prétexta un ordre à donner à son valet, et il revint trouver Rocambole.
Rocambole était dans la cour et semblait avoir deviné ce brusque retour de M. de la Morlière.
Le vicomte lui dit tout bas :
– Je ne voudrais pas que la jeune fille vît Saphir. Comment faire ?
– Je m’en charge, répondit Rocambole. Nous la ferons passer par le jardin.
– C’est bien.
M. de la Morlière rejoignit le marquis ; tous deux longèrent l’avenue et se dirigèrent vers la grand-route, qui passait à deux kilomètres environ de la Charmerie.
La nuit était sombre et nuageuse.
Quand ils furent arrivés sur la grand-route, M. de Morfontaine et le vicomte s’assirent sur un tas de cailloux et attendirent.
– Ambroise n’aura point oublié beaucoup de grelots, dit M. de la Morlière ; nous entendrons la voiture de loin.
– Ah çà ! dit le marquis tout à coup, nous allons avoir ma fille sous la main, mais… ton fils ?
– Il est en pleine convalescence, j’imagine, et je te l’enverrai le jour même de mon arrivée à Paris.
– Ton fils n’est plus à Paris.
– Hein ?
– Il est parti depuis quatre jours. On ne sait où il est allé.
– Tu plaisantes ! dit le vicomte.
– Pas du tout.
– Comment le sais-tu ?
– J’ai rencontré son ami, M. de Kerdrel.
Le vicomte pensa : Il est capable de s’être mis à la recherche de Saphir.
Et, rassuré par cette réflexion, il dit à M. de Morfontaine :
– Je sais où il est.
– Ah ! Il t’a écrit ?
– Non, mais je le retrouverai en quelques heures. Tu n’es pas collet monté, et on peut bien te dire…
– Bon ! fit le marquis en souriant, je sais… une amourette…
– Chut ! écoute…
Le vicomte prêta l’oreille.
On entendait un bruit lointain de grelots.
– C’est la chaise, dit le vicomte.
Ils demeurèrent immobiles quelque temps encore, puis ils virent apparaître dans l’éloignement deux lanternes rougeâtres.
– C’est bien cela, fit M. de la Morlière ; Ambroise m’a dit que les lanternes seraient rouges.
La voiture arrivait grand train et le bruit des grelots devenait plus distinct. Le vicomte se jeta derrière un des peupliers de la route.
– Je veux te voir monter, dit-il. A bientôt !
Le marquis se prit à marcher à la rencontre des lanternes rouges.
Quand il ne fut plus qu’à vingt pas, il agita sa casquette et cria d’une voix rauque :
– Hé ! postillon !
La chaise de poste était conduite à grandes guides, et le postillon était sur le siège.
– Ho ! ho ! holà ! ho ! fit le postillon en retenant à grand-peine ses chevaux, qui êtes-vous ?
Puis, comme le marquis, ayant remis prudemment sa casquette sur ses yeux, faisait un nouveau signe de la main, le postillon s’écria :
– Tiens ! c’est le maître de poste. Montez ici, patron.
Les lanternes rouges projetaient une vive clarté en avant, mais l’intérieur de la chaise demeurait plongé dans l’obscurité.
Tout ce que put voir le marquis en se hissant sur le siège, ce fut une robe blanchâtre, et il demeura convaincu que c’étaient sa fille et son ravisseur, avec lesquels il allait voyager.
Le postillon rendit la main à ses chevaux, fit claquer son fouet, et la chaise repartit au grand trot.
q