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Chapitre 31

Le marquis de Morfontaine, une fois installé sur le siège, regarda le conducteur.

C’était un gros garçon, rougeaud, qui avait l’air fort mal à l’aise sous son habit-veste et dans ses grandes bottes de postillon.

Les gens de la ferme eussent reconnu Pornic.

Pornic, à qui maître Ambroise avait dit, avant de lui faire sa leçon :

– Suis-je ton maître ?

– Oui, avait répondu Pornic, et un bon, tout de même.

– Alors, tu m’es dévoué ?

– A la mort !

– Tu feras ce que je te dirai ?

– Pardienne !

– Et tu ne diras que ce que je veux que tu dises ?

– Pas un mot de plus, not’ maître.

– Jure-le moi…

Pornic leva la main.

– Jure-le-moi par saint Paterne, le patron de ton pays !

– Je le jure par saint Paterne, répondit Pornic.

Ce serment, sacré pour tout Breton, rassura complètement le fermier, qui donna alors au gars des instructions minutieuses.

Maître Ambroise avait si bien donné le signalement du marquis à Pornic que celui-ci n’avait point hésité à le reconnaître.

Le gars cligna de l’œil et se tourna à demi vers l’intérieur de la chaise de poste.

– Ils sont là, dit-il.

Le marquis inclina la tête.

– Faut qu’ils soient pressés tout de même, ces jeunes gens, reprit Pornic, qui paraissait avoir envie de causer.

– Ah ! fit le marquis.

« – Postillon, m’a dit le monsieur, je paye les guides cinq francs par relais. »

– Il paye bien, ce jeune homme.

Pornic continua :

– Nous n’avons pas toujours de pareilles aubaines, monsieur, par ce temps de chemins de fer. Nous crevons de faim huit jours sur neuf.

– Où est le relais ? demanda M. de Morfontaine.

– A Beuzeville.

– Vous savez que vous devez vous y arrêter quelque temps ?…

Pornic prit un air niais.

– Dame ! fit-il, maître Ambroise, qui est un homme tout à fait charitable et qui me paye une bonne bouteille de cidre quand je passe par chez lui, maître Ambroise m’a dit :

– Tu rencontreras, à la croisière de la route qui mène à la Charmerie, un homme en blouse qui t’avertira d’arrêter. Tu auras l’air de le prendre pour le maître de poste, et tu le feras monter. »

– Il ne t’a dit que cela ?

– Ah ! pardon… il m’a dit encore : « En entrant dans Beuzeville, tu arrêteras devant la gendarmerie et ce monsieur descendra. »

– Bon !

« – Et puis tu t’arrangeras de façon à perdre un bon quart d’heure au relais, qui est à cent pas plus loin. »

– C’est tout ?

Pornic cligna de l’œil.

– Dame ! monsieur, fit-il, ça m’intriguait un peu tout de même, et je lui ai dit : « C’est donc que cette jolie dame et ce beau monsieur sont des voleurs ? »

– Et t’a-t-il répondu ?

– Oui, monsieur, il m’a dit que vous étiez le père de la jolie dame, et que…

– C’est bon, dit brusquement le marquis, maintenant, tu sais ce que tu as à faire ?

– A peu près…

– Tu ne repartiras point du relais que je ne t’aie rejoint avec le brigadier de gendarmerie. Il y a cinq louis de pourboire.

– Crénom ! jura Pornic, il fait bon tout de même servir des gens généreux comme vous, monsieur. Et Pornic salua.

Puis, allongeant un grand coup de fouet à ses chevaux :

– Ont-ils l’air pressé de filer, tout de même, monsieur… Ils ont peur de manquer le bateau à vapeur.

– Ah ! c’est sur un bateau à vapeur qu’ils doivent s’embarquer ?

– Oui. Du moins ils l’ont dit en montant en voiture.

La chaise allait bon train, et, bien que la nuit fût sombre, le marquis ne tarda point à voir blanchir les premières maisons de Beuzeville.

– Tenez, voyez-vous, monsieur, reprit Pornic, qui devenait décidément loquace, la gendarmerie, c’est la troisième maison à gauche, dans la grande rue. Il y a un drapeau.

– Je le sais.

– Ca ne m’étonnerait pas que le brigadier fût au courant.

– Tu crois ?

– Dame !

– Il t’a donc vu ?

– Le brigadier est venu à la ferme tantôt.

Tandis que Pornic donnait ce dernier renseignement au marquis, le pavé résonna sous les pieds des chevaux. La chaise entrait dans la grande rue, et Pornic arrêta, montrant le drapeau qui surmontait la porte de la gendarmerie. Le marquis descendit du haut du siège avec la légèreté d’un jeune homme.

– Tu sais, dit-il, cinq louis !

– Soyez tranquille.

Avant de lâcher la courroie qui lui avait servi de rampe, le marquis voulut plonger un regard dans l’intérieur de la chaise ; mais il prit une peine inutile, car les voyageurs avaient baissé les stores à demi. Tout ce qu’il put apercevoir pour la seconde fois, ce fut la robe de couleur claire que portait la fugitive.

Malgré l’heure avancée, il y avait de la lumière à la gendarmerie, et le marquis avait à peine frappé, que la porte s’ouvrit.

La chaise était repartie pour s’arrêter, à cent pas plus loin, devant le relais de la poste.

Ce fut le brigadier lui-même qui vint ouvrir.

Le brigadier était en uniforme et tout botté.

– Brigadier, lui dit le marquis, je suis le marquis de Morfontaine.

Le sous-officier salua.

– Je connais votre affaire, monsieur le marquis, dit-il, et je sais pourquoi vous venez.

– Vous avez vu Ambroise ?

– Il m’avait écrit un mot, je suis allé à la ferme dans la journée, et je l’ai vu.

– Eh bien, êtes-vous prêt ?

– Je suis à vos ordres, monsieur.

Le brigadier boucla son ceinturon, le marquis passa le premier, et tous deux se dirigèrent vers le relais.

Pornic avait tenu parole, il n’avait point encore dételé lorsque M. de Morfontaine arriva.

Le marquis avait, en chemin, ôté sa blouse, et il était maintenant vêtu comme à l’ordinaire.

– Faites votre devoir, dit-il au brigadier.

Et il demeura trois pas à l’écart.

Le brigadier ouvrit sans façon la portière de la chaise de poste.

– Vos passeports, messieurs et dames, demanda-t-il.

La femme parut étonnée ; le voyageur tendit un papier plié en quatre.

– Je n’ai pas de passeport, dit-il à mi-voix, mais j’ai un permis de chasse que voilà.

Le brigadier prit le permis, le déplia et s’approcha de la lanterne :

– Ce permis n’est pas à vous, monsieur, dit-il.

– Pardon, il est à moi.

– Non, dit le brigadier. Vous êtes M. Léon de Pierrefeu, et cette dame, mademoiselle de Morfontaine.

– Que me chantez-vous donc là, brigadier ?

Et le voyageur répondit par un bruyant éclat de rire. La femme qui se trouvait auprès de lui fit écho. Alors le brigadier, un peu déconcerté, prit la lanterne dans sa douille et dit :

– Ma foi, monsieur votre père, mademoiselle, vous reconnaîtra mieux que moi.

Alors le marquis s’approcha.

En même temps, le brigadier dirigea la lanterne dans l’intérieur de la voiture. Le marquis jeta un cri.

– Ce n’est pas ma fille ! dit-il.

En effet, les deux voyageurs descendirent et l’homme, regardant froidement le marquis, lui dit en lui montrant sa compagne, qui n’était autre que Saphir :

– Je suis fort étonné, monsieur, que vous me fassiez arrêter ainsi. Je me nomme le baron Gontran de Neubourg, et madame, que voilà, n’a jamais été votre fille, que je sache.

Le marquis était pétrifié.

– Monsieur, balbutia-t-il, pardonnez-moi… une erreur…

– Cependant, reprit le baron d’un ton railleur, je puis vous donner des nouvelles de votre fille.

– Ah ! exclama le marquis, vous l’avez vue ? vous la connaissez ?… Mon Dieu ! expliquez-moi donc ce mystère.

Le baron répondit :

– J’étais à Fécamp ce matin, et j’ai vu monter à bord d’un navire qui partait pour l’Angleterre, une jeune personne d’une beauté remarquable, et qu’on m’a dit être mademoiselle de Morfontaine.

Le marquis jeta un nouveau cri et se laissa tomber comme foudroyé sur la borne qui garantissait la porte cochère de la remise devant laquelle la chaise de poste était arrêtée.

– Dépêchons-nous donc, postillon ! ordonna le baron avec hauteur.

Le brigadier salua, fit mille excuses à M. de Neubourg, et lui dit :

– Il y a quelque chose que je ne comprends pas, monsieur, et dès demain j’irai voir maître Ambroise.

Le baron fit remonter Saphir en voiture.

Puis s’approchant du marquis, il lui dit à l’oreille :

– Que pensez-vous, monsieur, de la fin tragique de ce malheureux comte Hector de Main-Hardye ?

Ces mots brisèrent le tympan du marquis et le firent bondir.

En ce moment, il oublia sa fille, il oublia la mystification terrible dont il était l’objet, pour regarder avec une fiévreuse épouvante cet homme qui paraissait posséder son secret.

Mais déjà le baron était remonté en voiture, et la chaise repartait au grand trot.

· · ·

· · ·

Cependant M. le vicomte de la Morlière, bien convaincu que le marquis son cousin venait de monter sur le siège d’une voiture qui renfermait à l’intérieur sa fille et son ravisseur, avait suivi des yeux la chaise de poste durant quelques minutes, puis il avait repris le chemin de la Charmerie d’un pas rapide.

Mais M. le vicomte de la Morlière n’aurait pas dû se presser autant.

La chaise de poste, suivant ses calculs, devait mettre au moins une demi-heure pour atteindre Beuzeville ; il fallait ajouter à ce laps de temps le séjour à Beuzeville, séjour qui pouvait se prolonger si Léon de Pierrefeu, qu’il supposait être dans la chaise de poste, opposait de la résistance ; enfin le temps que le marquis mettrait à ramener sa fille à la Charmerie.

Cependant M. de la Morlière allait du pas d’un jeune homme. Il avait hâte de revoir Saphir.

Rocambole, lorsqu’il arriva, était assis devant la porte de la maison et paraissait attendre son retour.

– As-tu vu madame Saphir ? demanda le vicomte.

– Oui, monsieur.

– Tu es monté chez elle ?

– Non, elle est descendue comme M. le vicomte et M. de Morfontaine sortaient, et elle m’a dit :

« Ah ! je commençais à étouffer joliment… je vais faire un tour de jardin. »

– Elle est au jardin ?

– Je le pense.

Le vicomte entra dans le jour, où il faisait très sombre, et il appela :

– Saphir ! mon enfant !

Saphir ne répondit pas.

Le vicomte suivit la grande allée, entra dans les allées transversales et appela deux fois encore. Sa voix se perdit sans écho.

Alors il leva les yeux vers la fenêtre de Saphir. Cette fenêtre était éclairée.

– Elle est remontée, pensa-t-il.

Il rentra dans la maison, retrouva Rocambole au bas de l’escalier et lui dit :

– Elle est dans sa chambre.

– Tiens ! c’est drôle…

– Pourquoi ?

– Parce que je n’ai pas bougé de là et ne l’ai point vue remonter.

M. de la Morlière eut un frisson ; il monta l’escalier rapidement, arriva à la porte de Saphir et frappa. Nul ne répondit. Cependant la clef était sur la porte.

– Saphir ! Saphir ! répéta le vicomte en frappant une seconde fois.

Ne recevant aucune réponse, le vicomte se décida à entrer. La chambre était vide. Il alla au cabinet de toilette, le cabinet était désert.

– Ah ! c’est étrange ! murmura M. de la Morlière.

Tout à coup il aperçut une lettre sur la cheminée, placée devant la pendule, et il s’en empara.

La lettre portait cette suscription :

A monsieur le vicomte de la Morlière.

Tremblant, la sueur au front, le vicomte décacheta la lettre et lut :

« Monsieur et cher protecteur,

« Pardonnez-moi, je ne dormais point la nuit dernière, et, obéissant à un sentiment de curiosité, j’ai collé mon oreille à la cloison qui sépare ma chambre de la vôtre.

« J’ai entendu toute votre conversation avec le marquis de Morfontaine, votre cousin, et j’en ai conclu que vous n’aviez plus besoin de moi pour assurer le bonheur de mon cher Paul.

« Alors ce matin, tandis que vous dormiez encore, étant descendue au jardin, j’ai pu rencontrer de l’autre côté de la haie le baron G… de N… qui, depuis trois jours, fait sentinelle dans les environs.

« Quand ces lignes vous tomberont dans les mains, j’aurai fui… emportant le souvenir de vos bontés et vous en gardant reconnaissance.

« Saphir. »

Le vicomte poussa un cri de rage, au bruit duquel Rocambole accourut.

– Tiens ! dit le vicomte en lui tendant la lettre.

– Ah ! ah ! dit Rocambole, l’oiseau s’est envolé ; mais si monsieur le vicomte y tient, on peut le rattraper.

– Ah ! exclama le vicomte, parle… que te faut-il ?… je te donnerai ce que tu voudras si tu la retrouves.

– On la retrouvera : venez avec moi.

Et Rocambole eut un mystérieux sourire dont le sens échappa à M. de la Morlière.

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