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Chapitre 2 Émeute à bord

Pendant que Peter-Paulus Brown cherchait à comprendre la signification de ces mystérieuses paroles, et que Pénélope suivait d’un oeil rêveur le cours de ses pensées, il se fit tout à coup un grand mouvement à l’avant du Pausilippe,lequel, malgré les visites achevées, n’avait point mine de procéder au débarquement de ses passagers. Depuis quelques minutes, un équipage armorié stationnait entre le théâtre del Fondo, qui est à la pointe du Castello-Nuovo et le quai du Port. Un homme vêtu avec élégance en était descendu. Il avait pris une barque sous le môle et s’était avancé à la rame jusqu’à la hanche du Pausilippe,qu’il abordait en ce moment. Le patron l’avait salué de loin avec un respectueux empressement. Les officiers de la douane, de la santé et de la police s’étaient également découverts en croisant sa barque.

La santé, la douane et la police étaient montées à bord comme elles avaient pu. On mit dehors, pour le nouveau venu, ces rampes mobiles et garnies de velours qui ne servent, dans la marine royale, qu’aux officiers de marque, et qu’on appelle des tire-veilles. C’était trop d’honneur, à ce qu’il paraît, car le nouveau venu, jeune, leste et ayant le pied marin, sauta sur le pont sans y toucher. La patron l’attendait chapeau bas.

— Un joli brin de mirliflore ! se disaient entre eux les matelots.

Le nouveau venu méritait assurément cette qualification par la suprême recherche de sa toilette, par l’élégance gracieuse et un peu efféminée de sa tournure ; mais il méritait mieux aussi. Un coup d’oeil suffisait pour juger cela. Il possédait bien, il est vrai, cette qualité peu définie que les hommes mal élevés et les femmes de chambre appellent la distinction ;mais tout en lui était tellement au-dessus de ce vulgaire avantage, que nous le notons seulement pour mémoire.

Il était beau de cette beauté grande et audacieuse qui parle d’héroïsme ou de génie. Cet oeil si calme maintenant et si doux dans le sourire, devait terriblement brûler à l’heure de la passion. La puissance a son signe visible ou pour le moins sensible alors même qu’elle dort. Ce mirliflore, comme l’appelaient les marins du Pausilippe,ce dandy aux mains blanches et à la chevelure de soie n’avait pas fait dix pas sur le pont, que les marins changeaient de ton à son égard.

— Des fois, ça a le sang rouge !… dit un timonier.

— Tron dé l’air !reprit le second lieutenant, homme d’ail, nourri de barigoule et de bouillabaisse ; ce faraud, il est tout nerfs !

Et d’autres :

— Faudrait pas s’y fier !… c’est un dur !

— Elle n’a pas souffert du voyage ? demanda le nouveau venu au patron en lui tendant la main.

— Non, prince, répondit celui-ci.

— Excusez ! fit le second lieutenant, c’est un prince !

Les deux dames inconnues s’étaient levées à l’approche de l’étranger, qui prit la main de la comtesse pour la porter très respectueusement à ses lèvres. On pouvait lire sur le beau visage de celle-ci, malgré l’épaisseur de son voile de deuil, une émotion extraordinaire.

Paola aussi était émue, mais à sa manière ; ses joues devinrent rouges comme des cerises. Elle baissa ses regards sournois, et un sourire espiègle naquit autour de sa jolie bouche.

— Je vois, madame, disait pendant cela l’étranger à la dame voilée, que le docteur Daniel vous a appris ce que vous deviez savoir… Ces vêtements de deuil m’annoncent…

— Je sais tout… balbutia la passagère, qui fondait en larmes ; tout ce que le docteur Daniel pouvait m’apprendre… C’est vous, monsieur, qui me direz le reste, et qui ferez de moi la plus heureuse ou la plus infortunée des femmes.

Le jeune inconnu lui baisa la main pour la seconde fois.

— Aujourd’hui le repos, dit-il ; demain les affaires…

— Quoi ! s’écria la passagère, il me faudra attendre jusqu’à demain !…

— Je suis à la lettre les prescriptions du docteur Daniel, répondit le beau jeune homme.

Puis il ajouta :

— Si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire à votre palais…

— Mon palais !… répéta la passagère étonnée.

Les yeux de son interlocuteur lui dirent :

— Silence !… On nous observe…

Elle se tut. Il lui offrit son bras, et ils traversèrent les groupes des passagers.

— Est-ce que ceux-là vont s’en aller ? demanda un gros marchand.

— Pécaïre ! dit une savonnière de Marseille au patron, vas-tu nous faire des passe-droits ?

Le beau cavalier, sa compagne et Paola, qui riait en écoutant les murmures de la foule, arrivaient à l’avant, où la barque attendait. Le patron n’avait pas l’air peu embarrassé. Il fit signe de loin à deux matelots qui se mirent au-devant du jeune inconnu en disant :

— On ne passe pas !

— À la bonne heure ! cria la savonnière ; quand j’attends, le roi peut attendre !

Les groupes des marchands battirent des mains.

— Que signifie ceci, monsieur Bergasse ? demanda le bel inconnu en se tournant vers le patron.

Celui-ci s’avança le chapeau à la main.

— Prince, dit-il, les règlements n’admettent aucune espèce d’exception…

— Pas même pour moi, mon petit ! interrompit la savonnière marseillaise.

— Pas même pour vous ! appuyèrent les autres marchands.

Et Peter-Paulus ajouta :

— Cette pèsonnèdge impetinente n’été même pas dans iune cas exceptive comme le mienne… j’été sudjet anglais.

Ceux qui ont eu le bonheur d’entendre prononcer par Peter-Paulus Brown, de Cheapside, ces mots : sujet anglais,comprennent l’emphase sublime de l’antique Sum civis romanus !

La foule des passagers avait cependant rétréci son cercle pour jouir un peu de la confusion de ce dandy qui avait cru se faire ouvrir une porte fermée à tant de négociants marseillais. La savonnière émaillait sa joie de toutes les fleurs de langage nées aux rives odorantes de la Cannebière.

Au milieu de tout ce bruit, le jeune inconnu prononça à demi-voix un nom :

— Cucuzone !

On vit un des câbles du hauban de bâbord se détendre brusquement, une large main toucher le plat-bord et un grand gaillard à figure basanée, portant le costume des rameurs du port, tomba comme une balle sur le pont.

— Excellence ? dit-il en se campant devant l’inconnu.

L’assistance se taisait, émerveillée de la sauvage agilité de ce drôle.

— Very nimble clown !s’écria Peter-Paulus avec admiration.

— As-tu le bulletin ? demanda le jeune dandy au marin.

Celui-ci tira de son sein un papier qu’il remit au patron.

— Laissez passer, ordonna aussitôt ce dernier, qui ajouta avec un respectueux salut :

— Prince, vous me pardonnerez d’avoir fait mon devoir.

La barque était bord à bord sous le flanc du Pausilippe.Cucuzone sauta dedans d’un bond. Puis l’échelle fut posée, et le jeune inconnu fit descendre ses deux compagnes. Pour le coup, il y eut émeute. Et Peter-Paulus entra dans une agitation telle, que Jack ne se souvint point de l’avoir vu jamais en pareil état. Il fermait les poings, il enflait ses joues ; son front et ses oreilles, rouges comme du sang, ressortaient parmi le jaune fade de ses cheveux. Il répétait :

— Je volé pâtir… pâtir tute souite… c’été intolérèbeule !… le siouplice de Tantalus !… J’été sudjet anglais, entendé-vos ?

Il se mêla à la foule glapissante des passagers. L’autre foule, grouillant sur les quais, riait de tout son coeur et encourageait l’émeute.

La barque cependant faisait force de rames vers le débarcadère, emportant le prince et ses deux compagnes, dont une seule se retourna pour adresser un regard espiègle aux passagers du Pausilippe.Peter-Paulus s’adjugea ce regard, et son courroux s’en accrut. Parmi les cris qui emplissaient le pont du paquebot, on pouvait distinguer aisément la voix gutturale du marchand de coton, répétant sa patriotique protestation :

— J’été sudjet anglais !

La barque atteignit le quai. Le prince, la femme voilée et Paola montèrent dans l’équipage armorié, qui partit au galop et disparut derrière le ministère d’État.

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