Chapitre 3 La Strada di Porto
Une demi-heure après, Peter-Paulus était installé dans l’hôtel de la Grande-Bretagne.Une heure après, il se couvrait d’un costume qu’il avait acheté expressément pour garder l’incognito dans ses voyages, et, sortant sans bruit de l’hôtel, descendait la villa Reale et remontait la rue Sainte-Catherine, puis la strada di Chiaja, pour regagner les environs du port. Il était plus de six heures, la nuit commençait à se faire noire, on était au mois de février.
Peter-Paulus marchait à grands pas. Une pensée le dominait : il voulait trouver la marchesa. Peter-Paulus avait des lettres de recommandation pour les hauts dignitaires de la police. Avec un peu d’aide, en quelques heures, il pouvait connaître la retraite de celle qu’il avait choisie entre toutes pour l’adorer byroniennement.
Il arriva, sans avoir demandé sa route, jusqu’au ministère d’État, où se tient la direction de la police. Les bureaux étaient fermés, bien entendu. Il entra chez le concierge et fit savoir qu’il désirait parler au seigneur Spurzheim pour affaire de la plus haute importance. Le concierge lui dit que le seigneur Spurzheim, malade depuis quatre jours, habitait son hôtel de la piazza del Mercato, à l’autre bout de la ville.
Peter-Paulus avait un cousin médecin qui traitait par la sudopathie. Il prit sa course vers la piazza del Mercato, en se disant :
— Puisque le directeur est malade et que j’ai un cousin médecin, je vais importer la sudopathie dans ces contrées lointaines.
Les environs du môle et les abords du théâtre del Fondo étaient déserts. On ne jouait pas ce soir-là, mais au moment où Peter-Paulus tournait la poste aux lettres pour s’enfoncer dans la vieille ville, un spectacle vraiment extraordinaire ralentit la vivacité de sa course.
Le bruit, le mouvement, le bavardage, les cris, les poussées, les rires qui étaient le long du môle lors de l’arrivée duPausilippe,semblaient avoir émigré dans cette partie de la ville et s’être en même temps centuplés. On voyait briller et courir des milliers de lumières semblables à des feux follets. Des foyers fumaient et brûlaient çà et là au beau milieu de la rue. À chaque bouffée de vent, une odeur de cuisine arrivait, de plus en plus forte et pénétrante. Peter-Paulus s’arrêta sous un réverbère et feuilleta son Guideaussitôt.
Le plan lui indiqua sa position. Il était à l’entrée de la strada di Porto, rue longue, assez large, irrégulière et mal pavée de dalles de lave, qui entre profondément dans la vieille ville en contournant le port de commerce et le petit port, à trois ou quatre rues de distance. En 1823, cette voie conduisait par le Vico-Piccolo et le Sotto-Portico de Saint-Pierre, à la principale entrée du Castel-Vecchio, démoli vers l’année 1831.
Vers l’entrée se trouvait la célèbre fontaine des Trois-Vierges, près de laquelle Tommaso Anniello, renversant son étalage de fruits et de poisson, le 7 juillet 1647, leva l’étendard de la révolte contre les Espagnols. Le mascaron de la fontaine représentait, dit-on, la tête de Masaniello.
Voici ce que Peter-Paulus trouva dans son Guide, au sujet de la strada di Porto.
« Cette rue, très vivante et très fréquentée, pleine de cuisines en plein vent, où le petit peuple prend sa nourriture, offre un spectacle curieux aux étrangers. Avant d’y pénétrer, il est prudent de mettre en lieu sûr sa montre et ses bijoux. »
Peter-Paulus, toujours docile aux conseils de son Guide, envoya aussitôt sa chaîne rejoindre sa montre dans les profondeurs de son gousset. Il mit dans la poche de son gilet les boutons en brillants de sa chemise, ferma son twine du haut en bas, et, ainsi armé, affronta vaillamment les dangers de cette rue.
Au bout d’une centaine de pas, il se trouva noyé au milieu d’une cohue tellement bruyante, qu’il fut tenté de se boucher les oreilles.
Les foules de Londres sont plus denses peut-être et assurément plus brutales. On y reçoit dans la poitrine des coups de coude beaucoup mieux appliqués. On s’y fait bien plus nettement enfoncer les côtes. Elle est inhumaine, elle est homicide, cette foule qui se presse silencieusement, aux heures des affaires sur les trottoirs de la Cité. Elle étouffe les femmes, elle écrase les enfants, et passe sans se retourner. Mais ces mille bouches ne crient pas, ne rient pas, ne chantent pas à la fois. Elle a les avantages de cette tristesse chronique qui est le repos de Londres : elle se tait.
À Paris, la foule est plus bruyante, mais la foule est bonne fille. Si elle écrase quelqu’un par hasard, elle est au désespoir. Elle offre vingt mille bras pour porter un enfant malade chez le pharmacien du coin.
Pourtant, nous n’hésitons pas à le dire, les foules napolitaines méritent la palme, tant par leur gaieté que par leur bonhomie. Elles grouillent à miracle, elles se poussent selon l’art, tombent, se relèvent, ondulent, bourdonnent, tournoient, trépignent, caquettent d’une façon vraiment inimitable.
Entre toutes les foules napolitaines, celle de la strada di Porto est renommée pour sa joyeuse humeur. C’est une cohue gastronomique. Il y a là, chaque soir, un banquet de dix mille convives où l’on ne voit pas un seul couvert.
Ce festin criard et bouffon se prolonge parmi les lazzi et les poussées jusqu’à onze heures ou minuit, selon la saison. Des centaines de restaurants forains, faisant leur cuisine, coram populo,se disputent activement la faveur publique. Le potage est d’un côté, les entrées de l’autre, le rôti un peu plus loin, le dessert se promène sur la tête des marchandes à la voix gaillarde et hardie.
Une seule tache souille la gloire de cette heureuse strada, une tache large qui offense à la fois la vue et l’odorat des étrangers : c’est le ruisseau.
Là-bas, les ruisseaux ne coulent pas. Tout ce qu’on leur donne, ils le gardent. Ce sont de petits lacs asphaltiques, pleins d’un liquide visqueux, jaune ou noir, et qui donneraient très certainement la peste à nos forts du quartier des Halles. Les immondices du temps de la domination espagnole sont encore là. Cette fange pourrait occuper les loisirs d’un antiquaire. Quant à la qualité, premier choix ! c’est de la quintessence d’infection.
Peter-Paulus n’excita pas dans ce premier moment une attention très grande. Ce n’était pas ici, comme ce matin, dans la rue du Môle. On est dans la strada di Porto pour manger et se divertir, non point pour courir après milord.
D’ailleurs, Peter-Paulus, avec son déguisement – car un Anglais ne fait pas une pareille expédition sans se déguiser profondément au moyen d’une perruque et de lunettes bleues –, Peter-Paulus ressemblait à s’y méprendre à ces quartiers-maîtres anglais dont la physionomie est connue dans le monde entier. Ce qu’il appelait sa kesquetteétait un chapeau de marin en taffetas enduit de caoutchouc. Il est rare que le port de Naples n’ait pas quelque navire anglais tout plein de braves gens habillés comme l’était en ce moment Peter-Paulus.
Chacun faisait autour de lui ses emplettes et dévorait sur le pouce, en assaisonnant le repas de lazzi. De temps à autre, une petite guerre s’engageait à coups de tranche de melon, mais c’était peu de chose, et Peter-Paulus n’en reçut qu’une seule au travers de la figure.
— C’été tré curiouse ! murmura-t-il en s’essuyant le front.
Il se mit cependant un peu à l’écart et s’accota à une borne, à une trentaine de pas de la fontaine des Trois-Vierges, afin de consulter son dictionnaire italien, au sujet de cette multitude de cris qui l’assourdissaient. Un réverbère était au-dessus de sa tête. Près de lui était un groupe, composé aussi en majeure partie de femmes. Elles parlaient toutes à la fois, et Peter-Paulus feuilletait son dictionnaire avec acharnement. Il crut comprendre qu’il s’agissait d’exécution prochaine, d’échafauds, de brigands ! et que le brigand avait nom le baron d’Altamonte.
Quel magnifique nom de brigand : le baron d’Altamonte ! Arriver à Naples justement pour voir cela !
Les commères disaient :
— Ce sera pour demain !
— Est-il bel homme ?
— Superbe !
— Ce n’est pas malheureux !… le dernier était bossu…
Et elles lançaient leurs écorces à la volée par-dessus les têtes.
— Ostriche(huîtres) ! criait-on cependant, ostriche di Fusaro !...fraîches comme des roses !
Peter-Paulus cherchait os trichedans son dictionnaire et, avant qu’il l’eût trouvé :
— Lasagned’Amalfi ! lasagne fondanti !
– Ravioli dulci !...
– Macaroni di grano duro !...
Trois sortes de pâtes chères aux palais napolitains.
Peter-Paulus abandonnait ostrichepour chercher ravioli.
– Frittela calida ! frittata ! frittume !
– Carbonchiosi ! carnesecche ! carotate ! cestole ! scottate ! esselate ! megliaccie !
Beignets chauds, omelettes, fritures, grillades, salaisons, ragoûts, côtelettes, fromage au petit-lait, conserves au miel, tourtes, etc. Le pauvre Peter-Paulus lâchait l’un pour suivre l’autre et ne trouvait rien du tout.
Le tumulte allait croissant à chaque instant, et il semblait que la joyeuse turbulence de ce peuple dût bientôt dépasser toutes bornes. Tout à coup, en un moment où la flamme d’un foyer de cuisine éclatait vivement, activée par la graisse qui tombait du gril, la base de la fontaine fut éclairée comme en plein midi, et Peter-Paulus aperçut un groupe qu’il n’avait point encore remarqué.
Trois hommes, dont l’un était appuyé nonchalamment contre le mur, sous la niche d’une des trois madones, le second assis sur la marge du bassin, le troisième couché sans façon comme un chien aux pieds des deux autres.
Le premier portait le costume de pêcheur, seul costume qui soit resté bien tranché à Naples. Il avait les calzoniou pantalon collant de laine rouge, la veste ronde et la ceinture. Son bonnet rouge laissait échapper les masses désordonnément bouclées de sa chevelure châtain blond, aux reflets fauves. Cet homme était magnifique. Un peintre eût voulu saisir sa pose nonchalante et mâle à la fois. Il y avait dans son indolente fierté une poésie si parfaitement italienne, que son aspect faisait songer involontairement aux superbes types que l’art nous a conservés.
C’était cette tête affectionnée par Véronèse, avec plus de caractère peut-être et plus d’effet. Éclairée comme elle l’était par ce feu qui venait d’en bas, elle s’ombrait violemment aux saillies de ses traits aquilins, mais d’une extraordinaire pureté. Le bonnet encadrait carrément le front puissant, où rayonnait l’intelligence.
Le cou, qui supportait avec une sorte de paresse cette tête si belle, avait évidemment des muscles de fer sous ses gracieux contours. Le torse était un composé de vigueur et d’élégance ; jamais calzoni collants ne dessinèrent une paire de jambes mieux découplées. Mais tout cela, intelligence et puissance, était au poser. L’homme sommeillait dans lefarnientechéri des populations méridionales. Et tout cela encore était dominé par cette chose dont nous avons parlé au prologue de notre histoire, par cette couleur, dirons-nous, ombre ou rayon, qui s’appelle l’insouciance ; l’insouciance qui, à notre sens, est la force même, ou tout au moins la conscience de la force : la foi en soi.
Ses regards se fixaient au-devant de lui sans voir. Sa pensée ne se trahissait que par le sourire rêveur qui jouait autour de ses belles lèvres.
Le second, l’homme assis sur la margelle, avait en lui du marin. Il était court, trapu, large, et fumait avec volupté une pipe d’écume dont le fourneau descendait entre ses jambes. Il portait aussi le bonnet ; mais ses cheveux plantés bas et presque ras formaient une pointe aiguë entre ses deux yeux.
Quand nos zouaves, ces terribles tueurs, sont devant l’ennemi et n’ont pas le temps de se faire raser le front, une pointe semblable paraît souvent sous leur turban.
Le troisième, enfin, n’avait, à vrai dire, ni forme ni costume. C’était une masse bizarre, couverte de haillons. Il était couché dans une attitude impossible, qu’un clown de notre Cirque-Olympique n’eût pu garder pendant trente secondes. Ses bras et ses jambes, drôlement emmêlées, éternisaient je ne sais comment, et ôtaient à son corps roulé en boule toute apparence humaine. On ne voyait point son visage, caché sous un de ses bras.
Tel était le groupe qui sortit soudainement de l’ombre et apparut pour un instant aux yeux étonnés de Peter-Paulus Brown. Ce groupe excita grandement son attention.
Peter-Paulus Brown, considéré comme type ou résumé des divers habitants de Cheapside atteints du mal de l’Italie, a presque toujours puisé dans les Guidesune certaine somme de connaissances artistiques. Il sait que l’Italie est la patrie de Raphaël, de Guide et du Titien. En mettant le pied sur le paquebot qui descend la Tamise, il n’est pas éloigné d’avoir du goût pour les arts.
Peter-Paulus examina ce groupe en artiste, et fut content, content de lui-même, principalement, à cause du bon goût qu’il montrait. Mais celui des trois personnages qui le frappa le plus fut, sans contredit, l’étrange créature couchée aux pieds du beau pêcheur. Il était admirateur éclairé des désosséset des contorsionnistesdu cirque d’Astley ; il dut s’avouer qu’il n’avait jamais rien vu d’aussi remarquable.
La flamme tomba ; le groupe rentra dans l’ombre. La ronde sabbatique des gais mangeurs de macaroni redoublait la pétulance de ses mouvements.
Peter-Paulus avait presque oublié le motif de sa sortie de l’hôtel, tant il était occupé de ce spectacle proclamé « curieux » par le Guidelui-même. Il observait avec un mélange d’orgueil et d’étonnement les moeurs de ces contrées étrangères…
Deux hommes passèrent rapidement devant lui. Ils se dirigeaient vers la haute ville. Tous deux portaient le manteau ramené sur le visage. Au moment où les deux hommes le croisaient, l’un d’eux prononça des paroles que Peter-Paulus put saisir exactement ; puis ils passèrent.
La tournure de ces deux hommes donnait à Peter-Paulus une incroyable envie de savoir. D’ailleurs, la phrase italienne contenait un nom qui eût suffi à lui seul pour le mettre en fièvre. Un nom qui était dans son Guide :le nom du plus célèbre brigand des Abruzzes. Les deux inconnus avaient parlé du Porporato. Il se mit en besogne. À l’aide de son dictionnaire, il traduisit la phrase entendue ; la phrase était ainsi :
« Porporato ne le laissera pas mourir… Il a juré par le silence qu’il escaladerait plutôt lui-même les murailles du Castel-Vecchio ! »
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