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Chapitre 4 Les étonnements de Peter-Paulus Brown de Cheapside

Peter-Paulus était sûr de sa traduction. Le dictionnaire lui avait donné mot pour mot, et la phrase italienne restait gravée dans sa mémoire. Que de mystères dans une seule phrase ! Il s’agissait sans doute de ce baron d’Altamonte, dont l’exécution était fixée au lendemain. Mais ce terrible Porporato était donc à Naples ! Et qu’était-ce que ce serment du silence ?…

L’esprit anglais n’est pas très facile à mettre en mouvement, et l’atmosphère de la Cité de Londres ne développe pas l’amour du fantastique. Cependant le fantastique d’un certain genre, la poésie-brigands, s’il est permis de s’exprimer ainsi, saisit très fortement les imaginations d’outre-Manche. Ann Radcliffe, le chantre célèbre de tant de bandits, était Anglais.

Peter-Paulus a dévoré autrefois les livres noirs d’Ann Radcliffe ; cela fait partie de son éducation. En voyageant vers l’Italie, il nourrit toujours un peu le doux espoir d’y rencontrer en quelque coin des mystères du château d’Udolphe.

Pénélope songe aussi aux brigands. Mais elle voit Rinaldo Rinaldini en habit noir et ganté de frais. Ainsi costumé, Antonio Rocca l’enlève et la conduit dans une caverne de la Pouille, où il se montre particulièrement honnête et galant à son égard.

Il s’agissait bien maintenant de la marchesa ! Peter-Paulus voulait de plus en plus réclamer l’aide du haut employé de la police à qui il était recommandé, mais ce n’était plus pour retrouver la marchesa. La marchesa était en baisse. Il eût fallu, pour la remettre à flot, qu’elle se trouvât inopinément mêlée à cette nouvelle et ténébreuse intrigue.

Ce que Peter-Paulus voulait, c’était l’appui du seigneur Spurzheim, afin de pouvoir s’introduire dans le cachot du baron d’Altamonte ; c’était aussi dénoncer la présence du Porporato à Naples, et rendre compte des paroles que le hasard lui avait fait surprendre. Il ferma vivement dictionnaire et Guidepour prendre sa course vers la haute ville.

Comme il allait se mettre en mouvement, les deux hommes à manteau relevé se montrèrent de nouveau à dix pas de lui. Il devint tout oreilles. Les deux hommes semblaient examiner la foule d’un regard plus que curieux. Quelques-uns les saluaient. D’autres s’écartaient de leur passage.

Un troisième personnage, tout semblable à eux, les rejoignit à l’instant où ils repassaient devant Peter-Paulus.

— Le chef qu’ils ont cette nuit, dit le nouveau venu, s’appelle Beldemonio…

Il allait poursuivre. Les deux autres lui serrèrent le bras, et tous trois s’arrêtèrent court, regardant Peter-Paulus avec attention. Il entendit que l’un d’eux disait :

— C’est le signalement.

L’idée que c’étaient des gendarmes déguisés le saisit, et il allait leur exhiber son passeport lorsqu’un objet, une main crut-il d’abord, se posa sur son épaule. En même temps, une voix lui disait gaiement :

— Ne bouge pas, matelot, mon ami, tu me ferais faire la culbute… Là !… nous y voilà !… merci !

Il se retourna, et vit que l’objet était non pas une main, mais un pied. Il avait servi d’appui à un grand garçon, vêtu d’une manière hétéroclite, pour monter sur la corniche d’une porte demi-ruinée. Et le grand garçon le remerciait. Jusque-là, c’était tout simple. Mais les trois inconnus avaient de nouveau disparu. Du haut de son estrade improvisée, le grand garçon cria tout à coup d’une voix de ténor qui domina les bruits environnants.

— Très exactes et très intéressantes notices sur le prétendu baron d’Altamonte, capturé par la police royale, et condamné à mort par arrêt de la consulte majeure… Sa vie, ses crimes, ses aventures galantes… Documents qui prouvent que ce bandit est bien le véritable Porporato des montagnes de l’Abruzze… Quatre pages imprimées avec soin par Ducchino de la rue des Libraires… avec le portrait du brigand et pièces justificatives… se vend deux grains !

Avant que le grand garçon eût fini de réciter cette leçon, un cercle opaque et grouillant s’était déjà formé autour de lui.

— À moi, Frasconi ! à moi ! à moi ! criait-on déjà de toutes parts.

— À moâ ! dit aussi Peter-Paulus en tendant une pièce blanche.

Frasconi, trop pressé, omit de lui rendre la monnaie. Peter-Paulus eut pour sa pièce blanche un petit carré de papier d’emballage plié en quatre, ce qui donnait en effet huit pages. Sur la première de ces pages était une épaisse tache d’encre : le portrait du baron d’Altamonte, autrement dit Porporato. Le véritable Porporato, car la police royale avait déjà pris, et les tribunaux avaient déjà condamné quatre ou cinq Porporati. Le lendemain de l’exécution, Porporato, cet endiablé, avait coutume de faire quelque tour éclatant de son métier, pour bien prouver qu’il se portait à merveille, malgré la besogne achevée du bourreau.

— À moi ! à moi ! à moi !

La vente marchait bien. Tous les bras se tendaient, et la poche de Frasconi se gonflait rapidement.

Peter-Paulus, placé au centre du cercle et captif de la foule, essayait de lire sa notice et ne pouvait pas. Ces chiffons de mauvaise mine que l’on vend le soir dans nos rues de Paris sous le nom de canardssont des Elzévirs auprès de leurs frères les canards de Naples. Ne pouvant lire, Peter-Paulus réfléchissait. Nous savons combien le commerce des cotons élucide l’esprit. Peter-Paulus se disait :

— Je suis évidemment au centre d’un océan de mystères… Comment concilier la teneur de cet écrit avec les paroles prononcées devant moi tout à l’heure par ces deux inconnus qui passaient, et qui, entre parenthèses, devaient appartenir à la police ou à la classe la plus dangereuse de la société !… Si ce baron d’Altamonte est le Porporato, il suit de là que le Porporato se trouve actuellement sous les verrous, et doit être exécuté demain… Dans cette situation, comment le Porporato pourrait-il avoir promis, sous le sermentdu silence(qui me fait l’effet d’être un terrible serment), d’escalader les murs de Castel-Vecchio et de délivrer le baron d’Altamonte ?… Il y a manifestement là-dessous quelque chose que je ne saisis pas, et le plus court est d’aller tout droit vers le directeur de la police…

Mais la muraille humaine se resserrait autour de lui.

— À moi ! à moi ! à moi ! criait-on sans cesse.

Et, dès que la vente se ralentissait, le ténor de Frasconi reprenait avec un entrain nouveau.

— Très exactes et très intéressantes notiziesur le prétendu baron d’Altamonte, capturé par la police royale et condamné à mort, etc., etc.

Une main froide toucha en ce moment celle de Peter-Paulus, et lui chatouilla la paume doucement. L’associé de la maison Marjoram et Watergruel n’aimait pas la plaisanterie. Il se retourna brusquement, et vit devant lui un homme de sa taille, qui portait un costume à peu près semblable au sien. Cet homme avait le nez dans le collet relevé de sa redingote, et ses yeux se cachaient derrière des lunettes bleues.

— Il fait chaud autour de Castel-Vecchio, lui dit ce personnage d’un ton confidentiel.

Ces paroles furent prononcées en italien. Le premier mouvement de Peter-Paulus fut de consulter son dictionnaire ; mais il perdait pied au milieu de ce torrent d’aventures. Il préféra gagner le rivage, et répliqua d’un ton bourru :

— Je ne vous comprends pas !

— Plaît-il ? fit l’inconnu. Je vais donc mettre les points sur les i…

Et il ajouta en se penchant à l’oreille de notre gentleman :

— Le fer est fort et le charbon est noir...

Peter-Paulus, cette fois, au lieu de répondre, le repoussa rudement. L’autre le regarda un instant d’un air stupéfait, tourna le dos, et se perdit dans la foule.

À cet instant, un mouvement se fit dans le cercle qui entourait Frasconi. Une concurrence venait de s’établir sur la borne voisine. C’était une femme. Elle criait d’une voix de contralto :

— Notices officielles, et seules autorisées par le ministère d’État, concernant le brigand Felice Tavola, soi-disant baron d’Altamonte, et plus connu sous le nom de Porporato… Liste complète des hommes qu’il a mis à mort et des femmes qu’il a enlevées. Renseignements précis sur sa bande… noms de ses complices… où l’on trouve également le lieu et l’heure de son exécution, avec son portrait ressemblant, dessiné d’après nature par un de nos peintres à la mode… huit pages d’impression… beau papier… cinq calle !(cinq centimes).

Peter-Paulus put se dégager, grâce aux oscillations de la foule, abandonnant Frasconi pour s’élancer vers la Marinaja, comme on appelait de toutes parts la nouvelle débitante d’imprimés. Il se trouva porté tout contre elle par un mouvement de la cohue, et tendit la main pour avoir une notice. La Marinaja le regarda fixement. Au lieu de lui donner sa notice, elle lui saisit la main et l’attira jusqu’à elle :

— Pourquoi n’es-tu pas à la Madeleine ? murmura-t-elle. As-tu vu Beldemonio ?… L’heure approche… tous les Anglais sont là-bas…

Les Anglais ! voici bien une autre affaire ! Il y avait des Anglais là-dedans ! Quelle damnée conspiration se tramait donc dans cette strada di Porto, parmi l’épaisse fumée de ces cuisines en plein air, au milieu de toutes ces joies étourdies et rieuses ?

La foule, qui se massait à chaque instant plus pétulante, plus exaltée, était-elle de cette conspiration ? Peter-Paulus penchait à le croire. Il regardait maintenant avec inquiétude ceux qui l’entouraient. Il leur trouvait des figures menaçantes. Ces rires n’étaient plus pour lui de bon aloi, et cette gaieté lui semblait contrefaite. Il y avait, derrière ces débauches d’hilarité, une mine prête à sauter. De sorte que Naples se trouvait positivement entre deux volcans, dont le moins dangereux était le Vésuve.

Cependant, ses efforts pour percer la foule et courir chez l’intendant de la police royale se ralentissaient. Il se laissait aller en quelque sorte à la dérive, plongé dans ses profondes méditations. Il se trouvait en ce moment sous un portique obscur, à dix pas environ de la fontaine des Trois-Vierges.

— Enfin ! s’écria près de lui une voix fraîche et décidée, on trouve à qui parler !… Je cherche Beldemonio depuis un quart d’heure.

Un bras se passa familièrement sous le sien. Qu’était-ce encore ? C’était, cette fois, quelque chose de si extraordinaire, que Peter-Paulus faillit tomber à la renverse.

La femme qui venait de lui prendre le bras était jeune, accorte, vive dans ses allures, et portait le costume des grisettes napolitaines. Elle avait à la main une corbeille d’oranges. Sous sa petite marmotte, garnie de dentelles noires, qui recouvrait une luxuriante chevelure, Peter-Paulus avait vu briller les yeux rieurs de sa marchesa. C’était sa marchesa, cette marchande d’oranges. Il tressaillit si brusquement à cette vue, qu’elle lui lâcha le bras.

— Qu’as-tu donc, Sansovina ? dit-elle.

Puis, voyant que son compagnon ne bougeait pas, elle lui arracha sa casquette d’un geste rapide. Les cheveux jaunes de Peter-Paulus se montrèrent couronnant son visage effaré. La marchesa fut prise d’un fou rire.

— Le goddam du paquebot ! s’écria-t-elle en se tenant les côtes, le vrai goddam !

Puis tout à coup sérieuse :

— Pourquoi diable avez-vous relevé votre collet ?

Peter-Paulus était comme ivre. Il crut entendre qu’on disait auprès de lui en français :

— La Fiamma !… On te cherche !

Il ferma les yeux pour se recueillir. Quand il les rouvrit, la marchesa n’était plus auprès de lui. Mais, l’instant d’après, à une lueur plus vive qui se fit sous une marmite voisine, il vit de nouveau la marchesa au pied de la fontaine, entre ces trois hommes formant ce groupe qu’il avait tant remarqué naguère. Le beau pêcheur était fortement adossé contre le mur, le marin assis sur la margelle, et cet être prodigieux, ce clown couché sur la lave. En ce moment, le visage du beau pêcheur était fortement éclairé.

Peter-Paulus se prit à marcher vers lui machinalement et sans savoir. Il se frottait les yeux ; il se croyait le jouet d’un rêve. Ce n’était pas la première fois qu’il voyait ce visage si fier, aux traits aquilins et hardis.

Ce visage était celui de l’inconnu, du dandy qui était venu le matin même à bord du Pausilippe,pendant que la police, la douane et la santé délibéraient en déjeunant, et en faveur de qui on avait fait un passe-droit à tous les passagers, sans en excepter Peter-Paulus lui-même, sujet anglais ; le prince,comme l’avait appelé très respectueusement le patron du paquebot ; celui qui avait emmené la femme en deuil et la marchesa ! prince le matin, le soir pêcheur ! tombant d’un carrosse armoiries dans la boue fétide de la strada di Porto. Qu’y avait-il là-dessous ?

Le lecteur s’inquiétera peut-être de savoir quel effet produisait sur Peter-Paulus Brown la vue de sa marchesa en semblable compagnie.

Pour quiconque connaît un peu Cheapside, le coton, le byronisme et les moeurs des brigands italiens, la réponse est bien simple.

D’abord, plus les écarts d’une marchesa sont étranges, imprévus, eccentric,plus elle est dans son rôle de fille de Satan, et mieux on l’idolâtre. À quoi servirait d’être marchesa pour se conduire comme une mère de famille ?

Mettez-vous bien dans le vrai : pour peu que Pénélope trébuche dans le sentier des convenances, il faut plaider, si mieux on n’aime lui nouer au cou la corde et la vendre au prix de douze sous dans Smithsfield. Mais chaque glissade nouvelle rend la marchesa plus intéressante. La marchesa peut gambader, marcher sur les mains, et conserver cette auréole fatale qui la fait byronienne.

La jolie marchande d’oranges parlait cependant au pêcheur avec vivacité. Celui-ci n’avait point perdu sa pose indolente, mais ses yeux brillaient. L’homme à la pipe d’écume, cessant de balancer ses jambes pendantes, avançait curieusement le cou pour mieux entendre. Le clown lui-même, déroulant l’étrange anneau que son corps formait naguère, relevait la tête comme un serpent.

Tout à coup les yeux du beau pêcheur se fixèrent par hasard sur Peter-Paulus, qui restait là, regardant de toute sa force immobile, la bouche grande ouverte. Le pêcheur toucha le bras de la fringante Paola et lui dit un mot à l’oreille. Paola se retourna. Elle eut aussitôt ce bruyant et franc éclat de rire que la vue de Peter-Paulus semblait avoir le privilège de lui procurer.

Le pêcheur prononça encore quelques paroles à voix basse. Le clown se mit sur ses jambes paresseusement. C’était un grand beau diable, admirablement déhanché, qui devait faire le saut périlleux à miracle. Le marin se laissa glisser comme à regret du haut de la margelle et mit sa pipe dans sa poche.

C’est à peine si Peter-Paulus fit attention à ces préparatifs, tant il contemplait avec avidité les deux principaux personnages de la scène ; le prince pêcheur et la marchesa marchande d’oranges. Il put constater seulement que le marin et le clown avaient disparu.

Dans la foule, un mouvement léger se fit. Peter-Paulus entendit ces mots prononcés plusieurs fois :

— Alla girella !... alla girella !...

Instinctivement il ouvrit son fidèle dictionnaire. Mais, au moment même où son dictionnaire lui disait les diverses acceptions du mot girella,la foule parut vouloir se charger de lui en offrir une traduction littérale et frappante.

« Tourniquet, moulinet, poulie, girouette », avait répondu le dictionnaire.

Une épaule toucha l’épaule droite de Peter-Paulus sans trop la choquer ; mais, au même instant, une autre épaule toucha tout doucement son épaule gauche. Le premier choc ayant lieu par-devant, le second par-derrière, Peter-Paulus exécuta malgré lui un parfait demi-tour. Juste la moitié d’une girella.Pendant qu’il tournait déjà, une main lui poussa le coude droit en dedans ; une autre main poussa son coude gauche en dehors. Le tour complet se fit.

Avez-vous vu parfois une locomotive se mettre en mouvement ? Les coups de piston et les bouffées de vapeur sont largement espacés d’abord. Au bout de quelques secondes, ils se rapprochent de plus en plus. Cependant on pourrait encore les compter. Mais soudain l’espace manque entre chaque battement. Cela produit pour l’ouïe le même effet qu’une longue rangée de réverbères à la vue. Le pouls de la machine devient bientôt un roulement continu, de même que les lanternes présentent en perspective une ligne non interrompue de lumière. Ainsi marche le beau jeu napolitain de la girella.

Les temps du mouvement que nous avons indiqués, épaule droite, épaule gauche, bras gauche et bras droit, suivent l’échelle descendante d’une progression géométrique, jusqu’à l’instant où l’effet giratoire atteint son summumd’intensité, c’est-à-dire lorsque la victime des gaietés parthénopéennes tourne avec la vélocité d’une toupie d’Allemagne ! Alors la foule, heureuse, s’épanouit en un rire immense, homérique, interminable, et crie à pleins poumons, en suivant la toupie humaine :

— Alla girella ! alla girella !

Peter-Paulus, étonné du premier demi-tour, offensé du second, inquiet du troisième, voulut résister ; mais le moyen ? Ils sont experts à cet exercice, les diables joyeux. Le marin avait imprimé le branle à la première épaule, le clown à la seconde.

— Bravo, Ruggieri amico !

— Bravo, amico Cucuzone !

Miterino au premier coude, Farfalla au second : Miterino, l’associé d’un cocher de citadine (pour faire la place) ; Farfalla, frisoreambulant.

— Bravo, Farfalla ! Miterino, bravo !

Puis ce fut, sur une double file, car il faut que les premiers pas soient convenablement guidés, Petruccio le cicerone, Masaccio le décrotteur, Matteo le débitant de vermouth, Russola le courtier d’hôtels, et Gaspardo le pêcheur lui-même, personnage hautain qui avait consenti, le matin, à se charger d’un parapluie, lors du débarquement. Puis tous les Giovanni, tous les Pietri, tous les Carlotti, tous les Vicente de la strata di Porto, puis encore les bouquetières qui avaient fleuri milady : Marietta, Giulietta, Antonietta.

— Bravi tutti !

– Brave tutte !

— Alla girella ! alla girella !

Au bout d’une douzaine de tours, le pauvre Peter-Paulus avait complètement perdu la tête. Il se soutenait par la multiplicité des chocs contraires, et virait follement, étendant ses bras au hasard. La foule, les boutiques, les foyers, les lumières, tournoyaient autour de lui avec une éblouissante vitesse. Il ne voyait plus rien, sinon une danse macabre de flammes et de visages dont le rire uniforme le jetait en d’extravagantes colères.

Il entendait sans cesse ce cri qui était comme un aiguillon à sa fureur : Alla girella !Il faisait pour crier lui-même des efforts insensés. Il enflait ses joues. Il eût donné cinquante livres sterling pour pouvoir dire seulement à ces cannibales :

— J’été seudjet anglais !

Mais la parole s’étouffait dans sa gorge ; et, d’ailleurs, comment se faire entendre au milieu de ce tintamarre ? Il allait, il tournait, perçant comme le vent cette foule où chaque main faisait l’office du fouet sur le sabot. Son coeur se soulevait, des myriades d’étincelles poudroyaient au-devant de ses yeux. Et toujours, toujours autour de lui cette farandole diabolique, d’où partaient de loin les cris :

— Lasagne D’Amalfi !… Ravioli ! maccaroni di grano dura !

– Ostriche di Fusaro !

– Frutti di mare !

– Fritella calida !

– Carbonchoisi ! frittume ! carneseche !

Et par-dessus tout la grande clameur :

— Alla girella ! alla girella !

Cela dura combien de temps ? Peter-Paulus eût été hors d’état de le préciser. Seulement, après un long martyre, les odeurs de cuisine arrivèrent moins âcres à son pauvre estomac bouleversé. Le mouvement lui sembla moins impétueux, les cris moins assourdissants. Les lumières semblèrent s’éteindre. Étaient-ce ses yeux qui se voilaient ? Puis ce fut comme une grande nuit et un grand silence où grinçaient quelques rires isolés. Les rires s’éloignèrent à leur tour. Il se sentit virer à vide pendant une seconde. Il chancela comme un tonton qui va choir ; puis il s’affaissa sur lui-même en face d’une sorte de rampe lumineuse qui lui blessa les yeux.

Le pavé de la rue était humide et froid sous son corps qui brûlait. Cela le réveilla. Ses mains, qui tâtonnaient, trouvèrent le ruisseau. Comme il relevait ses paupières alourdies, le sol tressaillit au galop d’une voiture qui arrivait ventre à terre.

— Gare ! cria le cocher.

Instinctivement Peter-Paulus se traîna à l’écart. L’équipage passa. Peter-Paulus, éveillé tout à fait, jeta un regard autour de lui. Son état ressemblait à une ivresse pesante et engourdie.

Aux banquets solennels du Cotton’s Club, Peter-Paulus s’était mis assez souvent dans des situations pareilles. Mais alors Jack avait charge expresse de le rapporter dans son lit. Où était Jack ? Où était Pénélope, dont la main maigre versait, dans ces circonstances, le thé digestif, le thé secourable ?

Pour Jack, Peter-Paulus n’aurait pas trop répondu de lui. Mais Pénélope ! ah ! Pénélope était bien sagement couchée dans son lit, à l’hôtel de la Grande-Bretagne.

Certes, la fille de Jocaste Watergruel n’était pas une femme divertissante, mais, pour la vertu, pour la décence, pour tout ce qui été caounvénèbeule,Pénélope laissait bien loin derrière elle Lucrèce, le type le plus parfait du conveniency.

Peter-Paulus ne connaissait pas du tout l’endroit où il se trouvait en ce moment. C’était une place assez vaste, entourée de constructions élégantes et pour la plupart modernes. Une longue rue bien alignée et bien éclairée s’étendait à sa droite. Au-devant de lui était cette grande clarté qui l’avait ébloui au moment de sa chute.

C’était la façade illuminée d’un palais de style grec, orné d’un double rang de colonnades.

Peter-Paulus avait rampé sur les mains et sur les genoux jusqu’à l’angle de cette place, pour se mettre désormais à l’abri des voitures. Un réverbère éclairait à la fois deux écriteaux placés en équerre sur les deux faces de l’angle. L’un des écriteaux portait : Strada di Toledo ;l’autre : Largo dello Spirito-Santo.C’était le cas de consulter le plan ; mais, hélas ! Guideet dictionnaire avaient disparu dans le grand orage de la girella.

Les yeux de Peter-Paulus se reportèrent vers l’éclatante façade du palais. La voiture qui avait failli l’écraser était arrêtée devant le péristyle.

Les fantasmagories sont comme le malheur, qui, dit-on, ne vient jamais seul. On peut bien affirmer qu’une fois entré dans ce monde des fantaisies et des étonnements, nul ne sait où le caprice s’arrêtera. C’est le rêve qui, fuyant sans cesse et toujours se transformant, vous cahote au travers du domaine de l’impossible.

Certes, la stupeur avait foudroyé bien des fois Peter-Paulus Brown, depuis qu’il avait relevé le collet de son twine et mis des lunettes bleues pour voyager incognito dans Naples, mais, cette fois, c’était le comble ! Le rêve devenait un navrant cauchemar.

Peter-Paulus vit descendre de la voiture un homme de près de six pieds, portant un costume militaire. Jusque-là, rien de funeste. Mais, après le géant, descendit une femme longue et mince, avec une robe de satin bleu ciel, un mantelet rose et un turban orange. À la rigueur, il pouvait y avoir d’autres femmes aussi longues et aussi minces que Pénélope. Peter-Paulus en connaissait neuf dans Cheapside. Mais était-ce pour une autre que, dans un jour de munificence, Peter-Paulus avait acheté six aunes de satin bleu ciel ? L’ancêtre Watergruel, malheureux vieillard, avait-il fait emplette de ce mantelet rose pour une autre ? Et le turban orange avec des effilés ponceau, était-ce pour une autre que Jocaste l’avait fait établir à grands frais chez sa propre modiste française de Mary-le-Bone ? Pénélope avec un colonel ! Démence !… Délire ! Pénélope avec la toilette de bal qu’elle portait l’an passé au raout de Smithson et Copperfields, la plus honorable maison de cuirs de tout Ave-Maria-Lane !

Il appela Pénélope par son nom, et s’élança par bonds terribles jusqu’au péristyle du palais. Quand il arriva, la femme maigre et longue, sa robe bleu de ciel, son mantelet rose et son turban orange orné d’effilés ponceau avaient déjà disparu sous le vestibule. Il ne restait plus que le géant. Peter-Paulus, que la rage transformait en lion rugissant, se précipita sur lui en l’accusant de rapt et en l’appelant malfaitor !Le géant le rejeta d’un simple revers de main au milieu d’un groupe de laquais et entra.

— Je vôllé âllé ! s’écria Peter-Paulus écumant, arrêté cette corruptor !… C’été milédy !… Jé prié instantement !… Oh ! le déstèbeule scélérate !

Les laquais l’entouraient et lui barraient le passage en riant.

Il voulut les payer ; mais sa bourse s’était envolée sur les ailes de la girella ; sa bourse, sa montre, sa chaîne, tout ce que le Guidelui avait conseillé de laisser en lieu sûr. Il fit effort pour s’élancer, mais les valets, voyant ce costume déchiré et crotté, cette figure bouleversée, ne purent se douter qu’ils avaient affaire au chef d’une maison de cotons.

— On n’entre pas au palais Doria, dirent-ils, sans avoir un bulletin d’invitation.

Peter-Paulus se débattit un instant, puis il frémit de la tête aux pieds et devint calme tout à coup.

— C’été très bienne, dit-il ; j’été caountente dé savoar… Le palais Doria !… J’avé mon letter de recommandécheun… Je faisais venir le police tout de suite !

Il fendit la presse des valets et traversa la place du Saint-Esprit à grands pas, en gesticulant et en parlant tout seul. Il se jeta tête baissée dans le premier fiacre qu’il rencontra.

— À la maison de le director de le police royale ! s’écria-t-il ; j’été seudjet anglais… et jé sôpçonné milédy… Jé prié de côrir très bienne… jé volé fairé iune exempel… fômellemente !

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