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Chapitre 5 Mariotto l’improvisateur

Depuis l’époque où se passe notre récit, les abords de la strada di Porto ont peu changé, au moins pour la partie comprise entre cette rue principale et les ports. Là s’élevait encore, en 1823, le Castel-Vecchio, ancienne résidence des rois de Naples de la maison d’Anjou, qui fut presque entièrement détruit par l’incendie de 1829 et démoli deux ans après ; la strada di Porto aboutissait au Castel-Vecchio, non pas directement, mais par ses prolonges. Elle communiquait, en outre, avec les diverses portions de l’antique édifice par plusieurs ruelles qui faisaient branches le long de son tronc.

Évidemment, le Castel-Vecchio était le centre d’origine de tout le quartier. L’écheveau tortueux de ces petites voies l’avait choisi comme terme commun de leurs capricieux et bizarres méandres. Il était là, noir et revêche, mais robuste encore malgré l’injure du temps, au beau milieu d’un véritable labyrinthe. Il servait de prison depuis l’avènement des Bourbons au trône de Naples, et une grande place irrégulière, qui séparait le rempart oriental de l’église Saint-Pierre-le-Martyr, était le lieu où se faisaient les exécutions capitales.

Derrière la fontaine des Trois-Vierges, où nous voyions naguère ce groupe immobile et silencieux que Peter-Paulus avait regardé de trop près pour son malheur, deux ruelles s’ouvraient dont l’une rejoignait le largo San-Pietro, en face de l’église, tandis que l’autre débouchait devant l’entrée méridionale du château au cortile d’Avalos.

Cinq minutes après que notre Peter-Paulus eut été emporté dans le tourbillon de cette girella fantastique qui lui avait fait voir tant de chandelles, la strada di Porto ne se souvenait plus de lui. Au bout de six minutes environ, l’homme à la pipe d’écume revint s’asseoir sur la margelle de la fontaine des Trois-Vierges. Le clown qui l’avait accompagné jusqu’à la place du Saint-Esprit, où ils avaient laissé Peter-Paulus commodément assis sur la lave, ne le suivait point. Il s’était attardé en route. Il avait saisi à deux mains le mât qui soutenait l’enseigne d’un marchand de macaroni, et il faisait le bracchio ferrato,au grand plaisir des chalands de la bonne dame. Le bras de fer,comme chacun peut le savoir, est un tour de force qui consiste à se suspendre par les deux poignets contrariés et à se roidir ainsi dans la position horizontale à la vigueur des biceps.

Cucuzone en savait bien d’autres.

La queue diminuait autour des cuisines. Le succès était désormais aux quatre ou cinq marchands d’imprimés vendant les aventures du fameux baron d’Altamonte, ce brigand couvert de crimes, qui avait assassiné le banquier juif Samuel Graff, ancien secrétaire et intendant du duc de l’Infantado. Le succès était surtout aux deux ou trois improvisateurs, qui racontaient avec des fioritures infinies l’histoire contenue dans les imprimés ; l’histoire de Felice Tavola, soi-disant baron d’Altamonte, bandit de la Calabre, et l’un des sept Compagnons du Silence.

Il y avait, du reste, un schisme parmi les différents distributeurs de nouvelles.

Les uns prétendaient, comme nous l’avons dit déjà, que ce baron d’Altamonte était le célèbre Porporato ; les autres affirmaient avec une sorte de jactance que la corde destinée à ce roi des bandits n’était pas encore filée.

Quant à ce qui regardait les Compagnons du Silence, c’était bien une autre confusion : autant d’orateurs, autant d’avis divers. On peut même dire que, parmi les dix mille habitués de cette rue hospitalière, la stradi di Porto, il y avait dix mille versions sur le compte des Compagnons du Silence.

Ce n’était pas d’aujourd’hui que l’on s’occupait d’eux. Depuis trois mois, ces mots : Compagnons du Silence,étaient à Naples dans toutes les bouches ; mais plus on parlait de cette mystérieuse confrérie, moins la lumière se faisait autour d’elle. Les bruits se croisaient et s’amoncelaient en quelque sorte. Dans cet amas sans cesse grossi de rumeurs, la vérité était peut-être, mais perdue dans de telles quantités d’exagération, et de fables, qu’il eût fallu des yeux de lynx pour l’y découvrir.

Il y avait, du reste, une bonne raison pour que la vérité ne se fit point jour. Le titre même que s’étaient donné les membres de l’association du silence résumait leurs statuts et leur loi. Se taire, voilà la règle de l’ordre.

Chacun le disait ; chacun ajoutait que toute parole indiscrète était trahison, et que toute trahison était punie de mort. À ceux qui étaient renseignés si bien, on aurait pu demander d’où les renseignements leur venaient ; mais, quand il s’agit de sociétés secrètes, l’histoire est toujours la même, depuis les mystères d’Isis jusqu’aux carbonari et aux Compagnons du Silence. Nul n’a pu percer la nuit terrible qui entoure l’agape et cependant tout le monde croit savoir. C’est à l’heure même où l’on déclare le mystère impénétrable, qu’on vous dévoile ceci et cela faisant précisément partie du mystère. Sitôt qu’une énigme est posée, tout homme a la passion d’en chercher le mot. Quand il n’y a pas d’énigme, nous en évoquons le fantôme.

La foule était complice dans toute la valeur du terme, sans le savoir et sans le vouloir : non seulement la foule pauvre et déguenillée encombrant la strada di Porto, mais cette foule brillante, élégante et dorée, qui remplissait à cette heure les salons du palais Doria. En bas comme en haut, vous eussiez entendu les mêmes paroles : « Compagnons du Silence », et le même nom : « Porporato ! » Savait-on ? ne savait-on pas ? Était-il sous les verrous du Castel-Vecchio ? courait-il encore la montagne ? ou bien, chose redoutable, était-il à Naples même, comme on l’affirmait, puissant par son or, par sa beauté, par son audace, insaisissable autant qu’une vision, prenant toutes les formes, jouant tous les rôles : aujourd’hui femme, prêtre demain, soldat, mondain, grand seigneur, et mettant au défi sans cesse la proverbiale habileté de la police royale. Était-il l’ennemi des Compagnons du Silence ? était-il leur chef ? Si c’était lui, ce baron d’Altamonte, allait-on le voir gravissant les degrés de l’échafaud, lui, Porporato, qui tant de fois avait montré sur l’échafaud même sa casaque sanglante au dernier moment ; lui qui tant de fois avait délivré la victime et dispersé les bourreaux ; lui qui, parlant comme s’il eût été le roi, avait dit : « Je ne veux plus de hache ! » N’y aurait-il pas, au dernier moment quelque coup de tonnerre ? et la hache était-elle forgée qui devait couper le cou de ce moderne franc-juge ?

Car c’était un bandit, c’est vrai ; mais ces pages grossiraient à la taille d’un volume s’il nous fallait noter ici tous les torts qu’il avait redressés selon le bruit public, et tous les crimes qu’il avait punis. Dans son histoire, épopée étrange et poème populaire aux cent mille épisodes, impossibles par leur multiplicité même, le bien abondait comme le mal, le crime côtoyait la grandeur, la vertu stoïque apparaissait comme une lueur au fond de la nuit débauchée.

Il avait, ce géant, au dire de la légende sans cesse amplifiée, tout ce qui vient du ciel et tout ce qui vient de l’enfer. Il était généreux et il était cruel, lion et tigre à la fois. Il tenait, comme ce dieu des mythologies du Nord, le glaive d’une main, de l’autre le baume.

Si les bruyants convives de la strada di Porto avaient été bien convaincus de ce fait que leur Porporato devait être mis à mort le lendemain, on ne peut dire vraiment quelle eût été cette nuit la physionomie de la foule. Le plus probable, c’est qu’il y aurait eu deuil, peut-être émeute. Mais le peuple napolitain se fait de tout une amusette. On jouait avec l’émotion. Personne ne croyait au danger. On peut dire plus : personne ne croyait que le danger fût possible. Porporato était, aux yeux de tous, invulnérable comme Achille. Celui qu’on tenait enchaîné dans le Castel-Vecchio devait être quelque obscur affilié comme ceux que la police royale avait déjà présentés sous le nom de Porporato. Et si c’était, par impossible, le Porporato lui-même, il y a loin de la prison à l’échafaud ! Son génie familier veillait sur lui. On n’avait point entendu dire que sa petite Fiamma, la délicieuse fille des zingari, fût prisonnière, Fiamma, sa soeur ou son ange gardien, son esclave et sa reine, qui lui restait fidèle parmi la longue orgie de ses amours…

Il n’y avait qu’un homme et qu’une femme à Naples pour être aussi populaires que Porporato et Fiamma. L’homme, c’était Fulvio Coriolani, le magnifique prince à la main toujours ouverte, dont le carrosse splendide laissait derrière lui une traînée d’or quand il passait dans les pauvres quartiers de la vieille ville. La femme, c’était Angélie Doria, la belle entre toutes les belles, la providence des malheureux, le sourire des affligés.

Si Porporato se fût attaqué à Coriolani ou Fiamma à la belle Angélie, eh bien, cette pétulante et passionnée population de Naples eût abandonné Porporato et Fiamma.

Mais, si Porporato eût tenté la conquête d’Angélie, mais si Fiamma eût déclaré hautement la guerre amoureuse au prince Coriolani, bataille ! Les Napolitains se seraient mis aux fenêtres, prêts à couronner les victorieux. Entre bandits et princes italiens, on fait de ces tournois.

Mais ceci est pure fantaisie. Coriolani seul était digne d’Angélie ; nulle autre qu’Angélie ne pouvait emplir le coeur de ce resplendissant Coriolani. Naples tout entière avait fiancé Coriolani et Angélie.

Dans le monde noble dont Angélie et Coriolani étaient les deux étoiles, on en savait peut-être plus long sur le compte du prince que dans la strada di Porto ; mais pas beaucoup. Les motifs de la faveur singulière dont il jouissait à la cour étaient un secret pour tout le monde. Une anecdote avait couru.

Le comte Lorédan Doria, ce beau Romain que nous avons vu si près de la mort à l’auberge du Corpo-Santo, dans les Calabres, était l’ami de Coriolani et le tuteur d’Angélie. Le jour où le prince Coriolani vint lui demander la main de sa soeur, Lorédan répondit :

— Ma soeur est fiancée.

C’était la vérité. Angélie avait été promise, dès son enfance, à Roméo, des princes d’Angri, marquis de Malatesta, son cousin, un des plus braves et des plus brillants de la jeune noblesse de Naples.

Coriolani n’insista point ; mais, le soir même, il provoqua Malatesta au sortir du théâtre de Saint-Charles, et le mit au lit d’un grand coup d’épée. Le roi connut le fait et défendit qu’on poursuivît Coriolani. François de Bourbon, le prince royal, fit mieux, il manda Lorédan Doria. Lorédan dit au prince royal :

— Quand même Jean Malatesta et tous les marquis de Naples s’en iraient en terre avec tous les comtes, de la main de notre ami Fulvio, il ne sera point l’époux d’Angélie Doria, ma soeur.

— Pourquoi cela ? demanda François de Bourbon.

— Parce que nous sommes les Doria, répondit Lorédan.

François sourit.

— Vous trouvez donc que Fulvio est trop petit gentilhomme ? dit-il.

— Je ne sais d’où il vient, repartit Lorédan ; je ne sais qui il est… Ce nom de Coriolani serait bon pour un fils de roi, puisque la coutume est de leur donner des titres de fantaisie… Mais des fils de roi, quand il s’agit de ces noms du caprice, on tombe du premier coup jusqu’aux chevaliers d’aventure.

Le prince royal devint sérieux et se mit à réfléchir. Puis il reprit :

— Les Doria sont des gentilshommes… mais Bourbon vaut aussi quelque chose, n’est-ce pas, comte Lorédan ?

— Monseigneur veut railler… balbutia le Doria.

— Dieu m’en garde ! fit l’héritier du trône presque solennellement ; je veux seulement vous dire, comte de Lorédan, que, si, tout en restant Bourbon, je n’étais pas fils de roi, je donnerais volontiers la princesse ma soeur à cette Altesse de fantaisie, pour employer vos propres expressions, qui s’appelle Fulvio Coriolani.

Le reste de la conversation ne se racontait point. Mais, peu de jours après, on commença de dire que le roi de Naples signerait le contrat de mariage de la princesse Coriolani. Ainsi nommait-on déjà la belle Angélie.

Le marquis de Malatesta était un noble jeune homme qui avait de nombreux amis. Il se fit un parti contre Fulvio, qui ne daigna pas même accorder un regard à cette conspiration. On éclaira sa vie ; on voulut fouiller dans son passé. Les curieux et les hostiles s’arrêtèrent interdits dès les premiers pas. Derrière le présent de cet homme, il y avait la nuit, rien que la nuit ; une nuit où nul regard ne sut pénétrer !

De sourdes rumeurs s’élevèrent alors, non point parmi le peuple, qui ignorait ces anecdotes de salon, mais à la cour même. Là où la malveillance et la haine, faisant halte en face de l’inconnu, ne rencontrent point cette prise ordinaire que rencontre chaque homme, la malveillance et la haine, déroutées un instant, finissent par franchir toutes bornes. Elles vont d’autant plus loin que l’obstacle est plus haut. Les amis de Malatesta prétendirent…

Mais il ne nous plaît pas de dire tout de suite quelles folles accusations la colère des jaloux et des vaincus porta contre le lion des élégances napolitaines. Il s’agit maintenant pour nous du Porporato, et non point de Fulvio Coriolani ; il ne s’agit pas des courtisans de Naples, mais bien de nos Compagnons du Silence.

Au moment où l’homme à la pipe d’écume et le clown revenaient de leur expédition contre Peter-Paulus Brown de Cheapside, le beau pêcheur avait déserté la place qu’il occupait naguère au pied de la fontaine des Trois-Vierges. On ne voyait plus là qu’un improvisateur entouré d’avides auditeurs. Mais il y avait un va-et-vient silencieux des ruelles situées derrière la fontaine à la rue principale, et le beau pêcheur ne devait pas être bien loin, car la petite marchande d’oranges montrait à chaque instant son minois espiègle à l’embouchure du vicoletto Delfino ou du vico Sorrente. Ainsi avaient nom les deux ruelles qui allaient rejoindre le Castel-Vecchio, à quelque trois cents pas de là, l’un à droite, l’autre à gauche de la petite place de San-Pietro-Martire.

Ces gens qui faisaient le va-et-vient, comme des sentinelles, ressemblaient exactement, pour le costume, aux mangeurs et aux buveurs de la strada di Porto. Seulement, ils ne prêtaient qu’une attention distraite aux emphatiques récits de l’improvisateur. Et cela établissait entre eux et la foule une terrible différence. La foule était tout oreilles.

Outre ces sentinelles affairées, on pouvait distinguer du gros de la cohue quelques individus aux yeux perçants et inquiets, cherchant à se faufiler dans les groupes. Nous avons vu déjà ceux-là rôder un instant autour du bon Peter-Paulus.

À Paris, nos agents de police se gardent d’écrire en lisibles caractères sur leur chapeau, comme le berger de la Fontaine : « C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau ! » À Naples, on dirait un peu que toute chose se fait pour rire, tout a physionomie théâtrale, les brigands ont leur costume qui crie : « Venez voir un brigand ! » Les agents de police sont de comédie et leur uniforme murmure : « Nous sommes des alguazils ; ayez l’obligeance de choisir le moment où nous passerons pour confier à la brise du soir vos secrets les plus importants ! »

Ces individus aux yeux perçants et curieux étaient des agents de la police royale. On les connaissait ; ils ne gênaient personne. Les filous leur offraient volontiers une prise dans la tabatière volée, et nos mystérieuses sentinelles clignaient de l’oeil amicalement en les croisant sur la lave. C’est la capitale de l’Arcadie que cette cité napolitaine. Les loups et les brebis y fraternisent du matin au soir.

— Pour être le Porporato, disait cependant l’improvisateur en pur patois napolitain, c’est le Porporato, mes amis si chers ! J’en fais serment sur mon salut éternel… Et voilà là-bas le seigneur Onofrio qui peut bien vous dire si je mens… Le bonsoir, seigneur Onofrio !

Le seigneur Onofrio était l’un des Guillot de la police centrale : tête naïvement sombre comme celle d’un figurant de mélodrame. Il fut manifestement flatté de l’apostrophe, mais il mit le collet de son manteau sur sa bouche en murmurant.

— Retiens ta langue, Mariotto, prononça-t-il avec sévérité, si tu veux vivre longtemps !

— Grand merci, Seigneur Onofrio !… cria Mariotto l’improvisateur, quand l’agent se fut perdu dans la foule. Vous voyez, mes chers amis, s’il m’a dit que je mentais… Et pourquoi mentirais-je ? Dieu me soit témoin ! Ce serait donc la première fois de ma vie !

— Bravo, Mariotto, bravo ! s’écria-t-on de toutes parts ; tu n’as jamais menti, c’est article de foi !

Mariotto prit un visage attendri.

— Il m’est bien doux, mes amis si chers, de recevoir publiquement cet honorable témoignage. Je suis pauvre et ne saurais payer la flatterie ; ainsi donc vos paroles sont sincères… En conséquence, je vais vous dire une chose que vous ne savez pas.

— Parle, Mariotto, parle.

On fit silence.

Mariotto sembla se recueillir.

— Mes seuls amis, reprit-il après un court silence, on ne vit pas de l’air du temps. J’ai une femme, deux fils et trois filles… Vous trouverez juste et raisonnable de me faireun carlin pour la nouvelle que je vais vous apprendre.

— Si la nouvelle est bonne, tu auras ton carlin, Mariotto.

— Mieux vaut tenir que courir, mes amis choisis, répliqua l’improvisateur… Donnant donnant : le carlin pour la nouvelle !

Le carlin de Naples vaut dix grani ou vingt deniers tournois, environ quarante-deux centimes. On connaissait Mariotto : il fallait le carlin pour avoir la nouvelle. Denier à denier, le carlin fut fait.Alors, Mariotto, après avoir remercié ses seuls amis, parla de la sorte :

— Il y a bal ce soir au palais Doria-Doria ; c’est moi qui vous le dis !

— Eh ! s’écria la foule désappointée, nous savons tous cela !

— Es-tu devenu voleur, Mariotto ?… ajouta une bouilleuse de lasagnequi vint lui mettre le poing sur le nez.

Et vingt voix irritées :

— Rends-nous le carlin, scélérat de Mariotto.

C’était en ce moment de tempête que Mariotto Cigoli montrait toute sa valeur.

— Si je suis devenu larron, Taddea, sorcière impénitente ! s’écria-t-il, ai-je jamais dit la vérité, qu’il y a dans ton macaroni plus de vers que de farine ?… Suis-je devenu larron, vous autres, tas de réprouvés ?… Est-ce moi qui ai volé la montre de l’Anglais… Ruzzola, fils de pendu ?… Est-ce moi qui ai mis l’oreiller sur la bouche de ma femme, Miterino, bâtard de bandit ?… Ai-je donc pris de tes leçons pour devenir larron, Farfalla, pavé de prison, toi qui te mouches là-bas dans le foulard de ton maître Pietro-Gregorio Andrea ?…

— Allons, la paix, Mariotto !… firent ceux qui n’étaient pas encore nommés ; on a voulu rire… garde ton carlin et gagne-le !

— San Gennajo ! repartit l’improvisateur, je le sais bien, qu’on a voulu rire !… Et moi aussi, j’ai voulu rire un petit peu. Cela fait du bien, mes amis si chers… Ne sait-on pas que Taddea, ma commère, cuit les meilleures lasagnesde la strada di Porto ; que Ruzzola a trouvé la montre de l’Anglais, et que Miterino voulut réchauffer sa femme ?… Il y a donc, mes colombes, que vous avez parlé trop vite. Ma nouvelle vaut dix carlins plutôt qu’un, et même une piastre de douze… Savez-vous pourquoi il y a bal ce soir au palais Doria ? Non. Et comment le sauriez-vous ? Vous ne voyez ces gens-là, mes pauvrets, qu’en carrosse ou à l’église…

— Et toi, tu les vois de plus près, n’est-ce pas, Mariotto ? interrompit Farfalla, qui lui gardait rancune.

— Moi, répondit l’improvisateur avec dignité, je ne flatte pas les grands, mais je les fréquente… je suis cousin issu de germain avec Mario Caffaro, le camérier second du Lorédan Doria… Il y a bal au palais parce que la contessina va être fiancée.

— Avec Fulvio Coriolani ? s’écria le choeur tout d’une voix.

— Pour le coup, vous avez deviné, mes biens-aimés !… Et quoi d’étonnant ? vous avez tant d’esprit ! mais ce n’est pas encore là ma nouvelle.

Le cercle se rapprocha.

— Ma nouvelle, continua Mariotto, ne vaut pas une piastre : elle en vaut vingt… Le prince Coriolani a été assassiné ce soir !

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