‹ Les Compagnons du Silence Tome IChapitre 15 sur 30 · Chapitre 6 Le Saltarello

Chapitre 6 Le Saltarello

Vous eussiez dit que cette masse compacte d’auditeurs attentifs venait de recevoir un choc électrique. On recula d’abord et le rond s’élargit d’instinct. Cela se fit dans un profond silence, le silence de la stupeur. Puis une grande clameur s’éleva, formée de mille cris.

— Est-ce possible !

— Coriolani assassiné !

— Si c’est Malatesta qui a fait cela, par saint Janvier, Malatesta ne le portera pas en paradis.

— Où ce meurtre ?

— À quelle heure ?

— Connaît-on les assassins ?

— Là, là, là ! fit Mariotto, fier et heureux de l’effet produit ; en savez-vous beaucoup qui vous eussent donné cela pour un carlin ?… Mes amis chéris, quand je dis assassiné, je n’ai pas vu le corps…

Il y eut dans la foule un grand soupir de soulagement, car le prince Coriolani était adoré à Naples.

— Mais, reprit l’improvisateur, pas mieux n’en vaut, je vous fais juges !… Il y avait grand festin au palais Doria. Le prince y était, comme de juste, placé à côté de la contessina.

— Oh ! fit Masaccio, le cher ange, celle-là !

— Belle et douce comme la mère de Dieu ! ajouta un facchino reconnaissant.

Et d’autres :

— Laissez dire ! laissez dire !

— C’était plaisir de les voir tous deux, continua Mariotto ; le prince avait ses ordres et brillait comme un soleil… Angélie, la bien-aimée créature, était habillée de blanc et ressemblait à l’une de ces tendres fleurs d’oranger qui s’ouvrent le soir pour parfumer le vent… Mais voilà autre chose, mes chérubins ! il y avait aussi festin chez le Malatesta, et Dieu sait qu’on n’y faisait point de fiançailles ! Une douzaine de jeunes diables incarnés, tous en colère contre ce doux agneau de Coriolani, à cause du coup d’épée qu’il a donné au marquis et de l’amour que lui a donné, à lui, la diva contessina. Le festin avait lieu sous prétexte de célébrer la relevaille du Malatesta, qui est guéri de son coup d’épée.

« Ils étaient là, tous les beaux qui ne brillent plus, depuis que le prince Fulvio a paru dans notre ville, toutes les étoiles que cet astre a si vite éclipsées : le Pitti de Florence, le Ziani de Venise, le D’Angri-Vespuccio-Doria, le Colonna et les deux Doria-Panfili de Bologne, et d’autres… Tous princes ! Ce ne sont pas les princes qui manquent en Italie, mes seuls amis ; mais il y a prince et prince. Cherchez-moi un autre prince comme Fulvio Coriolani !

« Ce qu’ils faisaient chez le Malatesta ? Voyez-vous, ils sont tous enragés de jalousie, parce que Son Altesse royale François de Bourbon (Dieu le conserve cent ans !) est de la noce, et parce que le roi Ferdinand lui-même (puisse-t-il atteindre l’âge de Mathusalem !) doit mettre sa signature au contrat. Eh bien donc, ils complotaient.

« Et voilà ce qui est arrivé ; je vais dire la vérité, ni plus ni moins, j’en jure par mon salut éternel !… Il faut être fou pour perdre sa part du paradis par un mensonge !

« Vers cinq heures de relevée, le festin du palais Doria était presque terminé. On s’était mis à table à deux heures. Le prince royal était là qui regardait Angélie en souriant. Une lettre est venue. D’où est-elle venue ? Hachez-moi menu comme chair à pâté, je ne pourrai vous le dire, puisque je n’en sais rien. Honte à ceux qui inventent des fables ! La lettre était pour le prince Coriolani. En la lisant, il est devenu tout pâle. Il s’est levé. Il a parlé bas au prince royal, puis il est sorti en disant : « Je reviens… »

Mariotto fit une pause. Cent voix haletantes s’écrièrent impatiemment :

— Et il n’est pas revenu ?

— Attendez donc, mes amis de choix ! comment voulez-vous savoir la fin de l’histoire, si vous ne me laissez pas dire ? Vous avez bien su, n’est-ce pas, qu’il était allé ce matin à bord du paquebot de Marseille ?

— Oui, oui… à bord du Pausilippe,répondit-on.

— Nous étions là, dirent quelques-uns ; il a fait monter dans son carrosse deux dames voilées.

— C’est l’avantage que vous avez sur moi, mes tourterelles… Je n’y étais pas… non… personne ne peut être en deux endroits à la fois… Mais, si j’y avais été, foi de chrétien, j’aurais bien trouvé le joint pour savoir qui étaient les deux dames… Enfin n’importe… Il les a emmenées on ne sait où, et voilà certes ce qui complique l’aventure.

« Vous allez voir. Une demi-heure s’est passée là-bas au palais Doria, puis une heure, puis deux, puis le reste. Coriolani ne revenait pas.

« Tous ceux qui étaient chez Malatesta, vous savez, le Pitti, le Ziani, le Colonna, le Vespuccio, le Panfili et compagnie, ont leurs entrées, comme de juste, au palais Doria. Ils sont arrivés vers les sept heures, et ils avaient du vin de Sicile dans la tête, du vin de France aussi, j’en fais serment sur mon salut éternel ! Alors, on en a dit de toutes les couleurs. On a parlé des deux dames voilées, et la pauvre belle Angélie s’est évanouie dans les bras de son frère. Mais, Dieu du ciel, on a parlé de bien d’autres ! Les belles ne manquent pas autour du beau Fulvio. Et, à vrai dire, les noces ne sont pas faites : pourquoi lui reprocher déjà ses amours ?

« Lorédan Doria écoutait et gardait le silence. C’est un Romain : il sait se taire. Savez-vous pourquoi, mes colombes, tout l’esprit de l’Italie est venu se loger à Naples ?…

Cette question valut à Mariotto un long et unanime applaudissement. Cela lui fit plaisir ; mais il eût préféré un second carlin. Il reprit :

— Si vous êtes contents de moi, mes seuls amis, tant mieux, je fais ce que puis… Il y a donc que le prince royal était fort irrité… il s’est approché du Lorédan et lui a parlé bas… Le Lorédan a répondu tout haut : « Jusqu’au sacrement on peut se dédire. »

« Cependant, il y en avait qui étaient partis pour aller chercher Coriolani. C’étaient des bons, ceux-là : le colonel San-Severo, qui a six pieds de haut, le vieux banquier Massimo Dolci, le cavalier Hercule Pisani, qui était toujours avec ce scélérat d’Altamonte… Ah ! s’il avait su que c’était un bandit !… Et tous les vrais amis de Bourbon et de Doria. Ils avaient dit : « Nous ramènerons Fulvio mort ou vif ! »

« Le noble marquis Andrea Visconti Armellino, intendant second de la police, était avec eux, je n’ai pas besoin de le dire.

« Les uns coururent à son palais : personne ! D’autres à la villa Palmerini, où demeure la Belloni, la diva delle dive !...la folie de tous les jeunes seigneurs : néant ! D’autres encore au palais de Pallavicini, chez la marquise Aurora (et le prince François ne savait pas cela…) point de Coriolani ! D’autres enfin ici et là, chez la comtesse et chez la baronne, chez la princesse, chez l’intendant… Rien ! rien ! Naples est une grande ville, mais Coriolani est aussi grand que Naples, et il est malaisé de cacher l’un dans l’autre.

« Le bruit s’est répandu au palais Doria, mes amis, tout à coup qu’on avait trouvé une mare de sang au pont de la Madeleine… Et cela vient à la mode de trouver du sang dans nos nuits. On a dit tout de suite : « Le prince Fulvio Coriolani a été assassiné ! » Et les Malatesta de rire en répondant… devinez quoi ? En répondant : « Assassiné, non ; assassin, oui !… »

Il y eut une grande rumeur dans la foule, et Mariotto se frotta les mains. Cette rumeur était grosse de carlins nouveaux. La cohue affriandée allait vider ses poches pour savoir.

— Tu ne nous dis pas tout, Mariotto, s’écria en effet le choeur.

— Tu en sais long, Mariotto !… Il y a une histoire.

— Ah ! ah ! mes vrais amis, répliqua l’improvisateur en souriant, on ne vous passe rien !… Ce ne seraient pas des Romains qui auraient si bien deviné… ni des Milanais… ni ceux de Florence ou de Turin… Quant à Venise, la morte, nous n’en parlons seulement pas… Oui, oui, mes compagnons, il y a une histoire… deux histoires… aussi vrai qu’il me faut travailler pour nourrir la femme et les enfants… Et vous ne voudriez pas avoir ma peine pour rien, ô mes amis ! j’en jurerais sur mon salut éternel !

— L’histoire ! l’histoire ! l’histoire ! cria tumultueusement le choeur.

— Laquelle ? demanda Mariotto. Je puis vous dire comment notre Fulvio a été accusé de meurtre devant le prince royal en personne… et je puis vous dire où on l’a vu deux heures après sa sortie du palais Doria…

— Le meurtre ! choisit la moitié de la cohue.

— Le prince ! demanda l’autre ; pourquoi le prince a-t-il quitté la fête de ses propres fiançailles ?

— Je puis vous dire encore, continua Mariotto, à qui appartient ce sang qu’on a trouvé au pont de la Maddalena…

— Dis-le donc, Mariotto !

Mariotto releva la ceinture rouge en lambeaux qui serrait son bracone(haut-de-chausses).

— C’est un tari (deux carlins) par histoire, prononça-t-il d’une voix ferme.

Avez-vous lu des descriptions de tempête dans des tragédies classiques ? Crébillon l’aîné offre de beaux modèles en ce genre. La mer creuse ses gouffres sans fond et envoie ses vagues jusqu’au ciel. Pas davantage. Eh bien, les tempêtes de tragédie sont de simples bourrasques à côté de l’orage suscité par les dernières paroles de Mariotto Cigoli, célèbre improvisateur. La foule trépigna, sacra, jura, cria, hurla. Tous les poings se fermèrent afin de menacer ce coquin de Mariotto, ce larron, ce rufian, ce faussaire ! Mais, après avoir jeté feu et flamme dans toute la force du terme, la foule mit la main à la poche, il y avait un tari de fait.

Alors Mariotto, d’un ton pénétré :

— Vous aurez deux histoires pour ce simple tari, mes tourtereaux… deux belles, deux bonnes histoires où le diable ne verrait goutte. D’abord, et celle-ci est par-dessus le marché l’histoire du pont de la Madeleine. Ah ! vous voulez des mystères ! Trinité sainte ! nous en avons à revendre !

« Toute l’après-dînée, mes amis, il y a eu un sloop anglais en rade. La chaloupe de ce sloop, dont personne ne sait le nom, était amarrée au quai de la Marinella, non loin du pont, et il y avait dedans quatre gros Anglais à collet relevé… Ce qu’ils faisaient là, je vous le demande.

« Le maître avait des lunettes bleues comme celui que vous avez girellé tout à l’heure. Deux fois le sloop a fait des signaux, deux fois on a entendu des sons de cor au bout de la strada regia di Portici…

« Regardez voir si le seigneur Onofrio n’est point à portée d’entendre…

La foule se compta. Le seigneur Onofrio et ses collègues manquaient. Mariotto reprit :

— Vers la tombée de la brume, un homme s’est présenté seul au pont de la Maddalena. Presque aussitôt après, six gendarmes sont venus à lui. L’homme a montré la barque comme s’il eût voulu dénoncer les Anglais. Le brigadier lui a donné une bourse. Puis ils sont descendus ensemble sous le pont. Des gens qui passaient, quand la nuit a été toute noire, ont entendu un cri. La barque s’éloignait à force de rames. On a couru. Sous le pont, il n’y avait plus ni inconnu ni gendarmes, mais une mare de sang et un couteau avec trois mots latins gravés sur la lame : Agere non loqui.

« Mais voici la grande affaire, mes colombes ! s’interrompit Mariotto au moment où la foule allait l’accabler de questions, voici le vrai secret… et Dieu sait ce qui arriverait si quelqu’un allait conter la chose au palais des Doria !… Approchez-vous tout près et ouvrez l’oreille.

Point n’était besoin de ces précautions oratoires. La foule dévorait d’avance ses paroles.

— Le prince Coriolani, poursuivit-il, a quitté le palais vers six heures… À sept heures, moi qui vous parle, je l’ai vu, de mes yeux vus… non point sous son costume d’Altesse, mais déguisé en…

— Déguisé en quoi ? s’écria-t-on de toutes parts, parce que Mariotto s’était brusquement arrêté.

Mais celui-ci semblait frappé de stupeur. On eût dit qu’il avait aperçu la tête de Méduse là-bas dans l’ombre du vicoletto Delfino. Il restait bouche béante et les yeux grands ouverts. La foule impatiente répétait :

— Déguisé en quoi ? déguisé en quoi ?

Et, comme le regard de Mariotto demeurait fixé dans le noir, à l’embouchure du vicoletto, tous les yeux prirent la même direction. On vit, de profil seulement, ce pêcheur à la taille héroïque, qui naguère se tenait à la place occupée maintenant par l’auditoire de Mariotto, entre le marin à la pipe d’écume et cet étrange personnage couché en rond comme une chenille. Beaucoup se demandèrent :

— Qui donc est celui-là ?

Quelques-uns échangèrent de rapides oeillades. Un seul prononça ce nom que nous avons entendu déjà :

— Beldemonio !

Mais la vue du démon lui-même, qu’il soit beau ou qu’il soit laid, n’est point capable d’arrêter la fougue de la curiosité napolitaine. Les interrogations adressées à Mariotto l’improvisateur recommençaient et se croisaient déjà, lorsqu’un cri bizarre domina tous ces bruits. Ce cri, d’espèce particulière, il n’est pas un Parisien qui ne l’ait entendu. Auriol, le glorieux maître du saut périlleux, le lançait toujours à son entrée dans l’arène. Auriol l’avait emprunté aux bouffons napolitains. Cri de castrat, railleur et joyeux, cri faible et perçant qui semble sortir du gosier de bois d’une poupée.

On vit bondir, au-dessus des têtes qui se garaient de leur mieux, un corps souple, mais d’un considérable volume ; puis une créature prodigieuse, ayant ainsi franchi au vol le cercle des curieux, se prit à exécuter à l’intérieur du cercle des mouvements tout à fait fantastiques. Elle était retombée sur ses mains, la créature. Elle marchait les pieds en l’air et la tête horriblement renversée. La foule, tous ces grands marmots de Naples, la foule se mit à rire et dit :

— Bravo, saltarello !

Le saltarello, qui n’était autre que notre clown de la fontaine, lança son cri et salua des deux pieds bien respectueusement ; puis, bondissant sur la margelle et de la margelle dans la niche même de l’une des vierges, il engagea ses pieds, je ne sais comment, sous les draperies de pierre qui formaient le vêtement de la madone, et se renversa tout à coup, soutenu seulement par ses orteils. La foule poussa un cri d’effroi et d’admiration. Dans cette position, la tête du saltarello était tout près de l’oreille de Mariotto. Il dit à voix basse ces seules paroles :

— Un mot de plus et ta femme est veuve !

Puis il se laissa choir sur ses mains dans le bassin, rebondit comme une balle élastique, fit le saut indien, le saut chinois, le saut périlleux sur place, et, choisissant de l’oeil la haute tête de Gaspardo le pêcheur, l’atteignit d’un élan sublime, y posa ses deux mains, comme les enfants qui jouent au cheval fondu, et franchit de nouveau la haie curieuse par un saut de voltige exécuté à miracle. Gaspardo le pêcheur dut jurer cospetto !ou corpo di Bacco ! à son choix. Le saltarello avait déjà disparu.

q

Page 1