Chapitre 7 Exploits du Porporato
Quand la foule eut bien crié : « Bravo, saltarello ! » elle se retourna vers son improvisateur. Elle était créancière. Elle voulait son histoire pour son argent. Quoi de plus juste ? Mais l’improvisateur était muet et tout pâle. Il n’avait plus l’air en train de raconter. Son regard, désormais inquiet, parcourait le cercle qui l’entourait, et, passant par-dessus les têtes, sondait les profondeurs de plus en plus assombries de la strada di Porto.
Les foyers allaient, en effet, s’éteignant, les chandelles aussi. L’heure du repas en plein air était passée ; les fourneaux volants pouvaient refroidir. Le concert des cris mercantiles avait perdu son entrain et sa fougue. On ne vendait plus guère que des friandises et des fruits. Encore étaient-ce des friandises dédaignées par les premiers venus, et des fruits restés au fond du panier. Aux tard venus les os !disait ce proverbe des écoles, presque aussi féroce que le Malheur aux vaincus !des Gaulois.
Les facchini rassasiés, les pêcheurs désaltérés, les pauvres représentants de toutes ces petites industries obséquieuses et importunes qui font vivre la paresse napolitaine, ayant une fois le ventre plein, regardaient en mépris les viandes trop cuites, les citrons piqués, les melons d’eau invalides que le marchand parait de son mieux et poussait à la vente.
Dieu sait qu’il faut peu pour emplir les estomacs de Naples. Avec la provende d’un porteur de charbon de Londres, vous donneriez amplement à dîner à une demi-douzaine de facchini.
Ceux des marchands qui avaient achevé leur débit, devenus hommes de loisir, se mêlaient à la foule, mangeant çà et là un morceau sur le pouce. La dernière clameur, jetée à de longs intervalles et avec une sorte de découragement dans cette cohue naguère si pressée d’acheter, était comme un écho attristé de la dernière heure du festin.
— Avec deux tournois, chantait au lointain la marchande de pastèques, vous buvez, vous mangez, et vous vous lavez la face !
Ce n’était point assurément la transformation subie par la strada di Porto qui occupait Mariotto l’improvisateur. Ceci était de tous les jours. On eût dit qu’il voyait, parmi ces groupes ambulants dont la rue était encore emplie, des choses qui échappaient aux yeux de ses auditeurs, que lui-même jusqu’alors n’avait point remarquées.
— Ils sont tous là, murmura-t-il en se parlant à lui-même, et la police aussi ! Quelle damnée sarabande allons-nous danser cette nuit !
Un homme, qu’à première vue nous eussions pu prendre en vérité pour Peter-Paulus en personne, s’arrêta vis-à-vis de lui, un peu en dehors du cercle. Il avait le chapeau sur les yeux, et son northwest, ou twine de matelot anglais, avait le collet relevé jusqu’au-dessus du nez. Ses yeux se cachaient derrière des lunettes bleues. Cet homme fit signe de la main à Mariotto. Mariotto lui répondit en dirigeant son regard vers la ruelle Delfino, derrière la fontaine.
— Allons, Mariotto, allons ! criait la foule, vas-tu nous faire coucher ici ?
Mariotto pensait :
— Il y en aura plus d’un qui couchera cette nuit sur la dalle… J’y suis, mes vrais amis, reprit-il tout haut ; c’est cette sauterelle qui nous a interrompus… Soyez tranquilles, vous ne perdrez rien, c’est moi qui vous le dis.
Mais, avant d’apprendre au lecteur comment fit Mariotto pour satisfaire son auditoire sans mettre sa femme en deuil de veuve, nous sommes forcés de suivre un instant ce personnage, déguisé en Peter-Paulus, qui se dirigeait d’un pas lourd et lent vers le vicoletto Delfino. Au moment où il tournait la fontaine, la nuit se fit noire tout à coup autour de lui. Il n’y avait point de réverbères dans la ruelle.
— Ohé ! fit notre homme en se donnant de son mieux l’accent anglais, s’il y a quelqu’un là, qu’on me parle !… je n’y vois goutte !
Un éclat de rire étouffé se fit entendre auprès de lui.
— Bonjour, Sansovina, dit une gentille voix de femme… Beldemonio est dehors cette nuit et t’attend.
— Lui parlerai-je ?
— Non… mais tu me parleras, et ce sera tout un !
Il vit une forme svelte qui sortait de l’ombre d’une porte basse.
— Ah !… fit-il, c’est vous, signorina ?… Est-ce pour ce soir ?
— Il le faut bien, Sansovina, puisqu’il ne serait plus temps demain.
— Et tout est prêt ?
— Tout sera prêt… Beldemonio met lui-même la main à la besogne.
La jeune femme qui était en face de Sansovina posa ses deux mains sur ses épaules et le regarda en riant.
— Si tu avais été là tout à l’heure, vieux loup, lui dit-elle, tu aurais pu prendre une leçon de baragouin anglais… J’ai accosté un brave homme, croyant que c’était toi… et nous avons été obligés de faire une girella pour nous débarrasser de lui… Quoi de nouveau ?
— Beaucoup de nouveau… Il y a du mouvement dans le port… On dirait que les gardiens ont l’éveil.
— Ils ont l’éveil, dit froidement la jeune femme.
— Un homme a été tué ce soit à cinquante pas de notre barque, sous le pont de la Madeleine.
— Dieu ait son âme !… On sait cela… Que viens-tu annoncer ?
— Je viens annoncer une chose et m’informer d’une autre, Nous n’avons pas vu le Ruggieri de la journée…
— Beldemonio a eu besoin de lui.
— Et aussi de Cucuzone ?
— Et surtout de Cucuzone.
— C’est bien… mais nos gens murmurent.
— Fais-les taire !
— On y tâchera… La chose que je viens annoncer, c’est que ta barque a dû quitter son poste en avant du petit port… Il y a là une nuée de mouches…
— On sait cela encore… Vous avez amarré à l’embouchure du Sebeto…
— Et c’est de là que nous avons entendu le cri de l’homme assassiné… Mais il y a autant de mouches dans la Marinella qu’au-devant du petit port ; voici ce qu’il faut qu’on sache : j’ai levé l’ancre. Avec nos avirons enveloppés de paille, nous avons gagné en haute rade, doublé la pointe du château de l’oeuf, et mouillé tout à l’ouest de la plage de Chiaja, dans les roches, entre le tombeau de Virgile et les grottes de Pouzzoles.
La signorina gardait le silence.
— Avez-vous entendu ? demanda le prétendu matelot anglais.
— Beldemonio ne sera pas content, répondit-elle ; il faudra traverser toute la ville pour arriver à la barque.
— Il y a vingt chaloupes de surveillance entre le port et la Madeleine, répliqua Sansovina.
— Et le sloop ?
— Le sloop a changé de place aussi, à cause d’une goélette de guerre qui a croisé toute la soirée entre la Cajola et le cap Misène… Le sloop a passé le canal de Procida : il est à l’ancre de l’autre côté de l’île, à l’ouest-sud-ouest du foce del Fusaro… et Dieu veuille qu’on l’y laisse en repos !
— C’est tout ce que tu avais à dire ?
— Tout, répondit le marin anglais.
— Et qu’avais-tu à demander ?
— L’heure où la barque appareillera.
— S’il y a quelqu’un, hormis Dieu, pour savoir cela, Sansovina, répliqua la jeune femme, c’est le maître… et tu ne peux parler au maître, qui est loin d’ici maintenant. Retourne à ton poste et veille toute la nuit… Ce peut être dans un instant… peut-être aussi attendrez-vous jusqu’au point du jour… Il y a des obstacles nombreux et que nul ne pouvait prévoir… Le prisonnier a été extrait du cachot dont les barreaux étaient limés d’avance, et enfermé sous les combles. Il est au secret… Les postes ont été décuplés au-dehors comme au-dedans du Castel-Vecchio… Mais qu’importe tout cela, puisque la volonté du maître est que le prisonnier soit libre ?
— Beldemonio n’a pourtant pas des ailes comme un oiseau ! murmura le marin.
La main de la jeune femme pesa plus lourde sur son épaule.
— Il a des ailes comme un ange, prononça-t-elle à voix basse, ou comme un démon…
Une minute après, le vicoletto était de nouveau silencieux et en apparence solitaire.
— J’en fais serment sur mon salut éternel ! disait en ce moment notre improvisateur Mariotto, que son auditoire serrait de très près ; et voudrais-je me damner pour un tari ? Je vous le demande, mes colombes ! Ne sera-t-il pas toujours temps de vous parler de Coriolani ?… Tandis que ce très fameux baron d’Altamonte sera exécuté par le glaive demain matin à la première heure… Personne ne pourrait vous parler comme moi à son sujet, mes amis… Écoutez-moi…
— Rends l’argent ! crièrent cinq ou six rudes voix ; tu nous as trompés… Il n’est rien arrivé au prince Fulvio…
— Rien arrivé, Spirito santo !… et c’est à moi qu’on dit cela !…
— Eh bien, qu’est-il arrivé ?
La logique de cet auditoire napolitain était assurément écrasante. Mariotto se démenait comme un possédé.
— Y a-t-il une honnêteté sur terre ? s’écria-t-il. Sais-je mieux que vous ce qui est intéressant dans mes nouvelles ?… Entendit-on parler jamais de gens qui se bouchent les oreilles quand on veut les entretenir du Porporato ?
Ce nom faisait toujours un grand effet. Cependant, il y eut encore des murmures.
— C’est bon, reprit l’improvisateur, qui vit passer le plus fort de l’orage ; c’est entendu !… je ne vous dirai pas ce qui s’est passé ce soir même au Castel-Vecchio… je ne vous parlerai pas du souterrain que les Compagnons du Silence avaient creusé sous le vicoletto de Sainte-Marie pour arriver jusqu’au cachot du Porporato…
— Un souterrain ? fit le choeur, émoustillé cette fois.
— Non, non, continua Mariotto ; vous ne voulez pas savoir cela !
— Mais si fait !
— Ai-je donc mal entendu !
— Parle ! parle ! parle !
— Alors, entendons-nous, mes vrais amis… Je suis un chrétien comme vous tous, et non pas une toupie qu’on fasse tourner avec le fouet… Vous mettrez bien un carlin de plus pour le souterrain, les compagnons déguisés en geôliers, et la manière dont toutes ces choses ont été découvertes.
On n’entendait pas souvent la voix de Gaspardo le pêcheur. C’était une basse-contre profonde comme un puits.
— Donnez-le-moi, dit-il ; voilà du temps qu’il se moque de nous : je vais le casser en deux comme une croûte !
— Bon ! bon ! s’écria bien vite Mariotto, qui se voyait déjà coupé en deux par le corsage comme une guêpe ; ne comprenez-vous pas, mes vrais amis, que j’ai voulu rire ? Est-il défendu maintenant de s’amuser un peu entre camarades ?… Voici la chose : et je suis le seul à Naples qui puisse vous la dire, j’en fais serment sur mon salut éternel ! Quand le trésor du palais royal de Capodimonte fut pillé cet hiver, le Bourbon se mit en colère et augmenta de dix mille ducats la prime promise à quiconque livrerait Porporato. Cela faisait cinquante mille ducats : c’est bon à recevoir. Mais personne ne mit la main sur le Porporato ! Il arriva peu de temps après que les joyaux de la villa Regina disparurent, puis l’argenterie de la villa Floridiani, où le roi avait sa vaisselle plate, puis le trésor de l’archevêché… On promit vingt mille ducats de plus à qui livrerait Porporato. Mais, ô les plus chers de mes amis ! saisissez donc ce qui est insaisissable !
« Une nuit, Bianca Barberini, la fille du duc, fut enlevée. Ce fut un deuil. Une lettre sans signature apprit au vieux duc que, moyennant cinquante mille onces d’or doublés de six ducats, on lui rendrait l’unique espoir de sa race. Vous le savez bien ; il monta lui-même à cheval et se rendit au lieu indiqué, au-delà de Salerne, tout seul. Cela était ordonné. Il s’avança dans la grande plaine entre les deux torrents qui jettent la Malaria, le Tusciano et le Selo, jusqu’au pied du mont Alburne, dont les flancs se couvrent d’épaisses forêts.
« Il vit les troupeaux de cerfs et de sangliers que n’effrayent plus les chasses royales. Il vit le bloc de granit qui marque la place où le consul romain défit l’armée de l’esclave Spartacus. Il vit à l’horizon, loin, bien loin, la vieille ville de Paestum déserte, silencieuse, immobile comme un fantôme, et dormant depuis deux mille ans dans ses ruines. Il vit cela. Le soleil couchant rougissait les longues perspectives de colonnes doriques. L’ombre s’allongeait au-devant de lui et portait jusqu’à ses pieds la silhouette gigantesque du temple de Neptune. Personne dans la plaine, dans la ville personne, jusqu’au moment où le soleil, mettant derrière les sombres propylées une large bande de pourpre, noya lentement son disque dans les eaux du golfe de Salerne…
« Alors un homme parut, pourpre comme le soleil qui venait de se coucher, pourpre depuis la plume de son feutre calabrais jusqu’au cuir de ses bottines ! Son visage se cachait derrière un masque rouge. Il montra la lisière de la forêt. Bianca Barberini était là, retenue par deux hommes et les bras tendus vers son père. Le vieux duc compta les cinquante mille onces en or et en bancknotes anglaises. L’homme de pourpre, il Porporato,ne daigna pas se baisser pour les prendre. Celui-là ne touche jamais l’or que pour faire largesse. Il remit Bianca aux mains de son père, salua comme un seigneur qu’il est, et disparut sous bois. Depuis ce temps-là, ceux qui aiment Bianca Barberini ne l’ont jamais vue sourire…
— Voilà qui est raconté ! s’écria Farfalla pendant que Mariotto reprenait haleine.
— Ah ! dit Masaccio, pâle de l’émotion que faisait naître en lui cette poésie du paysage et du récit, Mariotto est un Napolitain quand il veut !
— Merci, Farfalla ! merci, Masaccio ! dit Mariotto tout fier ; vous vous connaissez en savoir-faire… Après Bianca Barberini, ce fut le tour de Preziosa Balbi. Seize ans, fiancée au Pisanelli, de Mantoue. Celle-là, moins riche, fut rachetée au prix de trente mille onces d’or. Bianca Barberini est maintenant une pauvre belle statue de marbre. Preziosa Balbi est religieuse cloîtrée au couvent des carmélites de Capodimonte. C’est elle qui l’a voulu. Après celle-ci, deux à la fois : Jeanne Palliante, des princes Paléologue, fiancée du comte Doria-Doria, et Matilda Farnèse, filleule du roi Ferdinand (qu’il vive un siècle !). Pour ravoir Jeanne, il a fallu Fulvio Coriolani…
Mariotto s’interrompit ici brusquement et regarda du côté de la ruelle par où le saltarello avait disparu.
— Marche ! s’écria-t-on ; dis-nous comment Coriolani eut la fiancée de Lorédan Doria !
Il y avait sur le visage de l’improvisateur comme un reflet du trouble qui l’avait saisi lors de l’invasion du saltarello.
— Vous le savez mieux que moi, mes tourterelles, répondit-il ; quand on parle du Coriolani, cela mène loin… Regardez seulement Giovanna Palliante quand elle passera dans son carrosse, et dites-moi où sont allées ses fraîches couleurs… Dites-moi aussi pourquoi, ce soir, le palais Doria ne célèbre pas deux fiançailles…
« On peut racheter les captives du Porporato ; mais de ce palais qu’il possède, Dieu peut dire où ! ne sait-on pas bien que les vierges nobles ne rapportent point leur âme ?… Quant à la belle Matilda Farnèse, personne n’a pu la reconquérir, pas même Fulvio Coriolani !
« Savez-vous, mes amis ! ce serait une chose étrange et grande comme les combats des géants, si Fulvio Coriolani se prenait jamais corps à corps avec le Porporato ! En attendant, le roi, pleurant sa filleule chérie, a dit : « Je donnerai cent mille ducats à qui me livrera ce démon ! » Si l’on songeait à Dieu, prendrait-on tant de peine, ô mes chers amis ? Dieu est puissant. Ce que l’homme ne peut faire arrive tout naturellement par la volonté de Dieu.
« Un jour de l’autre semaine, une vieille femme, l’ancienne domestique de Samuel Graff, le riche, qui avait gagné sa fortune au service du duc de l’Infantado, vit passer un seigneur en sortant de l’église de Monte-Oliveto. C’est la Beata, que vous connaissez tous bien, et qui fait l’aumône maigrement pour purifier les bons ducats volés jadis à son maître. La Beata, en voyant ce seigneur qui passait, poussa un cri et tomba pâmée. Pourquoi ? Parce qu’elle avait reconnu l’assassin du riche Samuel Graff…
— En vérité ! en vérité ! firent quelques-uns des auditeurs.
— On sait cela ! répliquèrent d’autres.
Et le plus grand nombre :
— Laissez aller le Mariotto !… Il est en verve !
— En verve ! se récria l’improvisateur aigrement ; y a-t-il des jours où d’autres causent mieux que moi à votre gré, mes agneaux ?… Alors allez les écouter, je vous le conseille !
— Le premier bavard qui interrompra Mariotto, prononça solennellement Gaspardo le pêcheur, aura la girella double d’un bout à l’autre de la rue, en allant et en revenant… Et toi, Mariotto, marche droit, tu es payé.
Cette sentence à deux tranchants, digne du roi Salomon, fut unanimement approuvée.
— C’est un dur métier que le mien, reprit l’improvisateur. J’ai vu le temps où l’on parlait avec plus de respect aux gens instruits et lettrés qui se dévouent au peuple de Naples. Mais n’importe, mes enfants, la gloire ne vient qu’après la mort.
« La Beata se rendit donc à l’intendance de son quartier, parce que le seigneur Spurzheim, directeur de la police royale, était dans son lit, malade. Elle rapporta, aussi vrai que je vous le dis, les faits suivants :
« Il y a du temps, un étranger vint dans la maison du riche Samuel Graff, à Palerme, qui est la capitale de la Sicile. L’étranger était beau et bien fait. Il s’appelait Felice Tavola. Il avait des lettres d’Espagne, et Graff le reçut cordialement. Bientôt Felice Tavola fut de la maison.
« Une nuit, la Beata s’éveilla en sursaut. La maison était pleine de fracas et de cris. L’hôte du riche Samuel Graff avait introduit chez lui les brigands du Sud, qui se nommaient eux-mêmes les compagnons du charbon et du fer. Les cavalieri ferraïavaient une vendetta à exercer sur l’ancien intendant du duc de l’Infantado. Ils avaient déjà tué comme cela le marquis de Francavilla, le colonel Trentacapelli et bien d’autres… La maison fut pillée de fond en comble. Samuel Graff, égorgé, avait dans la poitrine le poignard calabrais où sont gravés ces mots latins : Agere, non loqui.
– Le même qui a tué l’homme du pont de la Madeleine ! fit Ruzzola, tandis qu’un frémissement courait dans la foule.
— Le poignard du silence ! prononça lentement Mariotto.
Puis il reprit :
— L’hôte, le commensal du vieux Graff, ce Felice Tavola, disparut avec les bandits, et tout Palerme reconnut en lui le terrible Porporato. Ce sont là des événements dont on ne perd pas la mémoire. Ce seigneur, que la Beata vit passer en sortant de l’église du Monte-Oliveto, c’était Felice Tavola. Voilà. Vous savez bien qu’il portait à la cour le nom de baron d’Altamonte ; mais il ne leur en coûte rien de changer de nom ! Si l’on prenait la peine de compter, on en trouverait plus d’une douzaine pour le Porporato tout seul.
« Le baron d’Altamonte se prit à rire quand on voulut l’arrêter. Il se réclama du cavalier Hercule Pisani, du colonel San-Severo, du vieux banquier Massimo Dolci et du seigneur Johann Spurzheim lui-même, directeur de la police royale, il se réclama aussi du prince Coriolani. Le roi ordonna qu’on le mît au secret.
« La chambre des crimes s’assembla, on fit venir des témoins du pays de Monteleone et de Sicile. L’assassinat de Samuel Graff fut prouvé jusqu’à l’évidence. Mais une chose qui n’était pas prouvée du tout, c’était l’identité, comme ils disent, l’identité du Porporato. Les témoins venus de Monteleone et de Palerme reconnaissaient bien Felice Tavola comme la Beata elle-même ; mais ils n’avaient jamais vu le Porporato. Or, la justice a été si souvent trompée !
« Vous à qui je parle, mes agneaux si doux, n’avez-vous pas vu déjà cinq ou six vauriens vulgaires monter à l’échafaud et y porter fièrement ce grand nom de Porporato, comme l’âne d’Esope, qui avait revêtu la peau du lion ? Le lendemain de l’exécution, le vrai Porporato donnait toujours quelque terrible et sanglante preuve de son existence.
« Le roi voulut savoir. Il y avait à Naples cinq personnes qui avaient vu de leurs yeux le Porporato et qui ne pouvaient pas dire non. C’étaient d’abord ces trois pauvres belles créatures : Bianca Barberini, Preziosa Balbi et Jeanne Palliante des princes Paléologue. C’était ensuite le prince Fulvio Coriolani. Le duc avait vu Porporato pour Bianca sa fille ; le prince l’avait vu pour Jeanne Palliante des Paléologue, fiancée du Doria.
« Le roi ordonna que le baron d’Altamonte, déjà condamné par la cour des crimes, fût revêtu de ce costume couleur de pourpre qui est la toilette d’apparat du maître du silence. Il ordonna de plus que Felice Tavola, soi-disant baron d’Altamonte, fût confronté avec les trois jeunes filles nobles et les deux seigneurs.
« Pensez-vous, mes amis, qu’un autre que moi pourrait vous révéler ainsi les secrets de l’État ? Si vous le pensez ; vous vous trompez. L’homme est sujet à erreur. Il n’y a point de honte à dire franchement : « J’ai eu tort. »
« Voici donc quatre carrosses arrêtés dans le larghetto de San-Pietro-Martire. Blanche Barberini venait avec son père ; Preziosa Balbi avec la supérieure de son couvent ; Jeanne des Paléologue avec la duchesse de Leuchtemberg, née princesse de Bavière, sa tante. Fulvio Coriolani était seul dans le quatrième carrosse. Ceux qui ont vu cela disent que Fulvio avait de la pâleur au front, et je ne sais quelle grave tristesse sous la paupière.
« Dans l’ancienne salle d’armes du Castel-Vecchio étaient réunis le prince royal, François de Bourbon, le ministre d’État, l’intendant supérieur de la police, le président de la cour des crimes, l’archevêque de Naples et d’autres hauts seigneurs.
« Dès que tout le monde fut entré, on introduisit le baron d’Altamonte, vêtu de la casaque pourpre, portant une plume écarlate à la toque, et le masque rouge sur le visage. Blanche Barberini et son père s’approchèrent les premiers.
« – Au nom du Dieu vivant ! dit Sa Grandeur l’archevêque de Naples, qui présidait, reconnaissez-vous ici présent le Porporato ?
« Blanche mit sa tête dans le sein de son père, son regard s’était tourné un instant vers le prince Coriolani. Elle n’avait plus ni force ni voix. Sait-on le nombre de celles qui adorent en secret ce superbe Fulvio ?
« Le vieux duc répondit pour sa fille :
« – Nous ne reconnaissons pas celui-là pour être le Porporato.
« Preziosa Balbi s’avança, soutenue par la supérieure. Ce que souffrait celle-là, nul ne le voyait à cause de son voile épais et long. On lui disait de regarder le baron d’Altamonte, sa tête immobile restait tournée vers Fulvio Coriolani.
« – Au nom du Dieu vivant, répéta l’archevêque, reconnaissez-vous ici présent le Porporato ?
« Derrière le voile, on entendit un nonfaible et indistinct. Puis la recluse chancela entre les bras de la mère du couvent.
« C’était le tour de Jeanne Palliante des Paléologue. Celle-là descend des empereurs. Elle a la beauté des reines. Elle salua en passant Coriolani, son sauveur.
« – Au nom du Dieu vivant, dit-elle avant qu’on l’eût interrogée, cet homme que voilà n’est pas le Porporato.
« Disait-elle vrai ?… Elle tomba évanouie au pied du tribunal !
« Il ne restait plus que le prince Fulvio.
« Quand je raconte, moi, mes plus chers amis, je n’invente rien. Le jour où le baron d’Altamonte a été confronté dans la salle d’armes du Castel-Vecchio, il y avait d’autres témoins que nos hauts seigneurs. Il y avait des huissiers, il y avait des gardes. Ai-je besoin de vous dire que j’ai partout des amis ? C’est mon état.
« Quelques-uns m’ont dit que, dès le commencement de la séance, Altamonte avait regardé fixement le prince Coriolani à travers son masque rouge. Vous n’avez pas oublié, mes colombes, que cet Altamonte s’était réclamé du prince au moment de son arrestation, du prince, du directeur de la police royale, et de bien d’autres encore, car il faisait belle figure à la cour.
« Le Prince le regardait, lui aussi, sévère et froid. Il songeait sans doute en lui-même : « Faut-il que j’aie serré autrefois la main de ce vil scélérat ? »
« On a dit une chose plus étrange. Au moment où Fulvio Coriolani s’avançait pour témoigner, Altamonte étendit la main vers le cartouche qui est au-dessus de la porte des cloîtres. Si vous ne le savez pas, je vous dirai qu’au temps des Espagnols, le Castel-Vecchio servait de palais au commandant militaire. Le cartouche contient l’écusson des Medina-Torre avec leur devise : prends garde !...
« – Au nom du Dieu vivant, prononça pour la troisième fois Sa Grandeur l’archevêque de Naples, reconnaissez-vous ici présent le Porporato ?
« Le prince répondit aussitôt d’une voix ferme et assurée :
« – Oui, je le reconnais !
« Altamonte fit un bond de tigre, mais ses mains étaient garrottées. Blanche, Preziosa et Jeanne, réveillées, poussèrent à la fois un faible cri. Sur le seul témoignage du prince Coriolani, le tribunal décida dans sa conscience que le baron d’Altamonte était bien le Porporato. Mais, comme personne, à vrai dire, ne l’avait livré à la justice, la récompense de cent mille ducats resta dans le grand coffre des finances royales. Qu’aurait fait de tout cet argent Beata, la pauvre vieille ?
« Mais remarquons ceci : bien des gens pensent que les Compagnons du Silence ont déclaré la vendetta contre le prince Coriolani. On l’a manqué aujourd’hui par la grâce du Dieu tout-puissant. Le manquera-t-on demain ?… Il fera bien, le respecté seigneur, d’avoir présente à la mémoire la devise des Medina-Torre et de prendre garde.
« Qui sont-ils, ces Compagnons du Silence ? Ne le demandez jamais, mes frères bien-aimés. Où sont-ils ? Ici et là, près et loin, partout ! Il y en a dans le cercle qui m’entoure, j’en jurerais par mon salut éternel ! Et quelques-uns d’entre vous, en parlant de moi pauvre malheureux, se disent : Il l’est peut-être...
« Or, le roi veille. Pour délivrer le Porporato cette nuit, il faudrait démolir la vieille forteresse pierre par pierre. L’essayera-t-on ? Le jour nous le dira.
« Je ne parle point mal des Compagnons du Silence, ô mes amis ! et je prononce le nom de Bourbon avec tout le respect qui lui est dû. Nous vivons dans des temps difficiles. Un mot imprudent peut causer la mort d’un père de famille. Mais pourquoi me tuerait-on, moi qui veux du bien à tous ? Je dis ce qui est : l’ombre de cette nuit couvrira une bataille. Là-bas, de l’autre côté de la forteresse, il y a des mouvements dans l’ombre et l’on entend de sourdes voix. L’attaque est prête. La défense a l’arme au bras. Le régiment entier des gardes suisses est au Castel-Vecchio. Le saviez-vous ? Deux escadrons de chevau-légers sont derrière l’église. Les dragons sont cachés dans les maisons du parvis. J’ai vu des baïonnettes plein la cour de l’ancien hôpital des pauvres, des baïonnettes encore dans le jardin de l’Incarnation, encore des baïonnettes à l’arène de Pallonari, au bout du sotto-portico Saint-Antoine.
« Quant aux conjurés…
Ici, Mariotto eut la parole tranchée net par un coup de sifflet aigu qui semblait parti de la terrasse d’une maison voisine. Plusieurs autres coups de sifflet répondirent au loin. La strada di Porto présentait maintenant un aspect tout nouveau. La plupart des lumières s’étaient éteintes. Toutes les boutiques en plein vent avaient disparu. Les portes restaient cependant ouvertes. Il y avait foule encore, mais elle formait une demi-douzaine de groupes massés autour des improvisateurs.
Au coup de sifflet, chacun d’eux fit comme le Mariotto. Il y avait eu soudain un grand silence. Dans ce silence, deux sonneurs de vezzode l’Abruzze, placés aux deux extrémités de la rue, se prirent à jouer avec énergie, et en pressant le rythme, l’air si connu de Fioravante : Amici, allegro, adiamo alla pena !Et tout aussitôt un mouvement rapide se fit dans la foule : une sorte de triage. Dans chaque groupe, quelques hommes se dégagèrent soudain, perçant la cohue, étonnée et inquiète, à vigoureux coups de coude. Une fois libre, ils prirent leur course vers le haut de la strada, conduits par un fort gaillard, court sur jambes, ayant le costume des marins du port, et une jeune femme habillée en marchande d’oranges. Tout cela eut lieu en un clin d’oeil. Et cela n’eut pas lieu trop tôt, car, au même instant, à l’embouchure de toutes les ruelles à la fois, des baïonnettes brillèrent. Les auditeurs de l’éloquent Mariotto le cherchèrent sur son piédestal. Il avait disparu. Toutes les lumières s’étaient éteintes comme par enchantement. Il ne restait plus que trois ou quatre réverbères fumeux, suspendus à de trop longs intervalles du haut en bas de la rue. La foule, muette de stupeur, entendait qu’on chargeait des armes dans les ruelles. Puis le commandement :
— En avant, marche !
Deux minutes après, la strada di Porto était hérissée de baïonnettes, sauf le petit coin de la fontaine des Trois-Vierges. Là, la population était parquée, silencieuse et interdite, comme un troupeau de moutons. Mais, dans ce troupeau, vous eussiez cherché en vain nos amis Farfalla, Miterino, Ruzzola, Masaccio et autres. Ce n’était pas pour rien que les cornemuses avaient sonné. Gaspardo le pêcheur lui-même avait pris le large à ce signal. Et c’était bien vraiment un troupeau de brebis que les soldats du roi de Naples tenaient enfermé dans le cercle de leurs baïonnettes.
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