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Chapitre 8 L’escalade

Il pouvait être environ dix heures du soir au moment où la force armée occupait la strada di Porto. Toutes les autres avenues du Castel-Vecchio étaient pareillement et surabondamment gardées. L’autorité avait eu avis qu’on tenterait cette nuit de délivrer le Porporato. Elle avait pris ses précautions en conséquence, persuadée qu’en tel cas donné, l’audace de la mystérieuse association, qui semblait avoir élu domicile dans la capitale même du royaume, irait jusqu’à jouer cartes sur table et à tenter une bataille rangée.

Notre camarade Mariotto nous a laissé peu de chose à dire sur cette confrérie du silence, qui causait depuis quelques mois un si grand émoi dans Naples et avait des ramifications jusque dans les provinces les plus reculées. Nous pouvons cependant établir deux faits.

Le premier, c’est que nul ne savait si cette association, trop redoutable pour être considérée comme une simple bande de brigands, avait au fond une base politique. Ce doute surtout tenait le gouvernement en éveil. Le second fait, c’est que bien peu se souvenaient de l’origine de l’association, par cette bonne raison que la confrérie elle-même semblait avoir oublié profondément son point de départ. Il n’était plus question de venger Monteleone. Et, si le meurtre pour lequel Porporato allait porter sa tête sur l’échafaud avait trait encore aux événements racontés dans le prologue de cette histoire, c’est que ce meurtre, fort ancien déjà, remontait au temps où les Compagnons du Silence, éloignés de Naples et portant leur effort sur les principautés du Sud, donnaient la vendetta pour prétexte à leurs crimes, et se servaient du nom de Mario Monteleone, le saint martyr, comme d’un talisman auprès des pauvres populations de la Calabre.

Maintenant, une autre direction était imprimée aux souterrains travaux de la confrérie. Nous savons que, dans la crypte du Corpo-Santo, le chevalier d’Athol, ou, si mieux l’on aime, le Porporato, avait dit : « La pensée de Monteleone est morte avec lui. Qu’il dorme en paix : il est vengé, puisque je prends en main sa vengeance ! »

C’étaient là de fières paroles. Nous saurons sans doute plus tard si le Porporato avait tenu sa promesse. Ce qui est certain, c’est que le Porporato n’était point resté oisif. Depuis quelques mois, des faits inouïs s’étaient passés à Naples. En additionnant les nombreux pillages exécutés avec une audace incroyable, on eût trouvé que la cour et la ville avaient été mises à contribution pour une somme énorme.

Une seule circonstance nous donne cependant le droit de penser que ces hardis chevaliers de la nuit, qui faisaient de Naples une cité conquise, étaient bien nos cavalieri ferraïde la vallée du Martorello ; une seule : le nom de Felice Tavola, que nous connaissons pour un des six. En dehors de cela, nous n’avons jusqu’à présent rien vu. Aucun des porteurs de l’anneau de fer ne s’est présenté à nos yeux. Nous n’avons rencontré ni le vieil Amato Lorenzo, ni le cauteleux David Heimer, ni le géant Tristany, plus haut et plus large que Gaspardo le pêcheur lui-même, ni Policeni Corner, ni Marino Marchese, les deux bandits fashionables, ni le Porporato surtout. Aucun d’entre eux, en effet, n’était tombé sous la main de la justice. Tavola était le premier.

Tavola ! Mais qui donc pouvait être bien sûr de l’identité de Tavola lui-même ? Bien souvent des subalternes avaient pris le nom du Porporato et soutenu le mensonge jusque sur l’échafaud. Nous savons cela. Pourquoi Porporato, enfin tombé dans le piège, n’aurait-il pas pris à son tour le nom d’un subalterne ? C’était, on n’en pouvait douter, un homme rompu à toutes ruses.

Allons plus loin. Quelqu’un au monde aurait-il pu certifier d’une façon absolue que Porporato, ce géant du crime, existait réellement ? et que ce n’était point une réunion de malfaiteurs, contractéeen quelque sorte sous ce nom collectif, une manière d’hydre à vingt têtes ? Avec la moitié de ce qu’on imputait au Porporato, qui passait cependant pour être un tout jeune homme, on eût défrayé les légendes de dix Fra-Diavolo !

Donner le change est le plus grand point dans ces associations occultes. Ces hommes qui passent volontairement à l’état de bêtes farouches prennent l’instinct des animaux des bois. Les chasseurs savent que vieux cerfs et vieux sangliers ont toujours quelques gardes du corps qui prennent chasse à leur lieu et place pour leur donner le temps du repos. Le brigand highlander Dougal Dhoe avait avec lui trois frères qui lui ressemblaient parfaitement, et qui se firent pendre tous les trois l’un après l’autre pour lui épargner ce suprême accident. L’Écosse est le pays des dévouements romanesques, et l’Italie, plus égoïste, n’offrirait pas beaucoup d’exemples pareils ; mais, sans se faire pendre, on peut aller très loin si l’on ne s’arrête qu’à la corde.

Ce Felice Tavola n’était pas encore pendu. D’ailleurs, l’organisation, la règled’une société secrète, peut au besoin remplacer le dévouement volontaire. Il n’est pas permis d’ignorer la surprenante tyrannie qui opprime en général les membres de semblables associations. La règle des Compagnons du Silence était fort étroite, à en croire les rumeurs qui couraient. C’était du carbonarisme perfectionné et poussé à l’état monarchique. Le maître avait le pouvoir souverain sans contrôle. Les six n’étaient point ses ministres ou ses conseillers, mais bien ses lieutenants immédiats. Il les consultait quand il le voulait. Au-dessous des six cavaliers venaient les compagnons engagés sous serment. Au-dessous des compagnons, une plèbe sans nom qui était payée et qui agissait à l’aveugle. Le serment du silence obligeait à mourir pour le maître.

Le Castel-Vecchio de Naples, dont les plans et dessins se retrouvent encore dans les ouvrages spéciaux antérieurs à 1830, était dégagé sur cinq de ces faces, dont chacune donnait sur une ou plusieurs de ses petites ruelles (vicoletti)dont nous avons parlé. La principale entrée s’ouvrait entre le vicoletto Delfino et la ruelle Martinelli, au bout de ce sotto-portico patronné par saint Antoine, qui prolongeait la strada di Porto. La sixième, la septième et la huitième face (car le château formait un polygone à huit pans très irréguliers et dont l’un des angles était rentrant) étaient enclavées dans les maisons et ne présentaient pour elles trois qu’une seule sortie, perçant sous voûte un pâté de maisons fort épais et venant aboutir derrière San-Giovanni-Maggiore, non loin de l’entrée des catacombes. Partie de ce passage voûté existe encore aujourd’hui. C’est le sotto-portico le plus obscur et le plus mal odorant qui soit à Naples. Et ce n’est pas peu dire !

À partir de l’extrémité de cette voûte jusqu’au larghetto ou petite place Saint-Antoine, il y avait un demi-quart de lieue de chemin, en contournant les maisons. La plus grande épaisseur de celle-ci était à l’endroit même où la voûte les perçait. La profondeur allait diminuant à mesure qu’on se rapprochait de la place Saint-Antoine, où la dernière de ces demeures se collait au rempart comme un colimaçon.

Cette nuit, le Castel-Vecchio était investi par la garnison de Naples ; aussi étroitement qu’une place de guerre dont on eût fait le siège. Il y avait au-devant de toutes les entrées de véritables camps, où bivouaquaient ces brillants soldats de parade qui ont si rarement l’occasion de prouver leur vaillance à l’étranger. Les avenues de ces points stratégiques étaient également gardées, et la strada di Porto formait place d’armes. Mais, dans ce long espace compris entre Saint-Jean-le-Majeur et le larghetto Saint-Antonio, comme il n’y avait aucune issue, les précautions étaient naturellement moins exagérées. Cinq ou six sentinelles, placées à portée de la voix l’une de l’autre, éclairaient seulement le trajet.

Vers dix heures et un quart, c’est-à-dire quelques minutes seulement après l’occupation militaire de la strada di Porto, nous conduirons le lecteur à une petite place triangulaire située à peu près au centre de la façade de cette série de maisons masquant le vieux château. Cette petite place marchande, appelée la piazzetta Grande, par opposition à quelque trou encore plus encaissé, donnait par un de ses angles sur le vicoletto Zaffo, une des ruelles qui rejoignent encore aujourd’hui la strada dei Tribunali. Le côté opposé à cet angle était formé par les maisons appuyées contre le château. Au-devant de ces maisons passait la rue de Mantoue, voie assez large, mais tortueuse, et coupée d’impasses qui rentraient dans le pâté de maisons.

En 1823, à Naples, on n’abusait pas beaucoup des réverbères. De la piazzetta Grande, on n’en voyait qu’un, situé dans la rue de Mantoue, à l’angle méridional de la place. Voici ce qu’éclairait ce réverbère, qui lui-même ne voyait point ses collègues, cachés par les brusques détours de la rue. D’abord une sentinelle appartenant au corps de recrues de l’infanterie régulière, le régiment Buffalo, comme on l’appelait. Cette sentinelle se promenait de long en large à l’ouverture de la place. Rien aux alentours, il faut le dire, n’était fait pour exciter la méfiance ou les craintes du bon conscrit. La place était solitaire. On n’entendait aucun bruit dans le vicoletto Zaffo, qui était le point à surveiller. Les maisons voisines semblaient dormir. En un mot, la sentinelle allait et venait dans un véritable désert.

Peut-être un plus retors eût-il conçu, à cause de ceci précisément, quelques inquiétudes. On est très friand de la nuit à Naples, même l’hiver. La population se couche tard. Ce silence complet, cette solitude profonde à une heure si peu avancée, pouvaient ne point paraître naturels. Mais notre conscrit du régiment Buffalo n’allait pas si loin que cela dans ses réflexions. Il songeait, le romanesque et l’amoureux qu’il était, à Nannetta, la marchande de pastèques ; Nannetta, dont les yeux étaient si noirs et les melons si frais ! Saura-t-on jamais ce qu’aimait le mieux en Nannetta notre conscrit, de ses yeux ou de ses melons ?…

À part la sentinelle, le réverbère n’éclairait aucune créature humaine. La lueur terne et vacillante portait immédiatement sur une maison à deux étages seulement, basse et vieille, qui faisait saillie sur la rue, et derrière laquelle s’élevait une seconde maison ayant au moins le double en hauteur. Le toit de la première servait de terrasse à la seconde. La saillie de ce vieux bâtiment mettait dans l’ombre l’entrée d’un cul-de-sac au fond duquel était la porte cochère de la seconde maison.

Nous en avons assez dit pour que le lecteur ne soit point étonné quand nous ajouterons que le conscrit du régiment Buffalo n’était pas un très subtil observateur. S’il eût été observateur pour un peu, il aurait remarqué un fait, insignifiant en apparence, mais qui pouvait avoir sa portée dans les conjonctures présentes.

Voici : au moment où notre conscrit avait pris sa faction, le cul-de-sac était éclairé par un lumignon fumeux, placé sous la niche d’une madone. Le lumignon avait maintenant cessé de briller. La nuit emplissait l’impasse. Qui avait éteint le lumignon ? Aucun bruit de porte ouverte ou refermée ne s’était fait, et personne n’était entré dans l’impasse.

Tout au fond de ce cul-de-sac, une grande porte voûtée donnait passage dans une cour appartenant à une maison considérable, la troisième en profondeur, qui rejoignait les remparts du Castel-Vecchio. Toutes ces maisons étaient à terrasse, comme le sont, du reste, les cinq-sixièmes des habitations napolitaines.

La sentinelle allait donc et venait dans l’innocence de son coeur. Elle s’ennuyait, ce qui est métier de sentinelle, et, pour tuer le temps, elle fredonnait une chanson de la Capitanate, qui était son pays.

De loin en loin, les autres sentinelles criaient le qui-vive. Notre conscrit du régiment de Buffalo n’avait pas encore eu à prendre cette peine une seule fois. C’était un factionnaire de loisir. Tandis qu’il chantonnait, rêvant aux yeux de Nannetta ou à ses melons, un mouvement confus se fit dans l’ombre, au fond du cul-de-sac, à droite de la grande porte cochère.

Deux hommes étaient là dans l’angle du mur. L’un d’eux releva lentement une échelle qui était couchée à terre et la dressa contre le mur de la première maison. Cela ne put se faire sans produire un léger bruit. La sentinelle vint jusqu’à l’angle de la maison et regarda.

Nos deux hommes étaient couchés à plat ventre le long du mur. La sentinelle ne vit là que du noir, sauf peut-être l’échelle. Mais sa consigne n’était point de chercher noise aux échelles posées contre les murailles. Il tourna le dos, le bon conscrit, et reprit sa chanson.

Dès qu’il fut hors de vue, nos deux rôdeurs nocturnes se relevèrent vivement. L’un d’eux grimpa tout en haut de l’échelle avec l’agilité d’un chat. Puis il se laissa glisser le long des montants et s’accroupit au pied en disant ces seuls mots :

— Trop courte de trois ou quatre palmes !

Son compagnon fit un geste d’énergique désappointement. Malgré l’obscurité, on aurait pu distinguer la taille haute et fière de celui-ci, qui était drapé dans un manteau de couleur sombre. L’autre avait sa tête appuyée entre ses deux mains et gardait une parfaite immobilité. L’homme au manteau regarda l’échelle attentivement, puis la muraille.

— L’impasse va en descendant, dit-il tout bas, et la terrasse est droite… La maison est par le fait plus haute ici où nous sommes que sur la rue de Mantoue.

Son compagnon montra du doigt la sentinelle qui dépassait en ce moment l’angle de la maison ; puis il dit :

— Il y a le réverbère.

— Deux choses qui nous gênent ! reprit l’homme au manteau. Débarrassons-nous de toutes deux.

Il fit signe à l’autre de le suivre et traversa la rue d’un pas plus léger que celui d’une jeune fille, tandis que le conscrit du régiment de Buffalo avait le dos tourné. Une fois sur la place, nos deux hommes se coulèrent le long des maisons et disparurent bientôt dans le vicoletto Zaffo. À cet instant, une voix lointaine tomba des remparts et dit :

— Sentinelle, guardatevi !

De la place Saint-Antoine jusqu’à la voûte, en remontant toute la rue de Mantoue, chaque factionnaire dut répéter :

— Sentinelles, prenez garde à vous !

Le conscrit du régiment de Buffalo répéta comme les autres ce refrain sacramentel ; mais il rit bien en songeant qu’il n’avait à garder que des murailles immobiles et un réverbère.

Quelques minutes se passèrent. La sentinelle arrêta tout à coup sa promenade. Un bruit venait du vicoletto. C’étaient, ma foi, des pas qui ne se gênaient point et qui sonnaient bon jeu bon argent sur la dalle de lave. En même temps qu’on marchait, on chantait à gorge déployée. Une voix d’enfant ou de femme.

— Qui vive ? cria notre brave soldat qui prit l’attitude voulue.

On lui répondit par un éclat de rire. En même temps, un gamin de Naples, il y a des gamins à Naples comme à Paris, un vrai ragazzode la vieille ville, avec le bonnet sur l’oreille et la chemise bouffante, serrée par les calzoni ceinturés à la diable, sortit du vicoletto Zaffo.

— Qui vive ? répéta le Buffalo.

Le gamin s’avança crânement, le poing sur la hanche, et chantant à plein gosier sa chanson de matelot.

— On ne peut pourtant pas tirer là-dessus ! pensait le conscrit.

Puis il ajouta à part lui :

— Nannetta avait cette tournure-là quand elle se déguisa en ragazzo au dernier carnaval !… Ah ! san Gennajo, quels yeux !… et quels melons !

Il y avait du vrai dans ce que disait le Buffalo. La taille du gamin était fine et gracieuse comme celle d’une femme, et de longs cheveux noirs bouclés, s’échappant de son bonnet, tombaient à profusion sur ses épaules.

— La bonne nuit, camarade Pietro ! dit-il, quand il fut au milieu de la place.

— Passe au large, bambino ! répondit le soldat.

— Tu ne t’appelles donc pas Pietro, l’ami ? dit le gamin, qui avançait toujours ; alors, la bonne nuit, Francesco, Paolo ou Andrea…

— Passe au large, te dis-je !

Le conscrit arma son mousquet. L’enfant s’arrêta et se tint les côtes.

— Il y a trop longtemps que ton outil n’a servi, Jacopo, Rafaelle ou Philippo ! s’écria-t-il d’un ton railleur ; je parie que tu ne saurais pas seulement mettre en joue !

— Par l’Esprit saint ! grommela le Buffalo, c’est là une fille déguisée !… et une mignonne, je le dis de bon coeur !… Si tu ne veux pas passer au large, picciola, reprit-il tout haut, viens-t’en me donner un baiser.

— Oui-da, Carlotto ! fit le gamin, tu as donc vu que j’étais une fillette ?… Eh bien, je t’embrasserai, Ludovico, mon ami, si tu me laisses faire à ma fantaisie… J’ai juré deux ducats, ni plus ni moins, que je casserais la vitre de ce réverbère…

Elle était justement dessous, la charmante marchande d’oranges de la strada di Porto, celle qui avait accosté Peter-Paulus et renvoyé le marin anglais à sa barque. Elle arrondit le bras, et lança à toute volée un caillou qu’elle tenait à la main. La vitre du réverbère vola en éclats.

— Maria santa ! s’écria le conscrit effrayé.

— Ah ! ah ! fit le gamin, nous autres, filles de Procida, nous savons lancer les pierres… À la mèche, maintenant !

Un second tour de bras, un second caillou ; la mèche s’éteignit.

L’idée d’une trahison sauta au cerveau du conscrit dès qu’il se vit entouré de ténèbres soudaines. Il saisit son mousquet pour donner l’alarme ; mais deux bras bien potelés et doux comme du satin lui entourèrent le cou par-derrière.

— Ne t’a-t-on pas promis un baiser, Tommaso ? dit la voix rieuse de la fillette.

En même temps, son fusil lui fut arraché par-devant. Un mouchoir de soie roulé en bâillon se colla fortement sur sa bouche. Il voulut crier ; il était trop tard. Un second mouchoir couvrit bientôt ses yeux. Alors il entendit qu’on riait et qu’on causait autour de lui. On se plaignait de n’avoir point de cordes : on en fit avec son propre fourniment taillé en lanières. Ses mains furent liées, ses jambes aussi. Puis on le déposa, ainsi ficelé avec soin comme un paquet, au pied du mur de la maison.

Pauvre conscrit du régiment de Buffalo ! Ils étaient quatre autour de lui : trois hommes et la femme déguisée. Celle-ci et l’un des trois hommes allèrent se poster en sentinelles, l’un à droite, l’autre à gauche de la piazzetta Grande, dans la rue de Mantoue. Les deux autres tournèrent rapidement l’angle de l’impasse et revinrent avec l’échelle.

Le premier jeta son manteau et découvrit ainsi sa riche et belle tournure. Il portait en dessous le costume de pêcheur, et nous aurions pu reconnaître en lui, malgré l’obscurité, ce beau fainéant adossé naguère contre le mur de la fontaine de Trois-Vierges, entre le marin à la pipe d’écume et le dernier des lazzaroni roulé comme un serpent sur la lave, le mystérieux Beldemonio. Le second était ce lazzarone en personne, le saltarello, dont la venue avait fait si mal à propos diversion aux récits de notre improvisateur Mariotto Cigoli.

Celui-là était facile à reconnaître. Il avait l’amour de son état. Dès que l’échelle fut posée contre le mur de la maison qui regardait la place, il saisit à deux mains l’un des montants et se donna la joie de faire un peu le bras de fer.

— Dépêche ! commanda le pêcheur.

À peine avait-il eu le temps de prononcer ce seul mot, que le saltarello était déjà au haut de l’échelle.

Il existait réellement une différence de niveau fort sensible entre le sol de la rue de Mantoue et le point de l’impasse où l’escalade avait été précédemment tentée. Mais cette différence n’était pas assez grande, paraît-il, car le clown se laissa glisser comme la première fois tête en bas, tomba sur les mains, se remit sur ses jambes en faisant la culbute, et dit :

— Deux palmes !

— Il s’en faut de deux palmes encore ! s’écria le pêcheur en frappant du pied ; et ne peux-tu franchir cela ?

— Ma mère est vieille, répondit le clown ; je suis le seul héritier direct de nom de Cucuzone… Demandez-moi des choses possibles !

— Ne pourrait-on trouver une autre échelle ?

— Il y a des patrouilles plein les rues de la vieille ville… C’est un miracle que nous n’avons point fait de mauvaises rencontres…

Le pêcheur avait la tête baissée et réfléchissait. La demie de dix heures sonna à l’horloge de Saint-Jean-le-Majeur.

— C’est à onze heures qu’on relève les sentinelles, dit le saltarello.

— Monte ! ordonna le pêcheur, qui rejeta sur ses épaules, d’un air déterminé, les belles boucles de sa chevelure.

— Et après ? demanda le clown.

— Monte !

Le clown obéit. Quand il fut au haut de l’échelle, il la sentit osciller sous un poids nouveau ; il se retourna et vit que le pêcheur le suivait.

— Seigneur, demanda-t-il avec un étonnement profond, pensez-vous faire mieux que moi ?

— Je pense faire autrement, répondit le pêcheur. Tiens-toi ferme !

Le clown obéit et se roidit de son mieux en collant ses deux mains contre le mur. Il sentit aussitôt que l’on montait le long de ses flancs avec précaution et légèreté.

— Pas mal ! pas mal ! fit-il d’un ton protecteur ; ne fermez pas les yeux, ça fait tourner la tête… Regardez toujours au-dessus de vous !

Un pied se posa sur son épaule droite, puis un autre sur son épaule gauche. Le clown ne parla plus et retint son souffle. Une sueur froide inonda tout son corps.

— Du diable si je tremblerais comme cela pour ma propre peau ! grommela-t-il.

Puis il ajouta d’un ton suppliant, mais sans bouger :

— Descendez, seigneur !… descendez, mon bon jeune maître !… je vais essayer encore… S’il y a une tête à casser, il vaut mieux que ce soit la mienne.

— Tais-toi ! fit le beau pêcheur d’une voix contenue, et ne faiblis pas… Il y a quelqu’un sur la terrasse de l’autre maison.

Une autre voix arriva, en effet, jusqu’à Cucuzone. Elle disait :

— Il n’y a pas un chat dans ces gouttières. Allons, enfants ! c’est assez de patrouilles sur les toits ! nous finirons notre nuit au corps de garde.

— C’est le lieutenant Frazer !… murmura Cucuzone.

Un maître coup de pied lui imposa silence. Du haut des remparts, le cri de veille tomba pour la seconde fois :

— Guardatevi, sentinelle !

– Réponds, ordonna le pêcheur, quand le cri, tournant autour du pâté de maisons, eut été répété par le factionnaire voisin.

— Guardatevi, sentinelle !cria le clown.

L’écho se fit de proche en proche jusqu’au passage voûté où finissait le cordon des sentinelles. Puis tout se tut. On ne voyait plus personne sur les terrasses.

Cucuzone n’osait lever la tête ; mais il éprouvait exactement le contrecoup de tous les efforts que faisait son compagnon pour s’accrocher au rebord de la terrasse ; efforts jusqu’à présent impuissants.

— C’est trop haut, dit enfin le pêcheur, je m’épuise en pure perte… Cucuzone !

— Seigneur ?

— Le jour où nous fîmes connaissance sur la grande place Coconza, tu avais deux poids de cinquante livres au bout de chaque bras… et tu ne tremblais pas comme cette nuit.

— C’est vrai, seigneur… mais j’avais les deux pieds sur la terre ferme, notre mère… et mes poids de cinquante livres ne pouvaient se briser les côtes en tombant.

— Ne t’occupe pas de moi, ami… Voyons seulement si tu as encore les bras aussi solides qu’autrefois… Prends un de mes pieds dans chacune de tes mains… fais comme avec tes poids… et à la grâce de Dieu !

Le clown hésita.

— Seigneur, dit-il, l’échelle se balance… Quand je vais faire effort pour vous soulever, tout tremblera, échelons et montants… et mes pauvres bras encore plus que le reste… Seigneur, il n’y a pas de raison à tenter cela ; laissez-moi plutôt monter à votre place.

— Fais ce que je te dis ! ordonna le pêcheur.

Cucuzone, avant d’obéir, passa le revers de sa manche sur son front, que la sueur froide baignait.

— Que la sainte vierge Marie soit avec nous ! murmura-t-il en figurant rapidement le signe de la croix ; je ne veux pas vous désobéir ; mais, pour sauver le coquin qui est là-dedans, c’était bien assez de ma vie !

Le pêcheur dit :

— Hâte-toi !

Cucuzone saisit un de ses pieds, puis l’autre. C’était un homme robuste et rompu dès l’enfance à tous les exercices violents. Mais il est certain que l’émotion lui ôtait une partie de ses forces.

Ce qu’il avait annoncé arriva. Aussitôt que ses bras essayèrent de se tendre, un mouvement d’oscillation se communiqua de son corps à l’échelle, qui battit contre le mur et se prit à craquer. S’il eût osé, il eût poussé des cris de douleur et d’angoisse. Son cou était serré comme dans un étau.

— Va donc, malheureux ! s’écria le pêcheur.

Cucuzone fit un effort suprême ; ses muscles eurent une contraction désespérée. Les deux pieds de son compagnon s’élevèrent, et il sentit aussitôt une secousse terrible. Puis ses mains restèrent vides. Le pêcheur avait bondi par-dessus la balustrade. Les bras du clown tombèrent. Il eut le vertige.

— Merci, dit le pêcheur ; laisse l’échelle ici le plus longtemps que tu pourras.

— Si l’on vient relever le factionnaire ?… murmura Cucuzone.

— Fiamma sait ce qu’il faut faire… Vous êtes tous sous ses ordres cette nuit !

Des sommets du Castel-Vecchio, le cri de veille arriva. L’écho suivit les détours de la rue de Mantoue. Quand le factionnaire le plus proche eut fait son devoir, ce fut le pêcheur qui cria lui-même :

— Guardatevi, sentinelle !

Le pauvre soldat du régiment de Buffalo ne pouvait se plaindre. On faisait la besogne en conscience. Mais, avant que les réponses des factionnaires se fussent étouffées au lointain, un coup de sifflet bas, subtil, rapide comme celui que jette le serpent, retentit du côté du vicoletto Zaffo. Presque aussitôt et du même côté, le pas lourd et régulier d’une patrouille sonna sur le pavé de la rue. Cucuzone était déjà au bas de l’échelle. Le pêcheur avait disparu dans la nuit qui enveloppait la terrasse. La jeune femme et le marin à la pipe s’occupaient à délier le conscrit. La jeune femme lui dit, avant d’ôter le bâillon qui lui serrait la bouche :

— Tu n’as rien vu, mon camarade ; pour ce que tu as pu entendre, écoute : deux onces d’or si tu te tais… Si tu parles, six pouces de fer dans la poitrine…

— Le plus sûr serait de commencer par les six pouces de fer ! grommela le marin.

Mais la jeune femme répondit :

— Le maître ne veut pas !

L’instant d’après, nos trois rôdeurs et l’échelle étaient cachés dans l’ombre de l’impasse. La tête de la patrouille se montrait à l’embouchure du vicoletto Zaffo.

— Qui vive ? cria la sentinelle.

— Bien, bien, Martino, dit une voix : nous venions seulement te reconnaître… Si tu avais dormi, tu aurais eu les étrivières !… Bonne faction ; tu seras relevé à l’heure.

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