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Chapitre 10 La chambre des morts

Les mots tracés en caractères hiéroglyphiques sur le mur du cachot de Felice Tavola étaient ceux-ci :
On m’a oublié,
Je me venge !

Terrible menace dans la bouche de l’un des cavalieri ferraï !Mais ceux qui veulent trahir une association comme celle des Compagnons du Silence ont toujours tort de dire : « Je vais me venger ! » Il y a loin de la menace au coup porté.

Notre beau pêcheur, Beldemonio, avait traversé tout d’un temps, à pleine course, le toit-terrasse de la première maison attenante à la forteresse. Quand la garnison du Castel-Vecchio arriva de toutes parts aux créneaux, il n’y avait déjà plus personne en vue. On apporta des échelles, on descendit sur le toit. En même temps, l’ordre fut donné de doubler les postes à toutes les issues le long de la rue de Mantoue. Il y avait réellement bien peu de chance que le fugitif pût échapper. On eût formé un bataillon complet avec ceux qui descendirent du rempart sur le toit, et se prirent incontinent à sillonner la terrasse en tout sens. Les chefs avaient dit :

— Partout où vous trouverez un carreau de cassé, un châssis de forcé, entrez la baïonnette en avant !…

C’était une pauvre chambre située dans les combles de cet hôtel antique qu’on appelait la maison des Folquier. Quelques chaises de jonc, une table ronde en bois de sapin et une couchette entourée de rideaux de percale, en composaient tout l’ameublement. À l’angle opposé à celui qu’occupait la couchette, il y avait cependant encore un maigre matelas, étendu sur le barreau délavé, poli par la vétusté. Entre la table et le lit, on voyait un petit brasier dont le charbon se consumait lentement sous une cendre blanchâtre, au-dessus du matelas, une image de la Vierge était collée. Sur la chaise voisine reposait un épais livre d’heures, dont les pages fatiguées dénotaient l’usage long et fréquent. Aux barreaux de la même chaise s’attachait un scapulaire. Tout près du matelas, à un clou fiché dans la muraille, une soutanelle pendait, affectant les plis longs et droits propres à cette sorte de vêtement. Dans la ruelle du lit se trouvait un bénitier, auprès d’un petit crucifix de cuivre bruni dont la croix était d’ébène. Sur la table, au pied de la lampe qui allait se mourant, un papier ouvert contenait quelques mots. C’était tout.

On aurait pu remarquer en outre, cependant, que l’unique fenêtre de cette petite chambre, dénuée d’espagnolettes et de crampons, était tenue close par une chaise dont le dossier pesait sur le châssis. Autour de cette fenêtre le long de toutes les fentes, on avait collé récemment des bandes de papier blanc. Frêle fermeture, suffisante pourtant à garder la mort contre la vie !

Au premier regard, dans cette chambre muette où la lampe à l’agonie jetait çà et là d’inégales et vagues lueurs, vous n’eussiez distingué personne. Le matelas, placé trop bas, restait dans l’ombre, le lit était vide. D’ailleurs, le sommeil a sa voix. On entend aisément la respiration lente et mesurée de ceux qui dorment. Ici, personne ne dormait. Il n’y avait rien que l’immobilité du silence. Mais, à regarder mieux, l’oeil, habitué insensiblement à ces demi-ténèbres, eût distingué deux formes humaines. Deux créatures qui semblaient dormir ou qui semblaient mortes. Elles ne bougeaient pas ; elles ne respiraient plus.

Sur le matelas, c’était un adolescent pâle et doux, dont la tête se renversait dans les boucles de ses cheveux. Il avait, celui-là, il avait encore aux lèvres un sourire rempli de tristesse. Près du lit, devant une chaise qui avait dû servir de prie-Dieu pour l’oraison suprême, c’était une toute jeune fille, hélas ! bien belle. Le dernier sommeil l’avait prise pendant qu’elle était à genoux. Elle restait prosternée ; mais son pauvre corps charmant avait versé. Ses jolies mains, demi-noyées dans ses cheveux, tenaient encore ses tempes. Et le brasier brûlait toujours, bien qu’il n’y eût plus personne à étouffer. Et la lampe, qui avait jeté sur cette double agonie sa lueur silencieuse et mélancolique, la lampe, à bout d’huile et oppressée elle-même par cette atmosphère mortelle, la lampe allait respirant par efforts, soulevant sa flamme haletante, n’ayant plus que ces clartés bleuâtres qui font les objets livides. Deux enfants ! c’étaient deux enfants !

Est-ce donc que certains souffrent aussi dès cette tendre jeunesse, pour avoir le courage ou la lâcheté de mourir ? N’avaient-ils jamais vu le sourire de leur mère ? Étaient-ils seuls dans ce monde où Dieu nous mit pour aimer ?

Deux enfants, deux enfants pieux ! dont l’un avait un crucifix à son chevet, dont l’autre dormait sous les regards de Marie, mère de Dieu. Ce n’était point le hasard. Ils avaient voulu mettre fin à leurs jours. Ces bandes de papier, récemment collées aux fentes de la fenêtre, étaient un témoignage muet mais irrécusable.

Seize ans ! dix-huit ans ! c’est la floraison des âmes ! Tout est bleu, bleu d’azur ! tout rayonne ! Mon Dieu ! et ils avaient voulu mourir tous deux ensemble, et pourtant loin l’un de l’autre : le frère, couché dans sa fatigue morne ; la soeur, trompant ses remords par la prière. Ils n’étaient pas là les bras enlacés ! La bouche du frère entrouverte encore pour murmurer :

— Adieu, Céleste !

Les lèvres de la soeur, décloses aussi et gardant la dernière parole :

— Julien, adieu !…

Ils ne s’étaient pas entraidés à mourir ! Deux enfants morts ! deux belles créatures innocentes ! cela serre le coeur. Il y a révolte. L’espoir est lent à s’éteindre. On se dit longtemps : « Ils vont se réveiller… »

La maison trembla et les vitres frémirent au coup de feu tiré par le soldat Bartolo Spalazzi, à quelque cent pas de là. Ils ne s’éveillèrent pas. Et la lampe rendit une grande lueur, puis elle s’éteignit. Par-dessus l’immobilité et le silence, la nuit étendit son crêpe de deuil. Ceci était une tombe. Adieu, Julien ! Céleste, adieu !…

Ils couraient, tous ces soldats qui faisaient la chasse sur les toits autour du Castel-Vecchio. Ils criaient, s’animant de loin les uns les autres. Le gibier traqué ne pouvait pas leur échapper. Le gibier ne courait point. Il avait de l’avance, et calculait froidement ses chances de salut, qui n’étaient ni nombreuses ni belles.

Le faîte des maisons italiennes ne présente pas beaucoup de recoins où l’on puisse se cacher. Ce sont partout terrasses plates sans tuyaux de cheminée. Il n’y avait, pour présenter quelques accidents favorables au fugitif, que la toiture du vieil hôtel des Folquieri. Il était là dans cet égout régnant à l’intérieur des balustrades. Il suivait le chemin déjà parcouru par lui. Mais on pouvait facilement augurer, à la lenteur de sa marche, que son intention n’était point de regagner son point de départ. Il savait que toute issue était désormais fermée de ce côté. Il se pencha deux ou trois fois en dehors de la balustrade. Il n’y avait rien là qu’un étroit rebord, et pourtant il se dit :

— Ce n’est pas impossible !

Puis avec un sourire :

— Si je les tenais dans l’Apennin !…

Sans doute, il eut comme une vision de ces grandes forêts pleines d’abris. Il songeait à ces ravins profonds, à ces rochers dont il connaissait peut-être les anfractuosités tutélaires, à ces torrents qu’un bond désespéré franchit, mais qui arrêtent l’armée prudente des salariés. C’était un rêve. Et le pas des soldats commençait à résonner sur la terrasse la plus voisine.

Beldemonio regarda en arrière. Il vit briller les armes entre les barreaux de pierre de la balustrade.

Nous vous disons en vérité : quiconque eût observé cet homme à ce moment de péril suprême aurait cherché en vain sur son visage jeune et fier une trace d’inquiétude. Il portait la tête haute ; son regard était libre. Il avait l’esprit et le courage présents.

Il y a des gens qui gagnent d’étranges batailles, précisément parce qu’ils croient ne pas pouvoir être vaincus. C’est de la présomption chez le faible, et cela le sert bien plus qu’on pense. Chez le fort, c’est un talisman. Notre fugitif mit l’angle de la balustrade entre lui et ceux qui le poursuivaient. Il entrait ainsi dans le carré long qui formait la cour intérieure de la maison des Folquieri. Quand il avait pénétré naguère dans cette cour par l’aile opposée, une lumière brillait à l’une des fenêtres mansardées du corps de logis, et sur les vitres éclairées se détachait une gracieuse silhouette de jeune fille. Cette même jeune fille qu’il avait revue agenouillée et priant. Il chercha la fenêtre éclairée et ne la trouva plus. La prière était achevée, sans doute, et la jeune fille reposait.

Beldemonio marchait maintenant plus vite. En marchant, il pesait fortement, mais sans bruit, sur chacune des fenêtres qu’il dépassait. Elles étaient toutes fermées. Et il jugeait, au bruit des pas, et des voix, que la garnison du Castel-Vecchio était en train d’escalader la balustrade. Il tira son poignard, plia son manteau d’une certaine façon qui mettait le collet en bas et lui donnait la forme d’un demi-hamac. Supposez le manteau soutenu solidement par les pans et tombant dans le vide, un homme aurait pu, accroché par les mains, et trouvant dans la courbe du collet un appui pour ses pieds, rester là sans trop de fatigue comme dans une guérite suspendue.

Les barreaux de la balustrade étaient très rapprochés. Le poignard était assez long pour servir de barre transversale. Et Beldemonio connaissait la trempe de son arme. Il embrocha les plis du manteau dans le poignard.

— J’ai joué ce jeu déjà, murmura-t-il, pour garder l’honneur d’une comtesse !… le vent m’a balancé deux heures durant sous un balcon… Je puis bien recommencer. Quand on dit : Échec au roi !le roi se sauve comme il peut…

Certes, ceci est un moyen héroïque, et nous le recommandons à tout don Juan surpris en mauvais cas. On cherche sous les lits, dans les armoires et dans les cabinets ; on cherche même sur les balcons… mais dessous ! Ici, par exemple, à soixante pieds de terre !

Un bon poignard, un manteau d’honnête étoffe qui ne se déchire point sous le faix, deux barreaux où enclaver l’appareil, voilà tout ce qu’il faut. On devient aussitôt invisible comme ces heureux amants du temps de Périon, roi des Gaules, qui n’avaient qu’à se passer au doigt l’anneau d’Urgande, pour se transformer en vapeur légère.

Beldemonio, cependant, continuait d’aller et d’éprouver au passage toutes les croisées. Le manteau n’était qu’un pis aller.

À Naples, même en hiver, les fenêtres ne sont pas bien solidement closes. Mais c’était comme un fait exprès. Toutes résistaient à la pression de la main.

La balustrade s’éclairait du côté du Castel-Vecchio. La garnison avait allumé des torches. Il était temps de prendre parti. Beldemonio se trouvait en ce moment vers le milieu du corps de logis. Comme il hésitait, les torches se montrèrent, et le flot des poursuivants déboucha à grand bruit, tournant l’angle de l’aile occidentale de la maison des Folquieri.

Beldemonio fit aussitôt le plongeon et mit sa tête au-dessous de la balustrade. Son premier mouvement fut d’entraver vivement son poignard entre les barreaux ; mais il y avait là une fenêtre. Rien ne coûte d’étendre le bras. Beldemonio poussa machinalement cette croisée, dont les châssis cédèrent aussitôt avec un bruit de papier froissé. C’est à peine si son visage changea.

— Merci, mon étoile ! murmura-t-il en riant ; voici la partie rétablie d’un seul coup !

Le manteau et le poignard furent réservés pour une autre occasion. Beldemonio entra et referma la fenêtre, qu’il tint close à bout de bras, en ayant soin de laisser sa tête en dessous des carreaux. Il devinait bien que les soldats faisaient comme lui et qu’ils éprouvaient chaque fenêtre en passant.

À peine était-il à l’abri dans sa retraite inespérée, que le bruit des voix et des pas redoubla.

— À moins qu’il ne se jette du haut en bas de la maison, disait le chef, nous l’aurons vivant !

— C’est un hardi coquin, répondait un autre, et qui doit être un de leurs chefs !

Le capitaine s’arrêta juste en face de la fenêtre derrière laquelle Beldemonio se cachait.

— Celle-là est bien fermée ! dit-il après en avoir éprouvé le châssis d’un vigoureux coup de poing.

Puis il reprit d’un ton confidentiel :

— Vous auriez bon pied bon oeil cette nuit, mes enfants, si vous saviez le nom du hardi coquin, comme vous l’appelez… Avis nous est venu à neuf heures, du ministère d’État, que Porporato avait fait serment sur le charbon et le fer de tenter même la délivrance de ce Felice Tavola…

— Comment ! comment ! l’interrompit-on de toutes parts, ce Felice Tavola n’est donc pas le Porporato ?

Le capitaine haussa les épaules.

— Mes enfants, reprit-il au lieu de répondre, souvenez-vous qu’il y a quelque part sur ces terrasses un trésor caché !… un trésor de cent mille ducats… Si nous le trouvons, je vous laisse vingt mille ducats à partager entre vous… Est-ce aimable ?… En avant, marche !

Il y eut un evvivagénéral, tant la grandeur d’âme du capitaine fut vivement appréciée. Ce digne lion laissait la cinquième part. Derrière le châssis, ce beau garçon de Beldemonio riait en écoutant tout cela. Les soldats se mirent en route.

Partout sur leur passage, ils avaient planté des torches, de sorte que la partie occidentale de la toiture était maintenant éclairée. Une torche fut placée sur la balustrade, presque en face de la fenêtre, et Beldemonio dit :

— Voici ce que j’appelle une attention délicate !

La torche jetait, en effet, à l’intérieur de la chambre une lueur suffisante pour que l’on pût s’y guider.

Beldemonio voulut se lever quand les soldats furent partis… Aussitôt qu’il fit effort pour se mettre sur ses jambes, la torche qui était devant la croisée lui sembla jeter mille feux, ses jarrets engourdis plièrent, le sol manqua sous ses pas. Il souriait encore, car la dernière idée qui pouvait lui venir, c’était d’avoir peur. Mais ses tempes battaient ; une main de fer les tenait serrées.

Un bâillement convulsif dilata tout à coup son gosier, tandis que cette douleur étrange à laquelle on ne saurait donner aucun nom, et qui est l’angoisse même de la mort, montait de ses pieds glacés à son cerveau brûlant. Un grand vertige le prit. Il se sentait tournoyer avec une inconcevable vitesse et voyait un gouffre au-dessous de lui. Ses deux mains touchèrent son front ; il les retira baignées d’une sueur glaciale. Ses cheveux se dressèrent. Il eut alors, pour la première fois de sa vie, le froid de l’épouvante dans les veines. Ce frisson inconnu le terrassa. Si l’on peut s’exprimer ainsi, il eut peur de sa peur. Il ne savait pas encore par où la mort le prenait, mais il ne doutait point que ce fût la mort.

En ce moment, où sa présence d’esprit ordinaire l’abandonnait parce que le coeur même de son intelligence était assiégé violemment, il ne se souvint point d’avoir senti une singulière odeur en entrant dans cette chambre et d’avoir éprouvé une sensation d’accablante chaleur.

L’instinct, ce fut l’instinct qui porta sa main vers la fenêtre afin de rouvrir. Mais, à ce moment même, il entendit un pas lent et mesuré. Il y avait une sentinelle à quelques pieds de lui. Combattre, il n’en avait pas la force. Mourir, il ne voulait pas mourir. Un effort désespéré vint à son secours.

Il alla, il rampa, il se traîna, chancelant, haletant, s’appuyant à tout ce qui se trouvait sur son passage, jusqu’à l’autre bout de la chambre, où il entrevoyait une porte. Dix fois il s’arrêta, parce que le souffle lui manquait. Entre la table et la porte, il se prit à un objet dont il ne distinguait point la forme. Cet objet le brûla. C’était un réchaud, un brasier où le feu couvait encore sous la cendre. Il était si bas, que ce fait ne révéla rien à son intelligence engourdie. Un seul instinct surnageait en lui. La porte ! il voulait gagner la porte. Pour fuir peut-être ; car l’idée de fuir est en nous dans toute agonie. Il tomba avant d’avoir touché la porte tant désirée, et son front rebondit contre le carreau.

Chacun a sa dernière vision quand vient l’heure de mourir, chaque lèvre murmure un nom qui aide à achever le soupir suprême. Que vit-il, ce Beldemonio, dans sa vertigineuse agonie ? Un palais ruisselant de lumières… des femmes belles, jeunes, parées… et, parmi elles, une vierge au sourire de sainte, qui semblait triste, et qui avait au front la blanche couronne de fiancée. Angélie… Cela était vrai. Angélie Doria passa, radieux fantôme, devant ses yeux éblouis. Mais il eut encore une autre vision. Et notre coeur est plein de mystères étranges ! Il vit, dans une sorte de nuage, une pauvre enfant dont le profil perdu s’encadrait de longs cheveux dénoués. Une enfant agenouillée. Celle-là, pour lui, n’avait pas de nom. Elle restait là immobile, pendant que la tendre fiancée étendait ses bras vers lui. Ce n’était pas la fiancée qu’il regardait. Il demeura longtemps sans mouvement. Sa tête était tout au plus à deux pas du seuil.

Entre le seuil et les planches, un petit courant d’air se faisait, le seul que la sollicitude suicidaire des malheureux enfants eût laissé. La bouche ouverte de Beldemonio but cet air bienfaisant du dehors. Au bout de quelques instants, il put faire un pas encore, en plus de vingt essais. Il saisit le bouton de la porte. La porte était fermée au verrou. Alors, il se colla contre les planches et se souleva comme le ver de terre qui rampe contre la pierre. Il ne pouvait pas ! Son corps s’affaissait à mesure. Ses muscles étaient d’huile ! Il mit sa bouche à la fente. Il suça l’air extérieur par cette fissure étroite. Et, quand sa poitrine fut pleine, il se redressa, rendant malgré lui un grand murmure de triomphe. Le verrou céda, la porte s’ouvrit. Il ne lutta plus et se laissa choir de son haut avec une volupté profonde, la tête en dehors.

C’était une nature vaillante entre toutes. La prostration ne fut pas de longue durée. L’escalier communiquait avec l’air libre par plusieurs fenêtres ouvertes. Au bout de dix minutes, Beldemonio ouvrit les yeux et se réveilla. Son premier mouvement fut la surprise : il avait perdu tout souvenir de ce qui s’était passé. Ce qui revivifia d’abord sa mémoire, ce fut le sentiment de brûlure qu’il éprouvait à la main. Trois de ses doigts étaient à vif.

— Le réchaud, pensa-t-il.

Puis, ayant porté son regard vers la fenêtre éclairée :

— Les soldats…

Puis enfin :

— Il y a quelqu’un de mort ici !

Il se leva sans trop de peine et secoua d’autorité la fatigue qui l’accablait. Dans sa croyance, un temps très long s’était écoulé depuis qu’il était entré en ce lieu. Or, paraît-il, le temps était précieux pour lui, cette nuit, car il s’élança vers la fenêtre afin de consulter sa montre. Il crut que sa montre s’était arrêtée, en voyant qu’elle n’avait pas tout à fait avancé d’un quart d’heure. Il la colla contre son oreille ; la montre marchait.

Deux idées étaient désormais en lui :

Secourir le suicidé. Prendre la fuite et continuer son oeuvre. Car la lutte entreprise cette nuit était loin d’être achevée. Il saisit d’abord le réchaud et le porta dehors. Ensuite il courut à la couchette, qu’il trouva vide. Ses yeux recouvraient leur clairvoyance. L’aspect de la couchette éveilla en lui un vague souvenir.

Il s’orienta ; s’il ne se trompait point, c’était ici même, à ses pieds, qu’il avait vu cette jeune fille en prières. Ses yeux s’abaissèrent tandis que son coeur se serrait. À ses pieds, il y avait une pauvre enfant affaissée sur le sol. Il la prit dans ses bras, il la déposa sur le lit. Le froid de la mort tarde longtemps à venir, parfois. Elle n’était pas froide, mais elle avait déjà cette rigueur des cadavres… Il tâta son coeur. Son pouls, à lui, battait si violemment, qu’il ne pouvait savoir si le pauvre coeur était, oui ou non, arrêté pour jamais.

La torche, plantée sur la balustrade, jetait sa lumière en biais, au travers des carreaux. Une lueur glissait entre Beldemonio et les rideaux ; elle semblait caresser ces traits pâles et charmants auxquels la mort avait rendu une expression de sérénité souriante.

Il avait joué depuis son enfance avec la mort, mais avec la mort par le fer, qui noie la vie dans le sang. Cette mort si différente, cette mort du désespoir qui n’avait pas coupé la fleur, qui l’avait penchée expirante sur sa tige, cette mort de l’enfant découragée lui poigna le coeur. Depuis qu’il se connaissait lui-même, jamais angoisse si subtile n’avait pénétré les recoins les plus intimes de son âme.

Il s’étonna. Qu’était-ce, en définitive ? Une jeune fille inconnue et dont il avait aperçu une seule fois, de loin, le gracieux profil. Ce n’était que cela. Dans les victorieuses et cruelles amours de sa jeunesse, n’avait-il pas brisé plus d’un coeur de jeune fille ?

Il se demandait, dans son trouble inouï, si ce n’était point la défaillance à laquelle il échappait à peine, qui débilitait ses sens ou sa raison. Il essaya de se roidir. Mais son âme fondait ; sa poitrine se soulevait en sanglots que ses deux bras, croisés avec violence, essayaient en vain de comprimer. De grosses larmes roulaient le long de ses joues. Il aimait cette enfant décédée ; il eût donné sa vie pour lui rendre le souffle.

Était-ce encore une de ces passions folles qui ajoutent chaque jour une fleur à la guirlande de don Juan ? Non, le désir se taisait devant ce lit virginal qui était un cercueil. Il aurait voulu, tout jeune qu’il était, appeler cette blanche morte : ma fille. Ma soeur, ce n’était pas assez. Et pourtant une soeur, une jeune soeur adorée à qui l’on rend les caresses et la protection du père qui n’est plus !

Qu’était-il, ce Beldemonio, pour avoir de semblables pensées ? Vous eussiez fouillé à ce moment sa conscience, vous n’y eussiez rien trouvé que délicatesse exquise et pureté infinie… Ses yeux ne pouvaient pas se détacher de la morte.

Avez-vous vu cette chose si belle et si navrante : la vierge aux lèvres blanches que vient de quitter le dernier soupir ? Avez-vous vu ces grands cheveux où se baigne la pâleur du visage ? ces yeux fermés par la main pieuse et amie ? Dans l’art moderne, il y a une oeuvre terrible et sublime par l’idée. C’est Tintoret peignant sa fille morte. La toile est belle. Peu importe la toile : fermez les yeux, et vous verrez la tenaille de fer qui déchire le coeur de cet homme !

Un père ! celui qui la veille était si heureux et si orgueilleux ! Le tronc d’où partait cette branche, la tige qui portait cette fleur ! un père !

Dans ces veines froides, il y avait du sang. Là, sous le voile affaissé qui couvre la poitrine, il y avait un coeur : c’était son coeur. Le père aime les fils, mais la fille, le sourire, l’amour, la folie des pères !

Le voici, Tintoret ; un vieillard, une tête robuste et sévère où se hérissent les cheveux gris. Ces cheveux disent :

— L’enfant que tu m’as prise, ô Dieu ! n’aura point de soeur…

Le délice de ses heures de repos, c’était de regarder ces formes jeunes et chastes. Il les regarde encore, et c’est la dernière fois. Son oeil farouche et sombre n’a point de larmes. Oh ! non, les larmes manquent aux désespérés. Il regarde. Il s’est donné la tâche de chercher dans ce trépas les souvenirs, les reflets de la vie. Il regarde. Il a honte et terreur. Ce travail de Titan l’écrase, et je ne sais quelle amère volupté l’attache et le retient.

Tout seul qu’il est en face de ce lit funèbre, le rêve le prend : un délire triste et calme. Son pinceau ne va plus. Il regarde toujours.

— Seigneur ! vous qui fîtes des miracles ! Seigneur plein de clémence et de bonté, le sang ne pourrait-il monter de nouveau à ces joues livides ? Le sourire ne pourrait-il renaître autour de ces lèvres décolorées ? Seigneur ! Seigneur ! ce coeur immobile pourrait battre encore par vous !

Qui dira le cantique de cette fièvre muette, de cette démence immobile ? Et qui dira aussi l’angoisse du réveil ?…

Mais l’heure marche et la mort va vite dans son labeur de destruction. Le modèle va échapper au peintre. Vieillard, à tes pinceaux ! tu n’as pas le temps de gémir !…

L’heure sonna au beffroi du Castel-Vecchio, onze heures de nuit. Beldemonio, rendu à lui-même, eut un vif tressaillement. Il jeta un regard tout autour de la chambre. Le papier déplié qui était sur la table frappa ses yeux. Il le saisit avidement, pensant trouver un nom, un indice… Auprès de la fenêtre, la clarté était suffisante pour qu’on pût lire. Beldemonio lut :

« Père chéri, pardonnez-nous et priez pour nous. »

— Elle n’est pas seule ! s’écria-t-il en lui-même.

Et ses yeux cherchèrent l’autre victime.

Le coin où s’étendait le pauvre matelas était le plus obscur de la chambre. Cependant Beldemonio, prévenu, y découvrit dans l’ombre une forme couchée. Il s’élança. Un adolescent était là, roide et tout droit comme ces statues qui dorment sur la table des tombeaux du Moyen Âge. Beldemonio s’agenouilla près de lui. Ce visage était dans ses souvenirs. Tête noble, aux traits purs et un peu sévères.

Avait-il vu cet enfant, ou quelqu’un qui lui ressemblait ? Pendant qu’il interrogeait sa mémoire, un faible bruit se fit entendre du côté de la couchette. C’était comme un soupir. Beldemonio s’élança. La main de la jeune fille avait changé de position. Il mit sa joue contre les lèvres bleuies de la morte, et il sentit un souffle… Mais si faible !

L’air venait maintenant dans la chambre ; la mortelle vapeur du charbon s’était peu à peu dissipée. Notre beau pêcheur joignit les mains, et sa prière monta vers Dieu ardemment ; il y avait longtemps que Dieu n’avait entendu la voix de cet homme.

Il attendait, retenant sa respiration. La jeune fille ne bougeait plus. Avait-il vu l’effort suprême, et recueilli le dernier soupir ?

À son tour, l’adolescent étendu sur le matelas eut un léger mouvement. C’était l’heure des secours : on pouvait les sauver !

Beldemonio n’avait pas en ce moment d’autre pensée. Mais tout à coup, dans la nuit qui était redevenue silencieuse, une voix lointaine s’éleva, une voix qui rappela Beldemonio à lui-même, et le rejeta brusquement dans ce milieu étrange et ténébreux où se passait sa vie. C’était un son de cor qui partait de la vieille ville. Malgré l’éloignement, on pouvait saisir distinctement le motif de la fanfare, qui était le chant de Fioravante : Amici, alliegre andiamo alla pena !Il se dressa de son haut, et ses sourcils se froncèrent.

L’appel était importun, cette fois. L’idée de révolte naissait en lui contre le mystérieux esclavage de sa destinée. Mais ce ne fut qu’un instant. Son regard s’abaissa sur la couchette. C’était un regard pensif et changé. L’enthousiasme n’y brillait plus.

— Le premier venu, murmura-t-il, un enfant, une femme, peut porter ici les mêmes secours que moi. Et, là-bas, qui me remplacerait ?

Ses sourcils froncèrent en même temps qu’un amer sourire venait à sa lèvre.

— Que me sont ceux-là ? reprit-il d’un accent bref et dur, que leur dois-je ?… La misère parle ici. Ce sont de ces désespoirs vulgaires qui se guérissent avec un peu d’or…

Il tira de son sein une bourse et la jeta sur la table. Pour un pêcheur, la bourse était trop belle. Elle sonna le plein en tombant.

Le cor lointain répéta sa fanfare, qui venait par-dessus les toits.

Vous souvenez-vous d’Athol, répondant avec impatience aux cloches du Corpo-Santo sonnant le glas anniversaire de Mario Monteleone ? Beldemonio frappa du pied et dit comme Athol :

— Je vous entends !… J’y vais !

Auprès de la couchette, sur une chaise, il y avait une broderie commencée, et, sous la broderie, des ciseaux. Beldemonio, en disant : « J’y vais ! » avait son plan fait et ne cherchait déjà plus la route à prendre. À l’aide des ciseaux, il abattit lestement sa moustache naissante, puis il décrocha la pauvre soutanelle qui pendait à un clou au-dessus du matelas. Il s’en revêtit ; il la boutonna du haut en bas. En un tour de main, il lissa ses beaux cheveux le long de ses tempes. Au troisième son du cor, il était prêt.

Avant de partir, il entrouvrit la fenêtre. Sa paupière se baissa en passant près de la couchette. Depuis qu’il voulait fuir, il n’osait plus regarder la jeune fille. Son coeur battait quand il franchit le seuil. Que lui étaient cependant ceux-là ? pour employer cette rude expression, choisie par lui-même. Car tout abandon se fait brutal à plaisir.

Ceux-là ne lui étaient rien ; mais, si quelqu’un lui eût dit : « Tu ne reverras jamais cette belle jeune fille », peut-être aurait-il hésité à partir. Il s’enfuit sans lever les yeux sur la couchette. Il sentait qu’un lien voulait prendre son âme.

Dans le corridor qui régnait au-devant l’escalier, plusieurs portes s’ouvraient. Il tourna le bouton de la première venue et demanda :

— Y a-t-il quelqu’un ici ?

Un cri d’effroi lui répondit.

Il avait reconnu la voix d’une vieille femme.

— Qui que vous soyez, lui dit-il, levez-vous et allez dans la chambre voisine. On a besoin de vos soins, et voici votre salaire.

Deux ou trois pièces d’or tintèrent sur le carreau.

Beldemonio descendait déjà l’escalier. Mais, chose singulière dans un esprit aussi libre, nous dirions presque aussi despotique, Beldemonio ne menait plus où il voulait sa pensée. Le danger n’avait pas diminué : bien au contraire.

Point n’était besoin d’avoir, comme notre beau pêcheur, le génie de l’aventurier, pour deviner que la garnison de Castel-Vecchio, ayant inutilement battu les terrasses de toutes les demeures voisines, allait resserrer le blocus du pâté de maisons attenant à la forteresse.

Le fugitif n’avait pu s’échapper, voilà le fait certain. Donc, il était caché dans une des habitations environnantes. Donc, la surveillance devait redoubler, surtout dans la rue de Mantoue et ses impasses, qui devenaient une véritable ligne de circonvallation. Cette ligne, il fallait la percer, et, certes, ce n’était point une entreprise aisée.

Ce qui étonnait Beldemonio, ce qui l’effrayait presque, c’est qu’au lieu de se tendre vers ce but, son esprit revenait sur ses pas, et restait dans cette pauvre chambre où les deux enfants avaient essayé de mourir. Jusqu’alors, il lui avait toujours suffi d’un seul effort pour secouer les préoccupations les plus tyranniques. Aujourd’hui, la préoccupation était plus forte que sa volonté. Il se disait :

— Je les aurais sauvés, moi, je le sens ! j’en suis sûr… Un autre fera-t-il ce que j’aurais fait ?

Il voyait sans cesse la blanche et pâle figure de la jeune fille. Il pleurait.

— J’aurais eu son premier sourire !…

Et, quand les traits de l’adolescent se représentaient à son souvenir, il se demandait :

— Où ai-je donc vu ce visage ?… Était-ce celui d’un vivant ou d’un mort ?

Sa mémoire n’avait point de réponse précise à cette question ; mais il y avait du deuil dans ces vagues ressouvenances, et il associait l’idée du jeune inconnu à je ne sais quelle noble et austère silhouette de vieillard… Ce n’était pas sa bouche, cette fois, c’était son coeur qui criait : « Je reviendrai ! je reviendrai ! »

Il fallut bien pourtant que sa rêverie prît fin.

— Vous ne pourrez pas passer, mon jeune saint ! lui dit une voix douce encore, sur le palier du premier étage.

Il avait pris le gros livre de prières en même temps que la soutanelle. Un regard oblique lui montra une femme entre deux âges qui se tenait sur le pas de sa porte en déshabillé de nuit. Il ne savait pas du tout comment le jeune saint dont il remplissait le rôle se comportait d’ordinaire avec cette voisine respectable, dont le caractère semblait plein d’aménité. Il baissa la tête, tenant son livre à deux mains, et s’apprêtait à murmurer quelques pieux saluts, lorsque la dame grommela :

— Vous verrez que nous ne connaîtrons jamais la couleur de ses paroles !

Ceci était un renseignement tout à fait précieux. Évidemment, le jeune saint n’avait jamais parlé à la dame entre deux âges, qui était rondelette et bien conservée.

Beldemonio, profitant de cet aveu, s’inclina profondément, et passa d’un air modeste en tenant son gros livre comme un corps saint.

— Dieu vous bénisse, mon pauvre monsieur Julien ! dit la voisine avec une nuance d’aigreur ; ne m’oubliez pas dans vos prières !

Puis elle ajouta, de manière à être entendue :

— C’est trop innocent, aussi, un agneau pareil !

Beldemonio ne se souvenait point qu’on lui eût reproché jamais l’excès de sa candeur.

Il entendait grand bruit et grand mouvement dans le vestibule au-dessous de lui. Tous les domestiques de la maison et une partie des petits locataires étaient rassemblés là, causant, épiloguant, discutant. Chacun avait vu les torches s’allumer sur la balustrade, et les soldats passer sur les toits comme des fantômes.

Deux opinions, parmi plus de trois cents qui se produisirent, paraissaient mériter quelque créance. La première, c’est que le prisonnier, après avoir étranglé son geôlier, assassiné la sentinelle d’un coup de pistolet (on l’avait entendu), et passé sur le corps à toute la garnison, avait franchi le rempart, les terrasses, la rue, et courait déjà dans la montagne. Quoi de surprenant, si c’était le Porporato ?

La seconde, c’est que les Compagnons du Silence, au nombre de plusieurs centaines, avaient escaladé les terrasses et tenaient en échec la garnison. Une bataille rangée était imminente. Il y avait des deux côtés une nombreuse artillerie.

Ce qu’on ne peut rendre, c’est l’animation extravagante avec laquelle le vrai Napolitain débite ces fariboles. Hommes et femmes parlaient tous à la fois, soutenant leur dire avec des serments redoutables, et proposant à tout bout de champ de perdre, s’ils mentaient, toute espérance de salut éternel !

Il est possible, à la rigueur, de figurer en écrivant le prodigieux baragouin de nos amis et voisins les Anglais polyglottes ; il est facile d’exprimer le sourd et fatigant accent des Allemands ; on peut même faire comprendre l’emphatique déclamation de ces vingt millions d’âmes, qui semblent vendre perpétuellement du vulnéraire suisse, et qui s’appellent des Espagnols ; mais la volubilité napolitaine est insaisissable et intraduisible.

Dès qu’on aperçut le jeune saint,comme on appelait dans la maison celui dont Beldemonio avait dérobé la soutanelle et le livre d’église, le roulement des langues s’arrêta. Il demeurait dans les combles, le jeune saint. Il avait dû voir quelque chose.

La cour, éclairée seulement par les torches posées sur les balustrades à soixante ou quatre-vingts pieds de hauteur, était fort sombre. Ce fut heureux pour Beldemonio, qui n’avait rien trouvé, en fait de coiffure, pour cacher son visage et ses cheveux.

Il était, du reste, mince et fort élancé ; la soutanelle du jeune saint lui allait comme un gant. La façon dont il avait arrangé ses cheveux, modestement aplatis sur les tempes, l’absence de ses moustaches, sa démarche timide et discrète, tout dans ces demi-ténèbres et au milieu du trouble qui tenait la maison éveillée, tout prêtait à l’illusion. Il eût suffi du moindre soupçon pour que la supercherie fût découverte ; mais personne n’eut de soupçon.

Quelques-uns ayant demandé par manière d’acquit :

— Où donc l’abbatellova-t-il si tard ?

Fortunata Coccoli, conservatricede la maison, répondit avec cette fierté qui distingue par tous les pays la classe honorable et redoutée des portières :

— Ne savez-vous pas bien que, chaque soir, ce doux ange va veiller les malades à l’hôpital des pauvres ?…

— Oh ! le chérubin d’amour ! fut-il crié de toutes parts.

— Nous dira-t-il s’il a vu quelque chose là-haut ?

— Il y a une torche vis-à-vis de sa fenêtre.

— Et la petite soeur ?… n’a-t-elle donc pas crainte de rester seule ainsi la nuit ?

Le jeune saint passa rapidement et sans répondre au travers des groupes. Il savait par la voisine entre deux âges que son sosie n’était point bavard. Il savait encore autre chose : son sosie allait, tous les soirs, veiller les malades à l’hôpital des pauvres.

Fortunata Coccoli, s’adressant au public, dit :

— Croirait-on que vous êtes des personnes raisonnables ? Je vous le demande sans manquer à la politesse !… Étourdir ainsi un jeune homme de son état !… Sollicitez plutôt sa bénédiction, pécheresses et pécheurs que vous êtes !

— Fratellino ! fit aussitôt l’assemblée obéissante, bénissez-nous un petit peu en passant !

Beldemonio se retourna à demi et dessina une timide bénédiction en murmurant à part lui :

— Que Dieu me pardonne ! je n’ai point l’intention de railler les choses saintes.

— Ah ! dirent toutes les locataires, qu’il bénit bien ! Ce sera un coeur !

Et Fortunata Coccoli, toujours prête à morigéner ses administrés :

— En voilà assez !… ne lui donnez point d’orgueil.

Elle suivit le jeune saint pour lui ouvrir la porte cochère.

— Un mot pour moi dans vos oremus,agneau de Dieu, lui glissa-t-elle à l’oreille. J’ai pris quatre numéros au lotto reale(loterie royale)… Si la vénérée mère du Christ me faisait sortir un quaterne, je ferais un joli don à la paroisse… sans vous oublier, mon séraphin !

Beldemonio était dehors.

La porte cochère s’ouvrait, comme nous l’avons dit, sur ce cul-de-sac de la rue de Mantoue, où l’échelle avait d’abord été dressée pour l’escalade, avant la mésaventure du bon soldat du régiment de Buffalo.

Les choses avaient bien changé depuis une heure. L’impasse et la rue de Mantoue étaient pleines de soudards. Aux premiers pas que fit Beldemonio après la porte refermée, une baïonnette menaça sa poitrine.

— On bâse bas !lui dit en italien de Fribourg un grand diable de garde suisse, qui s’appelait Max Schoeffer, à l’exemple de tous ses camarades.

Les Suisses savent dire : On bâse bas !dans toutes les langues.

— Seigneur, lui repartit humblement Beldemonio, je me rends à mon devoir.

— Ché gonnais bas tévoir !prononça le fils des beaux vallons de l’Helvétie ; on bâse bas !

Comme le premier Schoeffer avait élevé la voix, plusieurs autres Max s’approchèrent gravement et lentement, roides comme des piquets. Un officier était parmi eux.

— Seigneur, lui dit Beldemonio, on m’attend à l’hôpital des pauvres, où je veille d’ordinaire les malades.

— L’hôbidal tes baufres !répéta l’officier Schoeffer.

Quelques Max firent comme lui en disant :

— L’hôbidal tes baufres.

Sur quoi, l’officier les regarda et donna cet ordre :

— Daisez-fus !

Tous les Max mirent incontinent une main au front, l’autre à la ceinture de la culotte.

Schoeffer, l’officier, s’approcha du jeune saint et l’examina avec beaucoup d’attention. Cela fait, il eut un bon rire bernois, accompagné de ce dandinement qui a fait donner les armoiries que vous savez à l’illustre cité de Berne.

— Fus ète ein pêle !prononça-t-il sentencieusement en s’adressant au premier Max qui était cause de tout ceci, fus foyez bas gué z’est ein zâgrisdain ?

Il rit encore ; les autres Schoeffer rirent plus fort que lui.

— Margez !continua-t-il en poussant le jeune saint devant lui, guand fus esgâlaterez les mirailles, fus, ché fus tônnerai tes brines té reine Glaute !

Tous les Max en choeurs :

— Trôle te liédenant Schèvre ! fui ! fui ! quand il esgâlatera les mirailles, on lui tonnera tes brines te reine Glaute !

Éclat de rire général.

Beldemonio, sans se presser, d’un pas honnête et discret, traversa la piazetta Grande. Dès qu’il fut dans le vicoletto Raffo, il prit sa course, déboutonnant la soutanelle, qu’il jeta sous une porte. Au bout de la ruelle, il appliqua le manche de son poignard à ses lèvres, et un coup de sifflet sourd retentit. Un coup de sifflet pareil se fit entendre au détour de la strada Medina. Puis la jeune fille déguisée en garçon s’élança hors d’un sotto-portico, où toutes les lumières étaient éteintes.

— Nous sommes cinq là-dedans, dit-elle ; nous allions attaquer… Que faut-il faire ?

— Où est ma voiture ? demanda Beldemonio au lieu de répondre.

— Au Monte-Oliveto… Que faut-il faire ?

Beldemonio se prit à marcher à grands pas vers l’endroit indiqué. Un calessoélégant et léger, attelé de deux magnifiques chevaux, stationnait derrière le chevet de l’église. Beldemonio y monta.

La jeune fille, à la portière, répéta pour la troisième fois :

— Que faut-il faire ?

Beldemonio prit sa main et l’effleura de ses lèvres en disant :

— Merci, Fiamma !

Elle devint toute rouge de plaisir. Beldemonio ajouta :

— Dans une heure, il faut que Matilda Farnèse soit à Naples et prête à me suivre.

— La princesse Farnèse sera prête dans une heure, répliqua la jeune fille, après ?

— Après, tu t’habilleras en duchesse, petite Fiamma, et tu iras m’attendre au bal du palais Doria.

— Danserons-nous ? demanda la jeune fille.

Beldemonio sourit.

— Que la comtesse te trouve près d’elle à son réveil, dit-il.

— Et les autres ?… demanda encore Fiamma.

— Qu’ils rentrent chacun chez soi, sauf les gens de veille autour du palais Doria… Et que tout soit prêt au point du jour !

De la main, il envoya un baiser à la jeune fille. Puis, se penchant, et parlant au cocher :

— Est-ce toi, Ruggieri ?

— Oui, seigneur.

— Tu vas prendre la rue des Tribunaux jusqu’à la porte de Capoue, sortir de la ville, rentrer par la porte Notarea, et descendre à la piazza del Mercato, à la maison de Johann Spurzheim.

— Oui, seigneur.

Le fouet claqua ; les chevaux partirent au galop.

À l’instant où le calessocourait déjà sur la dalle sourde, un homme sortit de l’ombre de l’église et sauta d’un seul bond sur le train de derrière, où il se tint en équilibre, sifflant un joyeux air des montagnes.

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