Chapitre 1 Barbe de Monteleone
C’était le soir de ce même jour du mois de février 1823. Trois fenêtres étaient éclairées faiblement dans une grande maison de la piazza del Mercato, située à l’extrémité orientale de Naples, tout près de l’endroit où est maintenant la station commune des chemins de fer de Capoue et de Castellamare. C’était l’hôtel ou le palais du seigneur Johann Spurzheim, Autrichien de naissance, directeur de la police royale. Un bureau de police occupait presque tout le rez-de-chaussée. La famille du directeur habitait le premier. L’une des fenêtres éclairées était celle de la chambre à coucher du seigneur Johann Spurzheim ; les deux autres appartenaient à un salon où sa femme était en conférence avec le docteur Pier Falcone, jeune médecin illustre déjà par son savoir.
Il y avait peu de temps que Johann Spurzheim était à Naples : trois mois, à peu près. On ignorait profondément son passé, ainsi que les motifs de la haute confiance que la cour lui avait tout de suite accordée. Mais personne ne pouvait dire que cette confiance n’eût point été justifiée. Il n’y avait qu’une voix là-dessus. Le nouveau directeur de la police était un homme habile et probe. Ceux qui le détestaient, et il avait beaucoup d’ennemis, cherchaient en vain le joint pour l’accuser.
Neuf heures venaient de sonner à l’horloge de Santa-Maria del Carmine au moment où nous entrons dans la chambre à coucher de Johann Spurzheim. C’était l’instant précis où l’animation atteignait son comble dans la strada di Porto. Mais, sur la place du Marché, entre l’hôtel et l’église, tout était calme, presque désert. Les boutiques se fermaient déjà, les habitants de ce quartier, trop éloigné du centre, ont l’habitude d’aller chercher ailleurs leurs délassements et leurs plaisirs.
La chambre était simple jusqu’à l’austérité, très haute d’étage, et tendue d’étoffes de couleur sombre. Une seule lampe l’éclairait. Le directeur de la police royale était couché sur son lit, la tête appuyée sur un seul oreiller de crin ; car il affectait en toutes choses les formes stoïques. On voyait, à la lumière de la lampe, ses traits pâles et amaigris, mais dont le dessein annonçait une vive intelligence.
Il y a des figures qu’on n’oublie point, ne les eût-on vues qu’une fois. Nous eussions reconnu du premier coup d’oeil dans ce malade, dans ce mourant, dirions-nous volontiers, car il semblait n’avoir plus que le souffle, nous aurions reconnu ce voyageur rébarbatif et taciturne de la carrozza de Battista Giubetti. L’homme au bonnet de soie noire, M. David, celui qui occupait à lui tout seul les deux premières places de l’intérieur, et qui avait fait semblant de dormir pendant que notre séminariste Julien causait avec sa petite soeur Céleste ; celui encore qui avait commandé à Battista au nom du charbon et du fer ;celui qui avait dénoncé aux contrebandiers réunis dans leur repaire, à droite de la route, sous le couvent del Corpo-Santo, le départ de Palerme de Lorédan Doria et de la comtesse Angélie.
L’histoire cite parmi les hauts dignitaires de la police des hommes de tête et de coeur, de véritables chevaliers qui, combattant le mal corps à corps, allaient jusqu’à pénétrer dans les mystérieuses retraites des ennemis de la société pour les frapper plus sûrement. En Italie, Azeglio se fit carbonaro ; en Angleterre, le fameux Templeton devint le complice apparent de Wat-Tyler. Peut-être Johann Spurzheim était-il un de ces hommes. Du moins l’avons-nous vu dans la crypte du Corpo-Santo, autour du cadavre sans sépulture de Mario, comte de Monteleone, au milieu des chevaliers du silence. Le lecteur l’avait deviné sous le masque, malgré ce nom de Heimer ajouté à son prénom de David. C’était lui, le confident et le secrétaire du premier grand-maître…
D’autres fois, le contraire arrive. Le conjuré imprudent et hardi, par un de ces mille hasards qui sont la vie, peut arriver tout à coup au pouvoir et dominer cette même société qu’il attaquait. Deux chemins sont ouverts devant lui, en ce cas : renier son passé ou poursuivre son oeuvre. La suite nous apprendra quel était à cet égard la religion du cavaliere ferraioDavid Heimer, devenu le seigneur directeur Johann Spurzheim. Nous saurons plus tard pour qui ou contre qui il combattait. Ce qui est sûr, c’est qu’à cette heure vous l’auriez jugé incapable de combattre personne.
Ses yeux étaient fermés ; ses lèvres blêmes, entrouvertes péniblement, semblaient chercher le souffle qui allait fuyant. Ses joues creuses et hâves s’estompaient de noir aux alentours des paupières. Tout son corps gardait une immobilité morne. Il ne dormait pas cependant, car, de temps à autre, un tressaillement brusque agitait le coin de sa bouche et plissait les rides de ses tempes. On eût dit, en vérité, s’il ne faisait pas un rêve, qu’il écoutait des sons lointains et mystérieux qu’un homme en santé n’aurait pu percevoir. On eût dit que l’entretien de deux personnages invisibles arrivait jusqu’à lui. L’agonie a souvent de ces silencieux délires. Et certains prétendent qu’une subtilité prodigieuse de l’ouïe est le dernier privilège de ceux qui vont mourir.
Il n’y avait personne dans sa chambre en ce moment, et aucun bruit de voix ne se faisait entendre au-dehors. Les deux personnes les plus voisines de Spurzheim étaient Barbe de Monteleone, sa femme, et le jeune docteur Pier Falcone. Mais, entre la chambre à coucher et le salon, il y avait deux portes et un corridor. Sur la table de nuit, quelques fioles et des verres reposaient en désordre parmi des papiers épars et des livres. On voyait que cet homme, plein d’une pensée active et n’ayant de brisé que le corps, s’était acharné au travail jusqu’à la dernière heure.
Sous la couverture passait la tête noire et gaie d’un de ces charmants petits animaux qui nous viennent d’Angleterre, et à qui leur royale origine a fait donner le nom de king’s-charles.Une manie, dirions-nous, si ce Johann Spurzheim eût été capable d’enfantillage. Mais, nous en prévenons le lecteur à l’avance, il faut le ranger parmi ceux qui ne font rien au hasard. Si la tête noire, éveillée et mignonne s’apercevait sous la couverture, c’est que, pour le seigneur Johann Spurzheim, il était utile ou nécessaire que la tête noire fût là.
Nous dirons la même chose pour un autre objet qui se voyait à côté de lui, auprès de l’oreiller, dans la ruelle. Cela ressemblait au pavillon d’un de ces petits cors que les nains des romans de chevalerie portaient suspendus à leur cou, quatre pouces de diamètre environ. Cela était en ivoire. Un cordon assez gros, une sorte de tuyau plutôt, très flexible, s’y fixait, et cachait son extrémité opposée dans une armoire d’un demi-pied carré d’ouverture, dont la porte était ouverte. Cette porte n’avait ni serrure, ni clef, ni bouton…
Dans le salon voisin, auprès d’une cheminée, luxe fort inusité à Naples, Barbe de Monteleone, femme du seigneur directeur, était assise les pieds au feu. Le docteur Pier Falcone restait debout devant elle.
Barbe de Monteleone avait maintenant une quarantaine d’années. Sa figure était belle, mais trop grande pour son corps, comme il arrive aux personnes déformées en naissant. Ce défaut était à peine sensible lorsqu’elle restait assise, son buste ayant une suffisante longueur. Quant à la difformité fort apparente que Barbe portait par-derrière, et qui était une bosse, puisqu’il faut prononcer le mot, vous eussiez pu passer des heures entières dans son salon sans la découvrir. Barbe avait un fauteuil à dos concave et s’y renversait avec une certaine grâce de grande dame. Elle ne se levait jamais pour recevoir personne. Un long exercice lui avait donné si bien l’habitude de cette pose nonchalante et renversée, qu’elle y gardait la parfaite liberté de ses mouvements.
Dans cette attitude, on ne voyait réellement que le devant de sa taille, ceci regardait sa couturière, et la noble régularité de ses traits encadrés dans une chevelure noire de toute beauté. Au fond, ce stratagème coquet n’empêchait point Naples tout entier de savoir que Barbe de Monteleone était bossue, mais il permettait, du moins Barbe le croyait, d’oublier parfois cette terrible vérité en face d’un très beau visage et d’un entretien plein de charme.
Barbe, en effet, n’avait point de rivale à la cour de Naples pour l’esprit, pour l’éloquence et pour la science. Ce grand front, supérieurement modelé, annonçait une intelligence vaste et hardie, cet oeil noir, aigu, profond, disait les subtilités d’un esprit présent et toujours prêt à la lutte.
Elle avait été de bonne heure dans une position dépendante. Quoiqu’elle fût de race princière, la mort de ses parents et le manque absolu de fortune l’avaient mise à la charge de son cousin Mario Monteleone. Le premier aiguillon qui excita son effort intellectuel, ce fut l’ambition d’être la comtesse de Monteleone.
Mario l’avait vue grandir près de lui. Mario l’aimait comme si elle eût été sa jeune soeur. Parmi l’entourage de Mario, son intelligence et sa science la faisaient reine. Elle espéra longtemps que l’admiration de son cousin se changerait en un sentiment plus tendre. Elle espéra en vain. Il y a une route qui ne conduit point à l’amour, c’est celle de l’admiration.
Barbe n’était point née méchante. Nous l’avons déjà dit, la méchanceté absolue n’existe pas. C’est bien assez qu’il y ait l’intérêt et la passion. Barbe était ambitieuse à l’excès. Le mariage de son parent avec Maria des Amalfi mit l’enfer dans son coeur.
Il y avait un homme au Martorello qui la regardait d’en bas.
Barbe se crut adorée. Elle se dit : « Cet homme sera mon esclave ; j’ai besoin d’un esclave, j’ai besoin d’un instrument, cet homme sera mon instrument. »
Cet homme avait nom David Heimer. Il possédait toute la confiance de Mario Monteleone. Barbe fit alliance avec lui. Plus tard, elle l’épousa. Mais il se trouva que David Heimer était aussi fort pour le moins que Barbe de Monteleone elle-même.
Ce fut un étrange ménage. S’il y eut lutte, elle ne dura point. Au premier choc, ils se jugèrent et firent trêve. Ainsi agissaient les preux quand les deux lances, volant en éclats, laissaient la joute incertaine.
Ces deux êtres, réunis dans une même pensée d’ambition, ne se détestaient point comme c’est la coutume. Il y avait entre eux une sorte d’amitié née de la parfaite communauté de sentiment. Ils s’estimaient, pourrait-on dire. Et, comme la défiance la plus endurcie ne veille pas toujours, la foi mutuelle était venue peu à peu entre eux. Ils croyaient l’un à l’autre. Ceci d’autant plus fortement qu’ils se regardaient chacun de son côté comme le plus difficile à tromper.
L’oeuvre qu’ils poursuivaient en commun était ardue. David Heimer, que nous appellerons désormais du nom qu’il s’était choisi, le seigneur Johann Spurzheim, consultait fidèlement sa femme et Barbe Spurzheim mettait au service de son mari tout ce qu’elle avait de finesse, de clairvoyance et de prudence. C’était une ligne droite et loyale des deux parts, autant qu’il peut y avoir de loyauté en des âmes semblables. Nous devons dire aussi qu’à la cour et dans toute la ville, on citait Barbe Spurzheim pour les soins assidus qu’elle prodiguait à son époux malade.
Il y avait environ dix minutes qu’ils étaient là vis-à-vis l’un de l’autre, Barbe et le jeune docteur Pier Falcone. Auprès de Barbe, un in-folio ouvert était supporté par un massif pupitre à pied. L’in-folio était écrit en langue latine que Barbe lisait couramment. Au-delà du pupitre, un guéridon en bois d’ébène soutenait une petite sphère céleste et des livres en quantité, tous de physionomie respectable. Un peu plus loin se trouvait un orgue avec un cahier de musique ouvert à la troisième fugue de Sébastien Bach. De l’autre côté du salon, deux chevalets supportant, le premier, une toile de Tommaso des Stéphanie, contemporain de Cimabue, sous Charles d’Anjou, l’autre, un tableau ébauché par Barbe elle-même. La cheminée en marbre rouge, de style florentin, avait une garniture antique et d’une simplicité sévère. Deux énormes amphores, en pâte étrusque, en flanquaient les extrémités. Autour des boiseries pendaient six tableaux du Zingaro (Antonio Solario) et de ses élèves les frères Donzelli. L’un d’eux, attribué à Donzelli le jeune, représentait la mort de Lazare.
Les yeux de Barbe Spurzheim et du docteur Pier Falcone se fixaient en même temps sur cette dernière toile. Il y avait silence. Au bout de quelques secondes, le regard de Barbe quitta le tableau pour se porter sur le docteur.
C’était un homme de vingt-huit ans, de grande taille, mais trop grêle et voûté légèrement. Ses traits, d’une excessive pâleur, avaient de la beauté. Ses yeux noirs n’exprimaient rien en ce moment, sinon l’immobilité de la pensée. Deux ou trois rides précoces sillonnaient son front, où déjà les cheveux se plantaient rares et comme brûlés. Ce pouvait être un penseur. Ce devait être un audacieux. C’était, à n’en point douter, un homme de grands besoins et de grands désirs. En le regardant, Barbe fronça le sourcil.
— Il est trop jeune !… murmura-t-elle en elle-même.
Puis, la prunelle du docteur ayant heurté la sienne, elle reprit, comme pour expliquer le mouvement involontaire de sa physionomie :
— J’ai cru longtemps que les peintres de l’ancienne école savaient rendre l’agonie… Je me trompais.
— Cependant, répliqua Pier Falcone, l’agonie de ce Lazare…
— Justement ! interrompit Barbe.
— Vous ne la trouvez pas assez horrible ?…
— Trop et trop peu… En deçà et au-delà… Les maîtres qui sont venus plus tard ont embelli la mort… ceux-ci la contournent et la convulsionnent… Johann Spurzheirn n’est pas fait comme cela.
Pier Falcone baissa les yeux, tant ces paroles furent prononcées avec un calme effrayant. Barbe vit cela, sourit, et reprit en choisissant une pastille contre la toux dans une riche bonbonnière d’or :
— Si vous pouviez répondre de sauver mon mari, docteur, votre fortune serait faite !
— Vous savez bien, madame, repartit Pier Falcone, que cela m’est impossible.
— Qu’est donc la science ?… murmura Barbe avec dédain.
Puis elle ajouta, en comprimant d’autorité la toux qui voulait venir :
— Je donnerais cinquante mille ducats à qui me dirait : « Johann Spurzheim vivra ! »
— Celui-là mentirait, madame.
Barbe appuya ses deux mains contre sa poitrine, aplatissant d’un effort convulsif les mensonges de sa couturière.
— Oh ! cette toux ! fit-elle ; il y a des instants où il semble qu’un charbon ardent s’éteint dans mes poumons… d’autres où je crois sentir un lourd tampon qui remonte et m’étouffe… Docteur, docteur, suis-je donc, moi aussi, condamnée ?
— Vous pensez trop, repartit le médecin.
— Et la pensée me tue ?
Pier Falcone eut un sourire.
— Si vous me proposiez cinquante mille ducats pour répondre de vous, madame… commença-t-il.
— Vous consentiriez ? s’écria vivement la directrice.
— Je mettrais ma tête pour enjeu ! acheva Pier Falcone d’une voix ferme.
Barbe lui tendit la main. Elle l’avait froide et humide.
— Prenez une autre pastille, lui dit le docteur, vous allez avoir une quinte.
Mais la pastille ne fit rien. La poitrine de Barbe se souleva tout à coup, tandis qu’un rouge vif teintait la pâleur de ses joues. Elle eut une toux lente, déchirante, douloureuse à entendre. Son mouchoir brodé, qu’elle approcha de sa bouche, se teignit de sang.
Le visage du jeune médecin resta impassible. Barbe lui montra en silence la large tache rouge. Il haussa les épaules.
— Voulez-vous me croire, oui ou non ? dit-il. On ne guérit pas les poitrinaires, et je vous promets de vous guérir.
Elle but une gorgée d’eau et resta immobile. Un instant, ses yeux furent voilés et comme hagards. Mais tout à coup le rayon se ralluma sous sa paupière.
— Me voilà bien, dit-elle, très bien… Plût à Dieu que mon mari fût ainsi !… Répondez-moi, docteur, sur votre conscience : il n’y a aucun moyen humain de le sauver ?
— Aucun, madame.
Barbe baissa les yeux et sembla hésiter.
— Et… reprit-elle d’une voix changée, cela durera-t-il longtemps ?
Pier Falcone crut avoir mal entendu.
Comme la réponse ne venait point, Barbe releva la tête. Elle regarda le docteur en face et répéta :
— Je veux savoir si cela durera longtemps !
— Cela, quoi, madame ? balbutia le médecin.
— La vie de Johann Spurzheim, mon mari, prononça Barbe distinctement.
— Mais, madame…
— Je veux le savoir !
— La science ne peut préciser…
— Huit jours ?… interrompit la directrice…
— Il est impossible d’affirmer…
— Quinze jours ?…
— En vérité, madame, fit Pier Falcone, une pareille question…
— J’ai des motifs pour vous la faire, docteur, interrompit Mme Spurzheim ; je suis sûre que vous ne pensez pas qu’il puisse aller encore un mois ?
— Non, madame, répondit cette fois Pier Falcone, je ne le pense pas.
Elle baissa les yeux de nouveau, en murmurant ces mots prononcés déjà :
— Il est trop jeune !
— Asseyez-vous là ! reprit-elle brusquement.
Sa main blanche et longue lui montrait un siège avec autorité. Le docteur s’assit. Barbe ferma les yeux et dit après une minute de silence :
— Réfléchissez bien avant de me répondre ; ce que je vais vous proposer est sérieux ; j’y ai songé mûrement… Docteur Pier Falcone, voulez-vous que je sois votre femme ?
q