Chapitre 2 Femme forte
C’était une bonne précaution que d’avoir forcé le docteur à prendre un siège. Cela l’empêcha de tomber à la renverse. Il voulut parler, Mme Spurzheim lui ferma la bouche d’un geste impérieux.
— Je vous ai dit de réfléchir, monsieur ! prononça-t-elle avec sévérité ; vous n’avez pas encore eu le temps !
Elle rapprocha son fauteuil d’un mouvement libre et naturel. Son visage était toujours parfaitement calme.
— Pendant que vous réfléchirez, reprit-elle en baissant la voix, je parlerai… Écoutez-moi avec attention… quand j’aurai dit, vous pourrez me répondre en toute connaissance de cause.
« Vous êtes jeune ; mais vous êtes ambitieux et, je crois, audacieux… Je n’ai point d’amour pour vous… ce que je vous propose, c’est un titre de comte avec la fortune d’un roi…
Les paupières du docteur s’entrouvrirent. Il glissa vers elle un regard défiant, il la crut folle.
— Non, non, dit-elle avec un sourire et répondant à ce regard ; non, je ne suis pas folle… Vous vous demandez, je le vois bien : « Comment pourrait-elle donner un titre de comte et une fortune royale, elle qui n’a ni l’un ni l’autre ?… »
— Je sais que vous êtes riche… voulut interrompre Pier Falcone.
— Misère ! s’écria-t-elle en s’animant tout à coup ; riche, moi ?… Décuplez ce que j’ai… Centuplez… Centuplez dix fois, et vous serez en deçà de la vérité… La fortune dont je vous parle est immense !
— Mais de quelle fortune parlez-vous ? murmura le docteur ému malgré lui.
— Je parle de la fortune des Doria, ajoutée à la fortune des anciens comtes de Monteleone.
Le front du médecin brilla, parce qu’il y venait des gouttes de sueur.
— Ne m’interrompez plus, dit Barbe ; c’est l’heure bientôt où mon mari s’éveille de son repos du soir… Il me faut votre réponse avant que nous ne nous séparions ; vous êtes Compagnon du Silence…
Malgré l’ordre récent de ne plus interrompre, Falcone ne put retenir un cri de terreur. Il ne faut point oublier que cette accusation était portée contre lui par la femme du directeur de la police royal et dans sa propre maison.
— Madame ! s’écria-t-il, sur mon salut…
— Bien, bien ! l’arrêta-t-elle ; vous êtes de Naples, les serments ne vous coûtent rien… Mon pauvre docteur, ceci est une folie de jeunesse : vous avez donné votre liberté à cette mystérieuse association, et, jusqu’à présent, l’association ne vous a rien rendu en échange… du moins, vous croyez cela, n’est-ce pas ?
— Il est vrai… balbutia le médecin.
— Triste chose que de se voir aux ordres de gens qui vous connaissent et que vous ne connaissez pas !… Vous avez regretté bien souvent…
— Oh ! bien souvent, madame !
Barbe se prit à sourire et s’éventa légèrement avec son mouchoir.
— Falcone, dit-elle du bout des lèvres : Le fer est fort et le charbon est noir...
Il se leva tout droit, tant sa surprise était profonde.
— Je vous dispense des réponses de votre catéchisme, poursuivit-elle d’un ton léger ; je fais plus : je viens à votre aide tout de suite, car vous allez vous noyer dans les suppositions… croire, par exemple, que le seigneur Johann Spurzheim, mon mari, m’a révélé les secrets de la police royale, et que la police royale elle-même a découvert votre secret…
« La police royale n’a rien découvert, mon pauvre docteur… La confrérie du silence appartient à la police royale…
— Est-il possible !
— Disons mieux, il ne peut y avoir de supercherie entre nous : la police royale appartient à la confrérie du silence.
Les bras de Falcone tombèrent le long de ses flancs. Le sourire se fit plus railleur autour des lèvres minces de Barbe Spurzheim.
— Triste chose ! répéta-t-elle ; non point que l’association ait été stérile pour vous : elle ne l’est pour personne, ce serait sa mort… L’association vous a donné le semblant de luxe et de considération qui vous entoure… sans l’association, où serait votre clientèle ?…
— Je croyais… fit le jeune médecin avec dépit.
— Sans doute ! interrompit Barbe ; on met cela toujours sur le compte de son propre talent… Je ne prétends pas que vous manquiez de talent, seigneur Pier Falcone… mais faites-moi la grâce de me dire qui manque de talent aujourd’hui ?… Jadis, le monde se composait ainsi : quelques lions de génie parmi le troupeau des moutons de Panurge… quelques pièces d’or dans le tas des gros sous… Panurge trouverait encore des moutons ; mais, avant de se jeter à l’eau, les drôles expliqueraient pourquoi… Quant aux lions, je crois que l’espèce en est perdue… Notre siècle, héritant cette fortune formée de pièces d’or et de gros sous, a fait la monnaie du tout, ce qui a produit un monceau de petites pièces blanches, carlins, tari, demi-piastres… Là-dedans, les ducats sont rares. Je n’y ai jamais trouvé, moi qui parle, qu’une seule pistole : elle était fausse !…
Juste à ce moment, dans le silence de la chambre à coucher du seigneur Johann Spurzheim, un éclat de rire sec et pénible éclata. C’était le moribond qui entrait tout à coup en gaieté ! Pourquoi ?… L’éclat de rire dura la moitié d’une seconde. Puis tout redevint immobile et muet. Barbe Spurzheim poursuivait :
— Vous avez du talent, Pier Falcone : vous aurais-je choisi sans cela ?… Mais, si vous avez franchi le seuil de cette maison en qualité de médecin, c’est que vous aviez fait le serment du silence, c’est qu’on avait des vues sur vous, c’est enfin qu’il vous fallait une clientèle pour aborder le palais des comtes Doria-Doria… Vous avez donc reçu, plus vite et mieux que bien d’autres, votre salaire de compagnon. Ce n’est pas en cela que je vous plains.
« Vous n’avez encore rien fait : vous êtes payé ; je vous range parmi nos débiteurs.
« Ce qui est triste, seigneur Falcone, c’est de se sentir esclave et d’aller à l’aveugle, sans savoir, sans connaître, poussé toujours par une volonté mystérieuse. Qui peut dire en quelle monnaie on exigera demain le payement de votre dette ?
« Ce que je vous propose, c’est d’enlever le bandeau qui vous couvre les yeux et de faire la lumière dans votre nuit. Ce que je vous propose, c’est l’affranchissement, et plus, car, avec moi, d’esclave, vous allez devenir maître ! Vous ignorez tout, je puis tout vous apprendre. Je suis dame du silence et je suis la seule…
Elle ôta de son doigt medius un anneau d’or, orné de trois diamants formant le triangle. Cet anneau était semblable, sauf le métal, à celui de Mario Monteleone. Il portait la devise latine : Agere, non loqui.
Pier Falcone le prit, l’examina, lut les trois mots de la devise et le lui rendit. Tout cela en silence. Il obéissait à la lettre : il réfléchissait. Barbe le regardait d’un air content, comme un professeur qui approuve la conduite de son élève.
— Vous êtes jeune, reprit-elle, et c’est ce qui m’arrête depuis huit jours… car il y a huit jours que j’ai perdu tout espoir de conserver mon mari… Mais vous êtes prudent, je vous crois hardi… et je sais qu’un vain scrupule ne vous ferait pas reculer.
« Avant que vous vous soyez lié à moi d’une façon étroite et irrévocable, je ne peux pas vous dire tout ce qu’il vous faut savoir. Je puis seulement vous mettre à même de juger l’avenir que je vous réserve. Pour cela, il suffit de deux choses : vous faire connaître mon passé et celui de l’association.
« L’association fut fondée par un saint : vous avez entendu parler de Mario Monteleone, maître des cavalieri ferraï.Son but primitif fut de faire le bien, purement et simplement. Elle en eut un second après la mort de Mario Monteleone, deux, devrais-je dire : l’un apparent, l’autre caché.
« Le premier, ce fut la vengeance du grand-maître assassiné ; le second, ce fut la conquête. Le premier est un prétexte et un drapeau. Il sera longtemps notre force. L’autre serait atteint déjà, s’il y avait eu parmi nous un homme, un lion, une de ces pièces d’or dont, hélas ! on ne trouve plus que la menue monnaie ! Mais je n’ai pas tout dit et il y eut une troisième phase que nous subissons encore aujourd’hui.
« Un homme vint à nous ; un géant ou un fou, je ne sais. Celui-là, je ne le juge pas : je le déteste. C’est peut-être le lion. Si c’est le lion, nous le prendrons au piège.
« Il est beau comme un demi-dieu. Si j’étais jeune et belle, je voudrais ramper à ses genoux. Mais je le hais ! je le hais !…
Elle prononça ce mot par deux fois avec une effrayante énergie.
— Celui-là, reprit-elle en baissant les yeux et la voix, tandis qu’un point ardent tachait la pâleur de ses joues, celui-là, par un coup de baguette magique, nous a faits ce que nous sommes… Nous lui devrions tout, s’il n’avait agi pour lui… pour lui seul… Par lui, la ville est à nous… Nous entourons le trône…
« Mais ce qu’il veut pour lui, sans raison et sans droit, cet homme, je le veux pour moi. Je l’aurai. Il regarde au-dessus de lui sans cesse. Il ne verra pas le filet tendu à ses pieds. Je le briserai, j’en fais serment, non point parce qu’il est notre tyran et qu’il a le pied sur notre tête, mais parce que le bien qu’il convoite est mon bien, et qu’il veut me voler mon héritage. Cet héritage, je l’ai acheté avec du sang. J’y tiens…
« Pier Falcone, par ce que je te dis, juge si tu es à moi !
« Je vais te dire encore autre chose : avant de m’appeler Barbe Spurzheim, j’avais nom Barbe de Monteleone.
— Quoi !… s’écria le jeune docteur, vous seriez… ?
— Je suis la dernière du nom… Mario est mort sans enfants ; je suis l’unique héritière.
« Ne me demande pas d’explications, Pier Falcone ; tu n’en sais déjà que trop, et je ne sais plus, moi, si tu as encore le droit de réfléchir.
Le docteur s’approcha d’elle respectueusement, prit sa main et la baisa.
— Non, madame, dit-il, je n’en ai plus le droit… Je ne dirai pas que j’accepte : ce serait trop peu… Je me donne à vous avec transport !
Barbe fixa sur lui ses yeux demi-clos d’où sortait un rayon subtil et perçant.
— C’est bien parlé, cela, seigneur Pier Falcone, murmura-t-elle ; vous êtes un homme adroit et sage…
— Madame…
— Très adroit… très sage… Vous serez capable de faire semblant de m’aimer, à l’occasion…
— Douteriez-vous ?
— Je ne vous interdis pas cela, interrompit Barbe en souriant ; nous aurons, en temps et lieu, besoin d’une excuse aux yeux du monde… L’amour pourra seul nous la donner… Eh bien, vous serez un beau comte, Falcone !… Le monde imbécile et aveugle pourra se dire : « La vieille s’est éprise de ce jeune homme… »
Il y avait de la dureté, mais point d’amertume dans ces étranges paroles.
— La vieille prendra ses sûretés, poursuivit-elle en changeant de ton, pour que ce jeune homme ne soit jamais son maître, voilà tout.
La contenance du docteur était assurément difficile en face d’une semblable amoureuse. Il ne savait ni quelle attitude prendre, ni quelles paroles prononcer. Elle vint à son secours.
— Falcone, lui dit-elle en lui tendant la main avec une sorte de cordialité, vous aurez en moi une amie… Vous serez noble, riche, puissant… peut-être même heureux… Ne jouons jamais la comédie l’un vis-à-vis de l’autre… Soyons des alliés solides et sincères : rien de plus, rien de moins.
— Vous pouvez compter sur moi, madame, prononça résolument le docteur, comme sur le plus fidèle serviteur.
— Nous verrons cela, répliqua-t-elle, plus tôt que vous ne pensez.
Elle lâcha sa main et se prit à rêver.
— Qu’ai-je encore à vous dire ? murmura-t-elle. Peut-être vous demanderez-vous pourquoi j’ai caché à la cour de Ferdinand de Bourbon ce nom qui est à moi, ce nom de Monteleone que le roi eût entouré de tant de faveur… Car Mario, mon parent, était son meilleur ami… Je l’ai caché parce qu’il y a deux personnes vivantes entre moi et l’héritage de Mario… Le comte Lorédan Doria et la jeune comtesse Angélie…
Le front du docteur se rembrunit malgré lui.
— Devinez-vous déjà, poursuivit Barbe, qu’il nous faudra passer par un chemin où il y a du sang ?
Et, comme Falcone pâlissait :
— Je ne les déteste point, ceux-là, reprit-elle, un beau seigneur !… une délicieuse enfant… Seulement, ils barrent notre route… Vous ne me dites plus rien, seigneur Pier Falcone ?
— Madame… balbutia celui-ci, je crains de comprendre.
— Ne craignez rien ! comprenez, fit Barbe sèchement ; cela est nécessaire… Je n’ai pas, du reste, l’intention de vous poser des énigmes… Je ne sais point de mots capables de me brûler les lèvres en passant, et, quoi que j’aie à vous dire, je vous parlerai en bon italien… Je vous choisis pour époux aux lieu et place de Johann Spurzheim, que je regrette sincèrement… profondément… que je regretterai toujours, comprenez bien cela… parce que nous formions le couple à nous deux : mâle et femelle ; même vocation, même ambition, même coeur… Je vous choisis à ses lieu et place pour que vous fassiez ce qu’il eût fait, et voici ce qu’il eût fait : il avait condamné trois têtes : le prince Coriolani, Lorédan Doria, Angélie Doria…
Les dents du docteur se choquèrent. Le calme de cette femme l’épouvantait.
— Condamnés ?… murmura-t-il. Comment ?
— Comme condamne le silence.
— Trois meurtres !…
— Vous autres médecins, seigneur Falcone, vous avez d’autres armes que nous… Je vous laisserai le choix.
Pour la seconde fois, sa poitrine se souleva, et ses joues devinrent livides autour de la tache rouge qui marquait sa pommette. Elle toussa. Tout un côté de son mouchoir se teignit de sang.
Comme Falcone s’approchait d’elle avec un verre d’eau où il venait de verser quelques gouttes du contenu d’une petite fiole qu’il avait tirée de son sein, elle le repoussa doucement. Elle souffrait horriblement, cela se voyait, mais elle souriait.
— Non… ah ! non… fit-elle d’un ton léger ; du moment que vous êtes mon futur, je vous casse aux gages… Vous n’êtes plus mon médecin.
Falcone, voyant dans ces paroles un soupçon, but d’un trait le verre qu’il lui destinait.
— Il n’y avait rien dans celui-là, dit Barbe avec froideur ; le fait est prouvé, mais je ne veux pas d’un médecin qui serait forcé de boire ainsi toutes mes potions.
Falcone s’inclina.
— Sans rancune, reprit-elle. Pour revenir à nos affaires, avez-vous tué parfois, seigneur Falcone ?
Celui-ci fit un pas en arrière à cette inqualifiable question.
— En duel ?… poursuivit Barbe ; dans un cas de défense légitime ?… malgré vous, enfin ?…
— Jamais, madame, jamais ! interrompit le docteur.
— Et pourtant, fit-elle comme en se parlant à elle-même, la science de Gall est d’une certitude mathématique !…
— Rêverie ! s’écria Falcone.
Madame Spurzheim lui prit la main et l’attira jusqu’à elle.
— Baissez-vous, je vous prie, docteur, dit-elle.
Il obéit machinalement. Barbe promena ses longs et pâles doigts sur les protubérances postérieures de son crâne.
— Tâtez vous-même, fit-elle en lui désignant une place derrière l’oreille et un peu au-dessus ; Gall et notre homonyme le docteur Spurzheim appellent poliment cet organe la destructivité...Consolez-vous, seigneur Falcone : si vous n’avez pas encore tué, vous tuerez !
En disant cela, elle le couvrait d’un regard fixe et glacé. Pier Falcone ne soutint pas ce regard. Et, lorsqu’il entendit la voix de Barbe, il tressaillit comme un coupable.
« Vous avez tué, disait cette voix implacable et lente, non pas en duel… non pas dans un cas de légitime défense… non point par hasard et malgré vous… La science est vraie et vous mentez, Pier Falcone… Vous êtes un assassin !… »
Il poussa un long gémissement, et se laissa choir dans un fauteuil, la tête couverte de ses mains.
Barbe Spurzheim se leva. Vous l’eussiez à peine reconnue, tant elle perdait à quitter sa bergère, cette place forte qui défendait sa taille contre le regard. Ce qu’il y avait en elle, quand elle était assise, de noblesse et de dignité, disparaissait dès qu’elle montrait à découvert les difformités de sa personne.
Elle était tout en buste. La disproportion entre la hauteur totale de son individu et l’énorme développement de sa tête sautaient aux yeux, quand elle renonçait à l’avantage de cette posture qui ne mettait en évidence que son torse. Elle allait cahotant sur ses jambes inégales et courtes ; ses hanches se déboîtaient à chaque pas. Le sentiment qu’elle avait inspiré changeait à cet aspect inattendu. La grande dame, transformée en naine, perdait incontinent tout son prestige. Mais il ne faudrait pas s’y tromper, la sensation éprouvée n’était ni la pitié ni le ridicule. C’était la crainte. Il y avait de la fée malfaisante et cruelle dans cette bossue de quatre pieds de haut. Elle se montrait là sous sa vraie physionomie. Tout le reste était mise en scène, illusion et mensonge. Une fée ! c’était une fée ! La fée sinistre des beaux contes qui faisaient frissonner notre jeune âge, la fée terrible qui s’acharne au berceau des pauvres petits enfants. Rien qu’à la voir, on comprenait cette lugubre histoire de la postérité de Mario Monteleone.
Cette femme avait dû combiner de noirs projets dans l’ombre, sans faiblesse ni remords. Les larmes du père, les sanglots de la mère avaient dû glisser sur ce coeur d’acier. On comprenait également les mystérieuses terreurs qu’elle avait inspirées aux habitants du Martorello. Là-bas aussi, on l’appelait la fée. Chacun croyait que l’avenir n’avait point de secrets pour elle.
Quand on voyait, les nuits, sa fenêtre toujours éclairée dans la maison de Mario Monteleone, une étrange terreur prenait le passant attardé sur la route. Que faisait-elle à ces heures où les autres reposent ? Quel était ce travail qui jamais n’avait de trêve ? Elle savait tout, cette femme ; elle était capable de tout ! Les poètes du merveilleux, Boïardo, le Berni, l’Arioste, ne créent pas toujours des géants quand ils veulent inspirer la terreur : les nains aussi sont terribles et font peur. Elle faisait peur, cette femme. Et l’homme qui l’avait épousée devait être le plus pur des scélérats.
— Falcone, dit-elle en s’arrêtant devant le docteur, dont le visage était toujours voilé, je savais cela… Je sais tout… Il faut qu’un homme soit à moi, bien à moi pour que je lui parle comme je vous ai parlé… Johann Spurzheim était à moi : c’est pour cela que je le regrette… Vous êtes à moi, Falcone : c’est pour cela que je vous dis : Regardez-moi ; vous ne m’avez jamais vue.
Elle écarta elle-même les deux mains du docteur, dont l’oeil se releva sur elle. Il baissa la tête après l’avoir regardée. Barbe disait vrai : il ne l’avait jamais vue ; car il ne l’avait vue que dans son fauteuil ou dans son lit, où Barbe avait l’air d’une femme. Les dents de Barbe firent jaillir le sang de sa lèvre. La coquetterie est là-dedans. La laideur n’y fait rien. Il fallut à Barbe un effort violent pour ne point montrer son mortel dépit.
— Docteur, dit-elle cependant d’un ton libre et dégagé, voilà pourquoi je suis contrainte d’acheter un mari… Ne vous révoltez pas comme ferait un imprudent ou un sot ; ne me dites point que vous n’êtes pas à vendre. J’ai gardé les meilleures flèches de mon carquois ; ma réponse serait un coup de foudre… Souvenez-vous bien de ceci, d’ailleurs : ce n’est pas vous que je veux, c’est votre aide… Je n’ai pas besoin d’un mari, mais d’un complice. J’appelle les choses par leur nom. Si j’ai parlé de mariage, c’est qu’il faut la forme sacramentelle pour vous donner le droit d’agir pour moi, et qu’en outre, sans le sacrement, je n’ai point de prétexte pour mettre sur vos épaules le manteau du comte de Monteleone… J’ai fait ce rêve d’être comtesse : ce rêve sera réalisé ; je le veux !… Maintenant que vous m’avez regardée, vous ne me demanderez plus pourquoi je ne vais pas à la cour… Quand il en sera temps, vous irez à la cour pour moi… Le roi me connaît : j’ai des lettres de sa main… Le roi ne sait pas que je suis la femme de Johann Spurzheim. Je n’ai jamais signé, en lui écrivant, que « Barbe, comtesse de Monteleone… » Le roi fera de mon mari le plus grand seigneur du royaume.
Elle se tut. Pier Falcone, après un moment de silence, se tourna vers elle et dit :
— J’accepte.
— Sans condition ?
— Sans condition.
— Ah ! ah ! mon beau docteur ! s’écria madame Spurzheim en dardant son regard aigu jusqu’au fond de l’âme de Falcone, tu es bien plus ambitieux que je ne croyais ou tu as une arrière-pensée… Si tu n’es qu’ambitieux, c’est bien, nous irons au-delà de tes désirs… Si tu as une arrière-pensée, cela te regarde… Quelques-uns, en ma vie, ont voulu jouer au fin avec moi, ils sont morts.
Au moment où le docteur allait répondre, on frappa doucement à la porte extérieure du salon. Barbe dit :
— Entrez !
Un pauvre diable, assez ressemblant par le costume à nos clercs d’huissier parisiens : cheveux plats, peau grise, chemise neutre, se montra au seuil. Il salua par trois fois en caressant sa plume, qu’il avait fichée derrière l’oreille.
— Qu’est-ce, Privato ?… demanda madame Spurzheim.
— C’est l’Anglais, répondit Privato.
— Quel Anglais ?
Le pauvre bon garçon de Privato avait une place de deux cents piastres par an à la police royale. Il n’y a pas là de quoi nourrir un aigle. Ce n’était pas un aigle. Il se rongea un peu les ongles pour prendre de l’aplomb, et répondit :
— Un Anglais maigre avec le collet relevé, des lunettes bleues et le ventre en petite boule… les cheveux couleur serin… Il a des lettres pour Son Excellence.
— Vous savez bien, Privato, dit Barbe, que Son Excellence est au plus mal et ne peut recevoir.
— Certes, certes, répliqua l’employé, mais c’est si étonnant, ces Anglais… Il m’a baragouiné un tas de choses… J’ai compris qu’il venait pour la grande affaire…
— Quelle affaire ?
— L’affaire de Londres… Les diamants…
— Privato, prononça sévèrement la directrice, prenez garde d’en savoir trop long, mon ami !
L’employé à deux cents piastres rentra immédiatement sous terre.
— Dites à cet homme qu’il revienne demain, ajouta la directrice en montrant du doigt la porte.
Privato ne bougea pas. Il était en suspens entre la bonne envie qu’il avait d’obéir, et le besoin d’accomplir plus complètement son message.
— Madame connaît mon respect profond et j’oserai dire la vénération extraordinaire que j’ai pour elle, murmura-t-il en se rongeant les ongles jusqu’au sang ; j’aimerais mieux laisser ma part du salut à mon plus mortel ennemi que de déplaire à madame… Mais l’Anglais ne veut pas s’en aller.
— Qu’est-ce à dire, il ne veut pas ?
— Votre noble Seigneurie ait pitié de moi !… Il m’a déjà secoué trois fois par les épaules… et il m’a mis cinq fois son poing sous le nez…
— Quel est le nom de cet homme ?
— Un nom du diable… Peter-Paulus Brown.
— Brown ! répéta Barbe en tressaillant.
Elle tira vivement de son sein des tablettes qu’elle consulta.
— Brown ! fit-elle entre haut et bas ; j’ai le nom, mais non pas le secret…
— Privato, reprit-elle, tu es un garçon intelligent… Tâche d’introduire ce Brown, sous prétexte de le faire attendre plus commodément, dans la case grillée où l’on dépose les tapageurs de nuit… Tu l’y enfermeras.
L’employé à deux cents piastres se frotta les mains avec énergie.
— Bien trouvé, illustre dame ! s’écria-t-il ; ce que c’est que d’avoir l’esprit au-dessus du commun !… Dans la case, il pourra boxer les murailles s’il veut !
Ce disant, il donna un dernier coup de dent à son ongle et se sauva.
— Qu’avez-vous à m’apprendre, docteur ? demanda Barbe dès qu’il fut parti.
— Trois choses, madame, répondit Falcone ; le Pundjaub est un diamant soustrait par un mineur dans les carrières du Mogol… Il ne peut être acheté que par un roi… L’homme qui le possède se nomme Brown.
Barbe songeait.
— Depuis huit jours que Johann Spurzheim ne se lève plus, dit-elle enfin, j’ai surpris bien des secrets… Mais je ne sais pas tout encore… Et il faut que je sache tout… Il y a en bas, dans le cabinet de mon mari, trois lettres que je n’ai pu lire parce qu’elles sont écrites en un chiffre qui n’est point le nôtre… Voici l’heure où nous allons nous rendre auprès de Johann… Rappelez-vous bien tout ce que je vais vous dire : défense à mon mari de s’occuper d’affaires ; ordre de rester au lit sous peine de la vie ; conseil de se reposer sur quelqu’un des grands intérêts qui le préoccupent malgré lui et qui le tuent. Vous avez compris ?
— J’ai compris, madame, répondit Pier Falcone.
— Maintenant, reprit Barbe, résumons ce qui nous regarde tous les deux : de votre part, promesse de mariage, sous serment, au bout de l’an de mon deuil de veuve… Pas n’est besoin d’écrire, je sais comment forcer les gens à tenir leur promesse… Si vous en doutez, seigneur Falcone, informez-vous de ce qu’on a trouvé ce soir sous le pont de la Madeleine. De ma part, promesse de mariage également.
« Partage de la fortune que j’aurai par droit de succession, titre de comte que le roi ne peut refuser à l’époux de Barbe de Monteleone.
« Enfin, le jour même où Johann Spurzheim mourra, sa succession de cavaliere ferraioet son anneau de fer…
« Votre bras, docteur ; allons soigner notre malade !…
Pier Falcone s’inclina en silence et lui présenta son bras.
Si nous nous transportons maintenant dans la chambre où le seigneur Johann Spurzheim était censé reposer, nous trouverons un étrange sourire sur son visage ravagé et comme plombé. Comment exprimer cela ? C’était le sourire du mathématicien qui trouve juste la preuve d’un calcul ardu et compliqué. C’était le sourire de l’amateur en face de l’objet précieux et rare longtemps poursuivi en vain. C’était surtout ce sourire qu’on ne voit que dans les salles de spectacle. Le sourire de l’homme qui a suivi le drame avec bonne foi, et qui voit trancher tout à coup le noeud gordien de l’intérêt. Un sourire de dénouement, dirons-nous. Et ce sourire grimaçait bizarrement parmi cette agonie.
Il n’y avait pourtant là rien ; nul drame qu’on pût voir ou entendre. La chambre était déserte comme à l’heure où nous l’avons laissée. Le drame n’était sans doute que dans les rêves du fiévreux. Et cependant, au moment précis où Barbe disait à son nouveau chevalier : « Donnez-moi votre bras », Johann Spurzheim eut comme un contrecoup du mouvement qu’ils firent.
Johann, de sa main maigre, qui avait déjà des nuances du cadavre, le caressa en murmurant :
— Bien, Love, bien !
Johann Spurzheim, avec une liberté de mouvements qu’on n’aurait point espéré sur sa mine, étendit le bras. Il avait à la main cet objet de forme ronde, en ivoire, que nous avons comparé au pavillon d’un instrument à vent. L’objet, avec le cordon flexible qui lui servait d’appendice, fut rejeté assez vivement au fond de la petite armoire percée dans le mur. Johann poussa ensuite le panneau de l’armoire, qui se referma sans bruit. Le panneau se referma si bien, qu’on n’en eût point découvert la trace dans la ruelle.
Cela fait, Johann remit sa tête sur l’oreiller, et ferma ses yeux, dont les paupières bistrées avaient au centre ce sinistre point noir qui fait peur et pitié…
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