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Chapitre 3 Bon ménage

A peine Johann Spurzheim avait-il fermé les yeux, que la porte de sa chambre s’ouvrit avec précaution. Barbe, sa femme, entra au bras du docteur Pier Falcone.
Au chevet du lit se trouvait un de ces fauteuils à dos concave qui étaient à l’usage de madame Spurzheim. C’était toujours là que le docteur l’avait vue lors de ses visites. Elle s’y plaça.

— Me voilà dans mon beau ! murmura-t-elle en souriant.

Par le fait, bien que toute illusion fût détruite, Pier Falcone avait peine à comprendre qu’une créature humaine pût être si différente d’elle-même. Dans la pose nouvelle qu’elle venait de prendre, Barbe, dont on ne pouvait mesurer que le buste, perdait cet aspect misérable et difforme sous lequel nous l’avons naguère aperçue. Son visage aquilin apparaissait à la hauteur voulue. C’était une femme.

Pier Falcone se pencha au-dessus du malade.

— Je ne dors pas, dit celui-ci d’une voix très faible.

— Est-ce un reproche, bon ami ? demanda Barbe avec un affectueux enjouement ; je me suis attardée au salon avec notre docteur, qui me faisait le tableau de ce que serait votre convalescence dès que les premiers beaux jours vont venir… C’est un serviteur dévoué que vous avez là, Johann… Quand il vous aura rendu la santé, j’espère que vous ne l’oublierez pas.

C’est à peine si les lèvres du directeur de la police royale remuèrent, mais on l’entendit fort bien qui répliquait :

— Quand donc ai-je oublié le bien ou le mal ?

Pier Falcone voulut lui tâter le pouls ; il le repoussa en essayant de sourire.

— Tout à l’heure… fit-il.

Puis il ajouta en s’adressant à sa femme :

— Vous voilà dans votre beau, Barbe, ma chère compagne ; c’est vous qui l’avez dit… Vous voilà dans votre beau, jouant auprès du pauvre condamné votre rôle de bon ange… Je voudrais appeler Naples tout entier auprès de ce lit de douleur pour rendre témoignage… Vous avez été, Barbe, ma femme bien-aimée, toute la consolation de mes derniers jours !

— Modérez-vous, seigneur, dit Falcone ; parler trop ne vous vaut rien.

Johann Spurzheim lui adressa un signe de tête soumis.

— Mon retard, reprit Barbe, a encore un autre motif… Je fais ce que je puis, mon ami, pour que vos affaires ne souffrent point trop manifestement de votre indisposition passagère.

Elle appuya sur ce dernier mot.

— Mais poursuivit-elle, vos affaires, je ne l’ignore point, sont en majeure partie de celles qu’on ne peut confier même à sa femme… Attendiez-vous aujourd’hui, s’il m’est permis de vous adresser cette question, attendiez-vous un Anglais du nom de Brown ?

— Aujourd’hui ? Non, répondit Johann sans hésiter.

— Vous l’attendiez pour plus tard ? insista Barbe.

Johann Spurzheim inclina la tête en signe d’affirmation.

— Il est venu, dit Barbe.

— C’est bien, répliqua seulement le malade.

La bossue garda son air riant, mais le diable n’y perdit rien.

— J’ai fait un bon somme, reprit Spurzheim ; je me sens étonnamment reposé… Ne trouvez-vous pas tous les deux que j’ai la voix meilleure ?

— Si fait, répliqua Barbe ; avec quelques semaines de repos, le docteur compte bien avoir raison de cette maladie…

Le docteur, lui, ne disait rien. Le docteur subissait en ce moment le contrecoup du choc moral qui l’avait naguère terrassé. Le docteur songeait à cette prodigieuse union proposée et acceptée ; le docteur regardait sa femme...

Le mari de sa femme se tourna vers lui péniblement.

— Et vous, Falcone ? dit-il.

— Moi ?… répéta celui-ci. Moi, je ne sais…

Le malade eut un de ces sourires que la décomposition de ses traits faisait si lugubres.

— Vous ne savez !… prononça-t-il avec lenteur.

Puis, s’adressant à Barbe, qui n’osait regarder son complice, Spurzheim reprit bonnement :

— Je suis sûr, chère amie, que vous vous demandez parfois pourquoi j’ai donné ma confiance à ce jeune homme… Un médecin de vingt-sept à vingt-huit ans, dans une maladie aussi grave que la mienne… c’est chanceux ! Et certes, il y a des jours où l’on dirait que ce jeune homme n’a pas l’usage de toutes ses facultés… Voulez-vous que je vous donne le secret de ses distractions, de ses rêveries, de ses absences ?…

— Seigneur ! interrompit Falcone avec une sorte d’effroi.

— Trop parler ne vaut rien, n’est-ce pas ? dit Johann Spurzheim, dont le sourire se fit presque moqueur ; tranquillisez-vous… je suis beaucoup mieux que vous ne croyez… ma figure ne me fait pas honneur, voilà tout… Je disais donc que je puis vous livrer le mot de l’énigme, bonne amie… Notre cher docteur est amoureux !

En prononçant ce dernier mot, il ferma les yeux complaisamment, comme pour ne point voir l’éclair qui brillait dans les prunelles de Barbe. Celle-ci toussa légèrement pour se donner une contenance. Mais sa poitrine ne voulait pas de ce jeu. La quinte provoquée vint aussitôt à l’appel et mit à son mouchoir une tache nouvelle de sang.

Pier Falcone restait immobile comme un coupable qui attend son arrêt. Il savait ce que vaudrait la vengeance de cette femme. Il avait accepté sa proposition, nous pouvons bien le dire, parce que, dans sa pensée, cette femme était, comme son mari, condamnée à mourir. Mais la mort n’était pas assez proche pour qu’elle n’eût pas, cette femme, le temps de frapper quelque terrible coup.

Le lecteur se demandera sans doute qui était ce pâle jeune homme dont le front avait de l’intelligence, dont l’oeil promettait de l’audace, et que jusqu’à présent nous avons vu si aisément dominé. Pourquoi restait-il là, entre le tigre et la tigresse, comme une proie facile avec laquelle on joue, comme une victime assurée à la dent de la femelle ou du mâle ?

— Prenez une de ces bonnes pastilles qui vous font tant de bien, ma chère femme, dit Spurzheim les yeux toujours fermés : quand vous toussez ainsi, c’est comme si ma propre poitrine se déchirait… Ah ! ce doit être une intolérable douleur que celle du veuf cherchant dans sa maison trop grande la compagne bien-aimée qui n’est plus ! Heureusement pour moi que je suis destiné à vous précéder dans ce grand voyage…

Barbe voulut protester.

— Nous allons revenir tout à l’heure à ce sujet pénible, reprit-il ; j’avoue que j’ai tardé jusqu’au dernier moment, tant je savais vous causer de chagrin… Ami Pier Falcone, regardez, instruisez-vous… Dans Naples entier vous chercheriez en vain un pareil tableau… C’est ici le sanctuaire de cette grande, de cette noble, de cette inaltérable affection : l’amour conjugal !… Voyez Barbe Spurzheim qui se meurt, parce que son époux va mourir.

Les joues de la bossue étaient livides.

— Plût à Dieu, murmura-t-elle pourtant, que je pusse vous donner le peu de jours qui me restent, Johann, mon mari, afin de prolonger votre précieuse existence !

— L’entendez-vous, Falcone ?… Voilà le trésor que je perds !… Nous disions donc, bonne amie, reprit-il brusquement et comme pour secouer de tristes préoccupations, qu’il y avait un motif aux rêveries de ce beau ténébreux… Le voilà fort embarrassé, car il ne vous connaît pas… Il ignore que vous êtes faite pour comprendre sa conduite… Ce n’est pas un amoureux ordinaire…

— Au nom de Dieu, seigneur ! voulut interrompre encore le jeune docteur.

— Laissez ! fit bonnement le malade ; Barbe est une femme comme il y en a peu… Elle vous en estimera mieux quand elle saura que vous avez aimé jusqu’au crime !…

— L’objet de cet amour est-il vivant ? demanda madame Spurzheim, qui réussit à jouer le calme.

— Vivant et beau sous son voile de crêpe noir, répliqua Johann ; nos parfaits amants attendent la fin du deuil pour devenir d’heureux époux.

Pier Falcone avait de la sueur froide aux tempes. Madame Spurzheim baissa les yeux et ne le regarda point. Un rayon glissa entre les paupières demi-closes du malade. Le coup était porté.

— Barbe, mon excellente compagne, poursuivit-il, l’émotion que produit en vous l’allusion indirecte que je viens de faire à ma fin prochaine me défend de traiter certain sujet en votre présence.

Madame Spurzheim se hâta de couvrir son visage de ses mains.

— Cela me fend le coeur, Barbe, continua le malade, de voir votre souffrance… Que puis-je vous dire, ma femme ? La séparation ne sera pas de longue durée, et bientôt nous nous réunirons pour ne plus nous quitter jamais, dans un monde meilleur… Je vous prie de me laisser seul avec mon médecin.

— N’avez-vous plus confiance en moi, Johann ? s’écria la bossue, qui était parvenue à verser une larme ; dois-je perdre quelques-uns de ces instants si chers ?…

Spurzheim lui tendit sa main, qu’elle baisa.

— Barbe, lui dit-il, ma confiance en vous est entière ; elle est sans bornes ! Quand le docteur aura répondu selon sa science et sa conscience aux questions que je vais lui adresser, je serai plus tranquille. Je m’occuperai alors d’assurer l’avenir au seul être qui me soit vraiment cher en ce monde… Vous êtes une femme au-dessus de votre sexe ; Barbe, rassemblez votre courage… Demain matin, vous n’aurez plus rien à me demander… Demain matin, vous n’aurez plus ni curiosité ni désir à satisfaire.

— Enfin, je saurai tout ! pensa Barbe, qui avait peine à contenir son triomphe.

— Je vous dois cela, Barbe, ma femme, acheva Johann Spurzheim.

Elle se leva et vint déposer un baiser silencieux sur le front du malade. L’instant d’après, le directeur de la police royale et Pier Falcone étaient seuls.

— Je lui dois cela ! répéta Johann au moment où la porte se refermait sur elle.

Puis il ajouta, et sa voix avait une expression indéfinissable :

— Demain matin, elle n’aura plus rien à me demander.

« À quoi pensez-vous, docteur ? s’interrompit-il brusquement.

— Je vous écoute, seigneur, et j’attends vos ordres, répondit Pier Falcone.

Johann sourit et dit :

— Combien donneriez-vous, docteur, pour vous sortir de cette méchante passe où vous êtes ?

— Seigneur, je ne vous comprends pas, balbutia le jeune docteur.

Johann Spurzheim le regardait en face.

— Vous êtes né coiffé, Pier Falcone, prononça-t-il avec lenteur ; en une seule soirée, on va vous proposer deux fois une grande fortune !

Le docteur n’osait littéralement prononcer une seule parole. Il ressemblait à un homme qui sentirait sous ses pieds un terrain semé de pièges et de trappes. Spurzheim jouissait de son embarras.

— Docteur, reprit le directeur de la police royale, causons un peu du seul être qui me soit vraiment cheren ce bas monde… Je viens de promettre de m’occuper de son avenir… Avez-vous deviné qui est cette créature privilégiée ?…

— Votre femme, seigneur… murmura Pier Falcone.

Spurzheim eut un rire sec et court.

— Non pas, docteur, répliqua-t-il, c’est moi-même… Comment trouvez-vous ma femme ?

— Seigneur…

— Entendons-nous, ami… les quiproquos font perdre du temps, et nous avons ce soir une terrible besogne !… Je ne vous demande pas votre opinion sur les hautes perfections de Barbe Spurzheim… C’est une maîtresse femme, nous savons cela… Je vous demande combien de temps vous lui donnez à vivre ?

Pier Falcone resta tout interdit au souvenir de la question semblable que Barbe lui avait adressée naguère.

— Répondez, fit le directeur de la police royale ; je sais que c’est une affaire de temps.

Falcone répliqua, employant à son insu les termes mêmes de sa réponse à madame Spurzheim :

— Seigneur, la science ne peut rigoureusement préciser…

— Huit jours ? interrompit Johann, dont le ton devenait plus incisif.

C’était la voix de Barbe parfaitement imitée. Falcone restait bouche béante.

— Quinze jours ?… poursuivit Spurzheim avec une inflexion si absolument semblable, que le docteur se prit à trembler.

— Je suis sûr, continua Johann répétant mot pour mot la dernière interrogation de Barbe, que vous ne pensez pas qu’elle puisse aller un mois !

On ne saurait dire ce qui frappait le plus violemment le docteur. Était-ce la bizarrerie croissante de sa position qui arrivait au fantastique ? Était-ce le danger menaçant et présent ? Jamais cauchemar ne lui avait pris les tempes dans un pareil étau.

— Vous avez entendu notre entretien ! s’écria-t-il, incapable de se contenir.

— Lequel de nous deux interroge ? prononça sévèrement Spurzheim.

— Seigneur… fit Pier Falcone.

— Assez, mon pauvre garçon ! interrompit Johann refermant ses yeux fatigués. Vous disiez tout à l’heure à ma femme : « La science ne peut préciser… Il est impossible d’affirmer… » Je le crois bien : la science est une sotte quand elle n’est pas un charlatan, la science me fait pitié ! j’ai cette opinion-là depuis trente ans… Mais vous voilà bien loti, Pier Falcone !… obligé d’épouser ma veuve !

Le docteur n’essayait même plus de donner la réplique, tant il se sentait désarçonné parfaitement.

— La demande était brusque, continua le directeur de la police royale ; c’est une femme admirable, au demeurant ! J’aurais payé cent onces d’or pour voir votre figure quand vous avez dit, vous, Pier Falcone, qui avez vingt-huit ans… quand vous avez dit à cette fée carabosse : « Madame, je me donne à vous avec transport ! »

Il rit encore de bon coeur, cette fois. Au demeurant, il était impossible de trouver un moribond de plus joyeuse humeur.

— Ami, reprit-il du bout des lèvres, je regretterai ma femme. Elle avait de grandes qualités… Mais, si cela duraitun mois, pour employer son style, ce serait infiniment trop long… Je suis encore plus pressé que ma femme !

— Rien n’annonce que votre impatience doive être contentée de sitôt, seigneur, répliqua Falcone, qui s’était enfin remis.

— Rien ?… répéta Spurzheim ; vous êtes un mauvais devin, docteur !… ma femme vous disait tout à l’heure : « J’ai mes motifs… » Qui n’a pas les siens ?… Les miens sont admirables… et, pour que vous ne perdiez point votre peine à les chercher, je vais vous les dire… Il faut que je sois veuf sous vingt-quatre heures et remarié à la fin de la semaine !

Comme il achevait ces mots, trois coups de talon furent frappés à l’étage supérieur. Le regard du malade prit d’abord une expression inquiète et cauteleuse, mais ce fut l’affaire d’un instant. Son sourire revint presque aussitôt et il tira un petit cordon caché dans les plis de son rideau. Un tintement de sonnette se fit entendre au lieu même où l’on avait récemment frappé. Pier Falcone attendait. Rien ne pouvait plus le surprendre. Du moins, il le croyait.

Le ciel du lit craqua et s’ouvrit, formant un vide juste au-dessus de la tête du malade. Par ce vide, une planchette, soutenue par quatre cordes de soie, descendit doucement.

— Quoi de nouveau, Beccafico ? demanda Johann.

— Oh ! oh ! fit une voix grêle au plafond ; il y a un homme là, Excellence !

— Ne t’inquiète pas de cet homme, Beccafico… Quoi de nouveau ?

— Pas grand’chose, seigneur… Ils sont là-bas autour du Castel-Vecchio plus de soldats qu’il n’en faudrait pour prendre les États de notre saint-père et la Toscane !… L’échafaud se dresse tout doucement sur la place San-Pietro-Martire.

— Il n’est rien venu du palais Doria ?

— Deux estafettes… On cherche le prince Coriolani… Le bruit a couru qu’il avait été assassiné !

— Assassiné !… répétèrent à la fois Spurzheim et Pier Falcone.

Celui-ci cherchait à voir ce mystérieux Beccafico, mais il n’y pouvait réussir. On n’apercevait qu’un trou noir au milieu du ciel de lit.

La planchette, soutenue horizontalement par ses cordes de soie, continuait à descendre. Elle arriva à portée des mains de Johann. Il prit dessus deux lettres. Sa main tremblait bien un peu, mais il parvint à les décacheter.

— Tenez la lampe, docteur, dit-il.

Pier Falcone prit la lampe et la tint haut pour que Johann pût lire.

— On ne sait toujours pas, continua Beccafico par son trou, qui a fait le coup au pont de la Madeleine.

Spurzheim regarda Pier Falcone.

— Celui-ci le sait, dit-il.

— Oh ! oh ! gronda Beccafico ; c’est un nouveau ! je ne le connais pas !

En ce moment, Spurzheim froissait la première lettre avec dépit.

— Rien !… fit Beccafico ; mauvaise affaire !… la seconde sera peut-être meilleure.

Spurzheim lisait la seconde.

Beccafico poursuivit :

— J’ai vu bien des Anglais, mais celui-là est superbe ! Il ne veut ni s’en aller ni lâcher ses lettres de recommandation… Il a écrit sur une grande feuille de papier tout ce qu’il doit vous demander, sans compter les secrets d’État qu’il vous révélera.

— As-tu prononcé le mot Pendjaubà son oreille ? interrogea Spurzheim.

— Oui, seigneur… Il a enflé ses joues et le bout de son nez est devenu pâle…

— Qu’a-t-il dit ?

— Qu’il voulait sa femme.

— Sa femme ?

— Et l’adresse d’une mystérieuse inconnue qui était avec lui sur le Pausilippe.Il désire aussi voir quelques lazzaroni, une éruption du Vésuve et un vrai brigand de la Calabre…

Johann ne l’écoutait plus. Il lisait la seconde lettre avec une singulière attention. Quand il l’eut achevée, il réfléchit durant quelques secondes.

— Approchez la lampe, dit-il ensuite à Pier Falcone.

Celui-ci ayant obéi, Johann mit le feu aux deux lettres qu’il venait de recevoir et les regarda brûler l’une après l’autre.

— Cela purifie l’air, murmura-t-il, dans la chambre des malades.

Puis il ajouta tout haut :

— C’est bien, Beccafico… va-t’en !

La planchette se mit à remonter sans bruit.

— Connaissiez-vous le baron d’Altamonte ? demanda tout à coup Johann au docteur.

— Non, seigneur.

— C’est un aimable homme… Vous allez très probablement faire sa connaissance cette nuit.

La planchette avait disparu. La trappe se referma.

En ce moment, une idée traversa l’esprit de Johann Spurzheim. Il sonna vivement.

— Présent, seigneur ! dit la voix grêle de Beccafico.

Johann murmura à part lui :

— Est-ce que la mémoire s’en va ?… Si Felice pense me trouver ici, il sera sur ses gardes… Et pourtant, c’est une besogne qu’il faut faire soi-même !… – À quelle date précise, demanda-t-il en levant les yeux vers le ciel du lit, à quelle date le baron d’Altamonte a-t-il été arrêté ?

— Le 19 décembre, seigneur.

— Et mis au secret ?…

— Sept jours après, le 26 décembre, sur l’ordre que j’ai porté moi-même de votre part au Castel-Vecchio.

— On ne te demande pas cela, fit le malade avec impatience.

Puis il reprit :

— À quelle date avons-nous pris possession de ce palais où nous sommes ?… Ne va pas te tromper, Beccafico !

— Le 29 décembre, seigneur.

— Tu es bien sûr ?

— Très sûr, Excellence.

— Alors, il n’y a pas réponse aux lettres que nous venons de recevoir, Beccafico… Tout est au mieux… Laisse aller le messager.

— Aidez-moi à me mettre sur mon séant, docteur, dit-il à Pier Falcone, dont le visage exprimait un étonnement profond. Aucun médecin n’a jamais bien connu ma maladie et je crois que vous êtes comme les autres médecins… Nous allons travailler ensemble cette nuit ; vous verrez que je suis encore bon à quelque chose !

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