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Chapitre 4 Le docteur Pier Falcone

Quand Falcone eut aidé Johann Spurzheim à se mettre sur son séant, celui-ci poussa un grand soupir de fatigue.
— Je suis bien faible, docteur, dit-il, et je suis sûr que vous riez au-dedans de vous-même en me voyant prendre tant de peine… Il n’aura pas le temps ! pensez-vous ; ses jours sont comptés…

« Il n’y a pas d’homme, ami docteur, s’interrompit-il en fermant à demi les yeux comme c’était son habitude, pas d’homme dont les jours ne soient comptés… Moi, je connais ma mesure : sauf le poison ou le fer, je vivrai cent ans : c’est écrit !

— Seigneur, répliqua Falcone, il y a pour moi, dans tout ce que je vois ici, quelque chose d’inexplicable et de presque surnaturel… Cette agonie à laquelle les hommes de l’art sont eux-mêmes trompés, est-elle donc une feinte ?

Le directeur de la police royale secoua la tête avec dédain.

— Donnez-moi un miroir, ami Falcone, dit-il ; voilà déjà du temps que je ne me suis regardé.

Falcone alla prendre un miroir à main sur la toilette et le lui apporta. Johann le mit au-devant de son visage.

— On ne feint pas cette pâleur livide, murmura-t-il avec une nuance de tristesse dans la voix ; on ne creuse pas ainsi soi-même l’orbite décharné de ses yeux… On ne se déguise pas en cadavre !

Puis, repoussant le miroir et reprenant son sourire amer :

— Le mal est là ! dit-il en pressant sa poitrine à deux mains ; je vis avec lui et je suis plus fort que lui… Le mal est mon esclave et mon complice… je me meurs : la science a raison, cette pauvre aveugle… mais qu’importe, si je mets des années à mourir !…

Son doigt se posa, humide et froid, sur la main de Pier Falcone.

— Le mal est mon complice, répéta-t-il ; entends-tu bien cela ? Le mal est ma sauvegarde et mon bouclier… Il y a un homme… un homme que tu hais, Pier Falcone, de toutes les forces de ton âme… un homme qui m’aurait tué déjà cent fois s’il ne me regardait pas comme mort !

— Un homme que je hais, moi ? répéta Pier Falcone avec un sourire incrédule. Je suis bien peu de chose, seigneur, pour avoir de si puissants ennemis !

— Tu n’es rien… mais qui sait l’avenir ?… Tout à l’heure, on te proposait d’être comte et dix fois millionnaire…

Le docteur reprit cette physionomie stupéfaite qu’il gardait volontiers comme contenance depuis le commencement de l’entrevue.

— Vous avez un esprit familier à vos ordres, seigneur !… murmura-t-il.

Chacun a son côté faible. Les plus retors ont un petit recoin accessible à la flatterie. Johann s’attendait à ce point d’admiration. Il fut content.

— Je n’ai pas d’esprit familier, Pier Falcone, répliqua-t-il, et je t’affirme sous serment que je n’ai pas quitté le lit depuis quatre jours.

En conséquence, il n’avait pu écouter aux portes.

— S’il m’était permis de vous interroger, seigneur… commença le médecin.

— Cela ne t’est pas permis, Pier Falcone… Mais, toi qui es Sicilien, n’as-tu jamais entendu parler de l’oreille de Denis le tyran ?…

— S’il plaît à Votre Excellence, repartit vivement Falcone, je suis natif de la Romagne.

— Est-ce moi que tu veux tromper ?… interrompit le directeur de la police royale. Mon pauvre compagnon, de plus habiles que toi l’ont essayé : cela leur a porté malheur.

— Je vous proteste, seigneur…

— La paix !… Écoute plutôt une petite histoire qui va te divertir incomparablement… Voilà trois ans, à la fin de 1820, j’étais à Palerme, pour mes affaires… mais, entre parenthèses, comment trouves-tu ce conte que j’ai fait à Barbe Spurzheim ? le conte du mari assassiné et du mariage qui attend l’année du deuil révolue ?

— Seigneur, j’ai compris votre intention…

— Tu as du bonheur que la phtisie de Barbe prenne un caractère galopant,comme vous dites en médecine… Je n’aurais pas donné un ducat de ta peau, mon pauvre Falcone, si Barbe avait eu seulement huit jours devant elle… Mais laissons le conte et arrivons à l’histoire : En cette année 1820, il y avait à Palerme de grandes réjouissances à l’occasion du séjour qu’y faisait François de Bourbon, prince royal. On y voyait beaucoup d’étrangers, principalement des Napolitains appartenant aux plus nobles maisons de la cour. Les d’Angri étaient là, aussi les Barberini ; mais Alizia d’Angri et Bianca Barberini, trop jeunes alors, laissaient la palme de la beauté à Pia Frezzoloni, des marquis de Mantoue… Pourquoi fermes-tu les yeux, Pier Falcone ?

— Parce que la lumière me blesse, seigneur, répliqua le médecin qui, loin de se troubler, laissait maintenant errer un sourire triste autour de ses lèvres.

— Bien, ce regard ! fit Spurzheim ; tu m’as regardé comme un homme !… Je n’aimais pas ta tenue depuis quelques minutes… Si tu es fort, mon compagnon, nous te traiterons en conséquence.

— Je ne sais pas si je suis fort ou faible, seigneur, répliqua Falcone ; j’attends la fin de votre histoire.

Johann cligna de l’oeil et poursuivit :

— L’histoire n’est pas longue… Il y eut une grande fête donnée au prince royal par le comte de Ségeste, dans son magnifique château, qui est au fond du golfe de Castellamare.

« Pendant qu’elle se reposait sur l’herbe, Pia Frezzoloni fut touchée par une vipère-aspic. On la rapporta mourante à Palerme.

« Ils ont une manière là-bas de guérir les morsures de la vipère-aspic. Un condamné à mort suce la plaie. Le malade renaît, mais le condamné meurt. S’il échappe par hasard, le roi lui fait grâce.

« Il n’y avait point de condamné à mort dans les prisons de Palerme. On lut à tous les prisonniers de la tour Neuve une lettre de François de Bourbon, héritier de la couronne, qui promettait amnistie et cinq cents ducats à quiconque se présenterait pour sucer la plaie de la belle des belles. Tous refusèrent, excepté un. Celui-là dit :

« – Les cinq cents ducats seront pour ma vieille mère…

« As-tu encore ta vieille mère, Pier Falcone ?

Une larme vint aux paupières du docteur.

— Non, seigneur, répondit-il d’une voix sourde ; elle est morte…

— Ah ! fit Johann Spurzheim comme en se parlant à lui-même ; c’est vrai… Tu aimais bien ta mère ?… Moi, je n’ai jamais connu ma mère… et jamais je n’ai eu d’enfant. Ton fils vit-il ?

— Non, seigneur, répliqua Falcone, dont la tête tomba sur sa poitrine, il est mort.

— Le prisonnier de Palerme, reprit Spurzheim, avait nom, si j’ai bonne mémoire, Pietro Bertini.

— Pietro-Maria Bertuzzi, seigneur, rectifia le docteur.

— Tu sais l’histoire mieux que moi, Falcone !…

— Seigneur, repartit celui-ci avec une inflexion de voix étrange, cela me plaît de vous l’entendre conter.

— Eh bien, mon compagnon, poursuivit Johann Spurzheim, ce prisonnier de Palerme, Pietro-Maria Bertuzzi, avait, je crois, fait la contrebande pour donner du pain à sa mère… Il suça la plaie de Pia Frezzoloni, qui fut guérie. Le prisonnier ne mourut pas. Mais il avait bu du sang de la belle des belles ; il fut mordu au coeur par une de ces passions qui vous dévorent, vous autres Italiens, et que les autres peuples ne savent point ressentir.

« Tel que tu me vois, Pier Falcone, je n’ai jamais été amoureux…

Le jeune médecin eut un sourire de mépris.

— Bien, ce sourire, camarade ! dit Johann ; tu as encore du sang palermitain dans les veines !… Avec les cinq cents ducats qu’il reçut, Pietro Bertuzzi étudia la médecine. Il avait son plan. Dès qu’il fut admis au premier grade, il se présenta chez le Dr Gioja, qui avait la confiance des Frezzoloni… Il était beau, ce Pietro Bertuzzi, très beau. Tu as bien vieilli, Pier Falcone !

— C’est la vérité, seigneur, j’ai bien vieilli.

— Le docteur Gioja le prit comme élève. Une nuit que Gioja était malade ou paresseux, Pietro Bertuzzi remplaça son maître appelé au palais Frezzoloni… Je ne saurais dire au juste ce qui se passa…

— Qui sait dire ici-bas les joies du paradis, seigneur ? murmura Falcone, qui avait de la sueur aux tempes.

— Cela dura un an…

— Un siècle de bonheur qui passa comme un jour !

— Pia Frezzoloni, reprit Johann, était mère… Les deux amants n’avaient point de confident et gardaient pour eux seuls toute leur félicité… Une nuit…

— Un an après la première, jour pour jour ! interrompit le docteur, dont la figure s’était tout à fait transformée.

Il était sombre, menaçant comme la Vengeance.

— Dis le reste, Falcone ! s’écria Johann, la mémoire me manque.

— Une nuit, prononça le docteur entre ses dents serrées, il y avait eu fête au palais Frezzoloni… et Pietro-Maria n’était pas invité aux fêtes… Il avait le droit seulement de se cacher dans la chambre à coucher de Pia, qui était bien à lui, car un prêtre avait béni leur union secrète… Il était là, l’amant et l’époux, derrière les rideaux de mousseline… Il regardait à travers la cour les salons éclairés et pleins de fleurs… Jamais il n’avait trouvé sa femme si belle…

« La chambre à coucher formait un angle du palais. Une de ses fenêtres donnait en retour sur les jardins. Celle-là était ouverte.

« Pietro Bertuzzi entendit que l’on parlait sous le balcon. Le nom de Pia vint jusqu’à lui ; il s’élança. Quelques jeunes fous causaient sous les orangers, et l’un d’eux dit :

« – Je gage mille louis de France que Pia Frezzoloni, la belle des belles, m’appartiendra avant la fin de la nuit !

— Le connaissais-tu, ce jeune fou, Falcone ? interrompit Johann.

— Je l’avais vu au corso, seigneur, répondit le médecin dédaignant désormais de faire une distinction entre lui et ce Pietro-Maria Bertuzzi ; c’était la folie des grandes dames palermitaines… c’était le don Juan invincible, le héros de roman… le chevalier d’Athol !…

Johann fit un petit signe de tête approbateur.

Falcone continua :

— Les autres se mirent à rire. On tint le pari… Pietro Bertuzzi, ou Pier Falcone, comme vous voudrez l’appeler, seigneur, sentit qu’un vertige allait le prendre. Il regarda bien ce chevalier d’Athol avant que ses yeux fussent troublés ; il le regarda si bien, que cent ans de vie ne pourraient lui faire perdre la mémoire de ses traits !

— Et que fit-il, Pier Falcone ? demanda Johann.

Le docteur appuya son mouchoir contre ses tempes et le retira baigné de sueur.

— Seigneur, dit-il, Pia Frezzoloni était autant au-dessus de moi que la Vierge sainte est au-dessus du chrétien agenouillé devant son autel… Je ne sais pas, moi, pourquoi elle avait eu pitié de mon amour… Ce qui est certain, c’est que l’idée de perdre mon trésor adoré me fit tomber en délire… La pensée ne me vint pas, et c’était simple pourtant, de mettre mon poignard jusqu’au manche dans le coeur de ce chevalier d’Athol.

« Non ! j’étais comme un pauvre insensé ; une idée fixe me tenait : je voulais élever une barrière entre elle et lui, une barrière impossible à franchir. Et je me disais :

« – La plus sainte sauvegarde d’une mère, c’est son enfant. Qui donc passerait par-dessus un berceau ?

« Je me disais cela. Je sortis. Je courus. J’allai chercher mon fils dans la maison de sa nourrice. Je l’apportai caché sous mon manteau. Je le mis dans le lit de Pia.

« Le bal était fini. J’allai me réfugier dans le jardin où naguère causaient et riaient les compagnons du chevalier d’Athol. Je n’étais plus un homme. Je me laissai choir sur le gazon. Ce qui se passa, je ne le vis point. Mais, le lendemain, la ville le savait.

« Toute cette folle jeunesse gardait rancune à Pia Frezzoloni, qui repoussait son hommage. Athol avait gagné la camériste. Athol pénétra dans la chambre dont ma folie désertait la garde. Comme il ne descendait point, les parieurs montèrent. Pia dormait. Athol jouait avec un bel enfant qu’il avait dans ses bras.

« Je le hais, cet homme ! oh ! je le hais ! Mais, je dis la vérité, il jouait avec l’enfant, il avait respecté la mère.

« Je hais sa générosité ! Je voudrais me damner pour le plonger tout au fond de l’enfer !

« Ils étaient dix, ils étaient vingt peut-être qui avaient vu l’enfant. Le comte Frezzoloni vint s’asseoir le lendemain au chevet de sa fille. Il la baisa. Il lui présenta une coupe en disant :

« – Elle est empoisonnée !…

« Pia ne prononça pas mon nom en mourant, pour que j’eusse la vie sauve.

« On la mit au tombeau avec le pauvre cher enfant. Et le vieux comte Frezzoloni, un genou en terre devant François de Bourbon, qui avait les larmes aux yeux, demanda le combat contre ceux qui avaient tué sa fille avec son honneur.

« François de Bourbon répondit :

« – Tous ont quitté la Sicile, excepté trois.

« Le vieux comte réclama le combat contre ces trois-là. Ils étaient morts. Ce chevalier d’Athol avait tué en duel ses trois complices. Cela l’empêchait-il d’être l’assassin de ma femme et de mon fils ?

« Ma raison n’était plus. J’eus un long et lourd sommeil. Je m’éveillai un matin au bruit d’un cercueil que l’on clouait auprès de moi ; c’était le cercueil de ma mère !…

Il y eut un silence. Le docteur était droit et roide au chevet du lit. Ses joues étaient livides, mais il avait du sang dans les yeux.

— Et, quand tu fus éveillé, Pietro-Maria Bertuzzi, reprit Spurzheim, ton âme se fondit entre ces trois tombes. Tu cherchas autour de toi le chevalier d’Athol, il n’était plus à Palerme !

Le docteur ferma les poings. Une frange d’écume bordait ses lèvres. Spurzheim souriait à voir cela.

— Tu te mis en chasse, poursuivit-il, comme un ardent limier ; tu parcourus l’Italie et la Sicile en tous sens… et, un beau jour, tu découvris que ce chevalier d’Athol n’était autre que le maître du silence, le brigand puissant comme un roi, le terrible et redouté Porporato !…

— Cela fut ainsi, seigneur.

— Et, pour te rapprocher de lui, pour le guetter, pour choisir l’heure de la vengeance, tu te fis Compagnon du Silence…

— Oui, seigneur.

— Et tu veux toujours le tuer ?

La peau du visage de Pier Falcone se rougit par places. Tout son corps trembla. Sa réponse fut un rugissement.

— Assieds-toi là, Falcone, tu es l’homme qu’il me faut… Tout ce qu’a promis Barbe, ma chère femme, je le tiendrai pour elle. Tu seras riche, tu seras comte. Dis-moi, es-tu encore capable d’aimer ?

— Non, seigneur.

— Es-tu capable au moins d’épouser une jeune fille belle comme les anges, qui te donnera fortune et noblesse ?

— Je suis ambitieux, seigneur. C’est ma dernière passion.

— J’ai ta femme… Elle a le tiers environ de l’âge de Barbe, ta fiancée de cette nuit. Qu’est-ce que ma douce compagne t’avait promis ?

— L’anneau du silence.

— Tu auras l’anneau du silence… Non pas le mien, car il faut mourir pour céder cet anneau, et j’ai le pressentiment de vous enterrer tous… mais un autre qui sera libre dans quelques heures… Tu vois que je ne marchande pas… En échange de cela, que me donnes-tu, toi, Pier Falcone ?

— Que me demandez-vous, seigneur ?

— Je te demande ta force pour celle que je n’ai pas, ta santé dont je manque, tes jambes agiles, ton oeil perçant, tes oreilles subtiles ; toi tout entier, afin que mon esprit intact ait un corps à son service.

— Je serai votre corps, seigneur.

— Tu as bien compris ?

— J’ai bien compris.

— Tu n’as plus de volonté !… C’est moi qui suis ton âme.

— Je n’ai plus d’âme…

— Touche là, Pier Falcone… Demain, tu seras le médecin du roi, si tu veux !

Comme leurs mains se joignaient, ce même bruit que nous avons entendu déjà, retentit au-dessus du lit, à l’étage supérieur.

Johann pesa aussitôt sur le cordon de la sonnette, qui tinta. Le ciel du lit s’ouvrit, et laissa passer, comme la première fois, la tablette, soutenue par quatre fils de soie.

— Tiens ! tiens ! dit la voix flûtée de Beccafico, l’homme est toujours là.

— Quoi de nouveau ? demanda Spurzheim.

— On a tiré un coup de fusil du côté du Castel-Vecchio, Excellence… Et le prince Coriolani n’a point encore reparu au palais Doria.

Johann se tourna vers le docteur.

— Seigneur Pier Falcone, l’interrogea-t-il à voix basse, avez-vous parfois rencontré sur votre chemin le beau prince Coriolani ?

— Jamais, seigneur.

La tablette arrivait à portée des mains de Johann. Il y prit une lettre et la décacheta vivement.

— À la bonne heure ! s’écria-t-il dès qu’il en eut parcouru les premières lignes. Ma femme est-elle rentrée dans son appartement ?

— Excellence, sa lumière est éteinte.

— C’est bien, Beccafico. Va-t’en ouvrir sans bruit la porte du passage secret… et, s’il survient quelque message, apporte-le dans mon cabinet de travail.

— Ami, reprit-il dès que la trappe se fut refermée, quand on écoute aux portes, il y a des choses qui échappent… Réponds-moi franchement… Barbe, ma femme, ne comptait point hâter le cours des choses, n’est-ce pas ?

— Comment l’entendez-vous, monseigneur ?

— Je parle de cette maladie mortelle qui m’enlèvera prématurément dans quelque trente ou quarante ans… et je vous demande si Barbe Spurzheim n’avait point l’intention d’aider un peu la nature.

— Je n’aurais pas prêté les mains… commença Falcone.

Johann fronça le sourcil.

— Pensez-vous que je vous achèterais si je vous prenais pour un homme à scrupules ! prononça-t-il durement.

Pier Falcone s’inclina.

— Cartes sur table ! reprit Johann ; je vous ai fait ma profession de foi : ce n’est pas parce que Barbe Spurzheim aurait voulu prendre une semaine ou deux à un moribond comme moi que je condamnerais Barbe Spurzheim. Elle joue son jeu : elle est dans son droit. Si je condamne ma femme, c’est que ma femme me gêne… M’avez-vous compris, une fois pour toutes ?

Pier Falcone salua de nouveau.

— Barbe a mis l’oeil dans des affaires que je voulais cacher… Vous voyez que je ne dis même pas que ces affaires ne la regardaient point… Barbe m’a soustrait trois lettres… Tâtez-moi le pouls, Falcone.

— Il est agité, seigneur, dit le médecin après avoir fait l’épreuve.

— C’est que ces trois lettres, Falcone, peuvent être notre vie ou notre mort… Elle n’a pu les déchiffrer ; tant pis : cela me prouve qu’elles étaient importantes… Il me reste un espoir ; peut-être les a-t-elle laissées dans mon cabinet.

— Si vous voulez, j’irai les y prendre, dit Pier Falcone, et je vous les apporterai.

— Ami, répondit Johann en souriant, je vous promets d’avoir confiance en vous toujours, parce que je ne me mettrai jamais en vos mains… Il faut que j’aille moi-même chercher ces trois lettres.

— Vous ? s’écria le docteur. C’est impossible… de toute impossibilité !

— Servez-moi, je vous prie, de valet de chambre, dit-il ; je vais m’habiller.

Pier Falcone avait vu de ses clients mourir d’étisie. Il n’avait jamais eu devant les yeux un cadavre si décharné que cela. C’étaient des ossements sur lesquels un parchemin diaphane et grisâtre se collait. Néanmoins, Pier Falcone obéit. Il fourra ces pauvres tibias grelottants, qui rendaient une musique de squelette quand par hasard ils se heurtaient l’un contre l’autre, dans une chaude paire de pantalons pelucheux et ouatés. Il chaussa les pieds racornis de pantoufles fourrées, et parvint à passer les bras, qu’on n’osait guère toucher de peur de les casser, dans les manches d’une robe de chambre étriquée qui eût été trop étroite pour un enfant de douze ans, mais qui était beaucoup trop large pour le seigneur Johann Spurzheim. Pendant qu’on l’habillait, celui-ci toussotait à petit bruit. Il y avait une psyché en face du lit.

— Levez un peu la lampe, mon compagnon, dit-il ; je pense bien que je figurerais mal dans le régiment des chevau-légers de la garde, mais enfin je désire me voir.

Les cavallegieri du roi Ferdinand Ier étaient les plus beaux soldats de parade de l’univers entier.

Falcone leva la lampe. La glace réfléchit quelque chose d’inouï : une misérable apparence humaine, sans épaules, sans poitrine, sur laquelle flottait cette robe de chambre en fourreau de parapluie.

Johann sourit d’un air content.

— Je me croyais plus maigre que cela, dit-il, bien plus maigre… La maladie a encore de quoi manger !

Falcone ne riait point. Il fallait ne point connaître Johann Spurzheim pour rire, quoi qu’il pût dire ou faire.

— Allons ! reprit-il en rabattant les quelques cheveux gris qui se révoltaient sous son crâne luisant, prenez-moi dans vos bras, mon compagnon, et emportez-moi dans mon cabinet, vous reviendrez chercher la lampe.

Il ne faut pas croire que Pier Falcone fût un homme extraordinaire comme notre grand capitaine Lucas Tristany ou même Gaspardo le pêcheur. C’était une créature plutôt élégante que robuste. Cependant, sans quitter la lampe qu’il avait à la main gauche, il souleva Johann Spurzheim de la main droite, et l’emporta comme font les bonnes pour les marmots qui se fatiguent à la promenade. Le directeur de la police royale fut presque humilié du coup.

— Vous vous reposerez en chemin, dit-il.

Falcone aurait fait ainsi le tour de la ville ; mais il eut le bon esprit de répondre :

— Seigneur, vous êtes bien plus lourd que je ne l’aurais pensé.

Spurzheim, profitant de sa position, lui tira doucement l’oreille.

— Pas par-là ! dit-il voyant que le docteur se dirigeait vers la porte principale.

Il lui montra du doigt une seconde porte située à l’opposite. Pier Falcone l’ouvrit, et tous deux se trouvèrent dans un cabinet noir, au centre duquel était un escalier tournant.

Pier Falcone commença à descendre les marches de cet escalier avec son double fardeau. Au bas de la deuxième volée était une pièce pareille au cabinet noir de l’étage supérieur. Elle donnait sur un long corridor où étaient, de distance en distance, des fenêtres fermées de forts volets. En le traversant, Pier Falcone crut entendre des pas sonnant sur le pavé. Ce corridor, à son estime, devait côtoyer la rue ou la place du Marché.

Au bout du corridor était une porte fermée. Johann tira une clef de son sein et la donna à son porteur, qui l’introduisit dans la serrure. La porte s’ouvrit. Ils étaient dans le cabinet de travail du directeur de la police royale.

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