Chapitre 5 Pastilles contre la toux
La vue de Johann Spurzheim était encore perçante et sûre, car il s’écria dès que sa tête eut passé le seuil :
— Elles sont là !
Il voulait parler des lettres, qui, en effet, reposaient toutes les trois sur un bureau de bois d’ébène.
Le bureau lui-même, et la multitude de papiers qu’il supportait restaient exactement dans l’état où Johann les avait laissés. Si Johann n’avait pas eu à la ruelle de son lit ce singulier engin : ce pavillon d’ivoire emmanché d’un cordon flexible et renfermé dans cette petite armoire dont la porte ne se voyait point – l’oreille de Denis de Syracuse –, Johann aurait pu faire serment que nul doigt indiscret n’avait feuilleté sa correspondance. Mais Johann avait entendu la confession de Barbe.
— Quelle femme ! murmura-t-il avec une sorte d’admiration pendant que Falcone l’approchait du bureau ; quelle fée !… Voyez s’il y a là une seule trace de son passage ! Ami, je sens bien que je la regretterai !
Il y avait au-devant du bureau un grand fauteuil de cuir ayant absolument la forme d’une guérite. Dans les ports de mer, les marchandes de marée ont de ces sièges pour se garer des coups de vent.
Le fauteuil de Johann était bien connu à Naples. On prétendait qu’outre sa mission principale et apparente, qui était de garder le directeur de la police contre les vents coulis, ce fauteuil avait d’autres avantages encore plus précieux. On disait que ce fauteuil, qui était un monument, amenait pour lui ce résultat que les diplomates de la vieille école demandaient aux lunettes bleues et aux garde-vue verts.
Johann tournait volontiers sa guérite à contre-jour quand il s’agissait de quelque important interrogatoire. Il était alors au fond de cette maison roulante, comme le prêtre dans son confessionnal, ou mieux, comme le moine de Zurbaran dont le visage se devine à peine derrière l’ombre profonde de sa cagoule. Il voyait ; il n’était point vu.
Les experts affirment qu’en diplomatie courante et en bonne police, ce détail peut avoir son prix.
Ce qui est certain, c’est que bien peu de gens, à Naples, auraient pu dire exactement quels étaient les traits du directeur de la police royale.
Les citoyens qui fréquentent les bureaux de police avaient entrevu je ne sais quelle ombre dans les profondeurs de ce digne fauteuil : un corps emmitouflé, une pauvre figure en lame de couteau, si pâle, si maigre, qu’elle semblait appartenir à un fantôme. C’était tout.
Quant aux seigneurs suivant la cour, ils étaient moins avancés encore. Depuis que le roi de Naples avait eu la bonne idée de confier la sûreté de sa capitale à cet Autrichien qui avait cent yeux comme Argus, on ne l’avait jamais vu aux fêtes royales. Et si parfois il s’était porté aux conseils ministériels, c’était dans un tel accoutrement et avec un tel luxe de précautions contre les coups d’air,que ses collègues eux-mêmes étaient encore à le connaître.
Pier Falcone déposa la lampe sur le bureau ; puis, ayant les deux mains libres, il entreprit la tâche de placer le seigneur Johann Spurzheim dans son confessionnal.
Les deux parois latérales du fauteuil étaient montées sur gonds et pouvaient s’ouvrir, afin que le directeur de la police eût de l’air quand il était seul et qu’il faisait chaleur. Lorsqu’elles étaient ouvertes, on pouvait admirer le soin et l’intelligence qui avaient présidé à la confection de ce siège monumental.
Chacune des parois, bien doublée, rembourrée et piquée, avait sous sa ouate une caisse dont la vigoureuse serrure ressortait. Ce que le seigneur Johann enfermait dans ses caisses, personne ne le savait, pas même Barbe, malgré sa bonne envie.
Le fauteuil ne se mouvait qu’au moyen de ses roulettes. Quatre hommes vigoureux n’auraient assurément pas pu le soulever.
Johann Spurzheim poussa un soupir de soulagement quand son porteur l’eût installé commodément sur les coussins.
— Je suis un peu essoufflé, dit-il ; mais ce n’est pas étonnant, après la course que nous venons de faire… Passez-moi mes lettres, docteur, et approchez la lampe. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux de revoir tout ce qui m’entoure ici… mes papiers, mes livres, mes vieux compagnons ! Et puis, ajouta-t-il avec un clignement d’yeux qui fut perdu pour Falcone, là-haut, dans ce lit, je suis sans défense… Ceci est une forteresse, Falcone ; il me semble que j’y combattrais un géant !
Pendant qu’il parlait, le docteur avait rapproché la lampe et lui avait donné ses lettres.
Il en examina d’abord les trois cachets attentivement, comme s’il eût hésité à regarder l’écriture des adresses.
— Voyez, ami, s’écria-t-il ; trois lettres décachetées ! Je le sais, c’est elle-même qui l’a dit… Eh bien, je vous déclare que je cherche en vain sur la cire ou alentour la trace de l’opération… C’est touché avec une délicatesse incomparable !… Vous chercheriez une femme semblable dans toute l’Italie… dans toute l’Europe… dans l’univers entier ! vous ne la trouveriez point… Il n’y a pour cela que Barbe, ma chère compagne… Je la regretterai, je sais fort bien cela ; mais ceux qui savent jouer au piquet écartent parfois des as… Le sot veut tout garder et perd la partie.
Il retourna les trois lettres l’une après l’autre. Falcone vit ses mains trembler.
La lampe jetait un rayon oblique dans l’intérieur du confessionnal depuis qu’on l’avait rapprochée. Falcone distingua sur le visage de Johann une singulière agitation. Johann s’aperçut de sa surprise.
— Ami, lui dit-il, vous ne saurez jamais que ce que je voudrai vous apprendre, soyez bien persuadé de cela… Vous serez mon confident, c’est vrai ; mais c’est un peu une sinécure… N’essayez jamais de me surprendre, croyez-moi : cela vous porterait malheur !
— Seigneur, repartit Falcone, un avis en vaut un autre. Je ferai docilement et avec zèle tout ce que vous m’ordonnerez… Mais ne prenez point la peine de m’adresser des menaces : j’ai le caractère mal fait, et cela nous brouillerait.
— Peste ! grommela Spurzheim ; nous traitons de puissance à puissance, ami Pietro-Maria Bertuzzi !…
— Cela vous déplaît-il, seigneur David Heimer ? prononça lentement le docteur.
Johann tressaillit faiblement en entendant ce nom. Sa bouche resta un instant béante. Puis il se mit à sourire doucement et répéta :
— Peste ! peste !… nous sommes bien plus savants que nous n’en avons l’air !… C’est bien, Falcone, c’est très bien… On se gardera de vous menacer… Je vois que nous allons faire un couple d’amis intimes tous les deux… Tournez un peu le fauteuil, je vous prie, mon compagnon : non point que je désire me cacher de vous, mais j’aurai peut-être cette nuit d’autres visites que la vôtre.
Falcone s’attela au fauteuil, et la pesante machine se prit à tourner sur ses roues.
— Assez ! ordonna Spurzheim.
La lumière de la lampe n’entrait plus dans le confessionnal.
— Falcone, reprit Spurzheim, connaissez-vous depuis longtemps ce nom que vous venez de prononcer ?
— Depuis trois ans, seigneur, repartit le médecin.
— Parfait ! parfait !… Avancez, je vous prie, un siège, de manière que la personne qui s’y assoira soit placée en pleine lumière… C’est cela… Maintenant vous allez me quitter, Falcone.
— Votre Seigneurie n’a plus besoin de moi ?
— Si fait… bien au contraire… j’ai une commission de la plus haute importance à vous donner… Mais auparavant, Falcone, ayez l’obligeance de décrocher le rideau qui pend au-devant de cette porte, et veuillez le mettre entre ce siège et mon fauteuil.
Le docteur monta sur une chaise et décrocha la portière, qu’il plaça au lieu indiqué.
— Voyons, fit Spurzheim en se parlant à lui-même ; n’oublions-nous rien ?… Quand vous allez être parti, je serai seul, et je resterai prisonnier dans ce fauteuil…
— Si vous voulez, je resterai, dit le médecin.
— Non, je ne veux pas… vous avez votre besogne ailleurs.
Falcone garda le silence.
— Veuillez me donner une feuille de papier blanc et un crayon, lui dit le seigneur Johann.
Il croisa ses pauvres jambes l’une sur l’autre et se mit à dessiner rapidement. Ce qu’il traçait ressemblait à un plan.
— Ceci, ami Pier Falcone, reprit-il tout en dessinant, est de la géographie… De ma maison, vous ne connaissez que le salon, la salle à manger, ma chambre à coucher et ce cabinet… Il vous faut cette nuit connaître le reste… Or, c’est une vieille demeure où l’on peut très bien s’égarer dans l’écheveau des galeries et des corridors… d’autant mieux que vous n’avez point de lanterne.
Il donna un dernier trait et ajouta :
— Mais voici le fil conducteur qui vous guidera au milieu de ce labyrinthe : nous allons étudier cela ensemble ; approchez.
Falcone obéit. Spurzheim lui présenta son dessin, où chaque compartiment linéaire était pointé et marqué d’un chiffre.
— Voyez-vous, ami, reprit-il, nous partons du point A, qui est ma chambre à coucher… J’espère que vous trouverez facilement ma chambre à coucher ?
— Oui, seigneur, aisément.
— Fort bien… À droite de mon lit est une porte B, qui donne dans le couloir B C, au bout duquel est le boudoir de celle qui fut ma compagne chérie… Pauvre Barbe ! je la regretterai !… Dans le boudoir, vous prenez la porte D, et vous montez l’escalier dérobé qui conduit au second étage… Toute cette partie du plan qui nous reste à parcourir est située au second étage… Comprenez-vous bien ?
— Parfaitement bien, seigneur.
— Vous prenez le corridor E F, conduisant au salon de madame Spurzheim, lequel est situé précisément au-dessus de la pièce où nous sommes, à deux étages de distance… Dans le salon, voici la porte G qu’il vous faut prendre. C’est le chemin le plus long, mais vous n’y trouverez personne. Trois pièces sont vides, H I J ; ce sont des chambres réservées à l’hospitalité : vous les traverserez, la troisième sur la pointe du pied, car vous serez tout près de la porte de Barbe, ma chère femme, qui habite la chambre L, où vous entrerez par la porte K.
— Et pourquoi entrerai-je à cette heure de nuit dans la chambre de madame Barbe Spurzheim, seigneur ?
— Au point où vous en êtes ensemble… murmura Johann en ricanant. Mais parlons sérieusement… s’interrompit-il ; je la regretterai… je suis certain de cela !
Il présenta une clef au docteur.
— La porte K est fermée, dit-il ; voici pour l’ouvrir.
— Cela ne m’apprend pas… commença Pier Falcone.
— Ma chère Barbe, l’interrompit encore Spurzheim, doit dormir à cette heure… Elle a toujours sur sa table de nuit la bonbonnière qui contient ses pastilles contre la toux… La commission dont je vous charge, mon bien bon ami, consiste tout uniment à prendre cette boîte, que vous remplacerez par celle-ci.
Il lui tendit une bonbonnière d’or ciselé. Le premier mouvement de Falcone fut de la repousser.
— Vous pouvez voir, continua Spurzheim sans tenir compte de cette répugnance, que ma boîte est en tout semblable à celle de ma pauvre Barbe.
— Qu’y a-t-il là-dedans ? fit le docteur, qui était plus pâle.
— Pourquoi appuyer sur ces détails pénibles ? prononça lentement Johann Spurzheim.
— Du poison !… murmura Falcone.
Spurzheim ouvrit la boîte.
— Des pastilles, répondit-il avec un calme effrayant à voir.
— Mais, dit Falcone, si votre femme s’éveillait ?…
Il eut froid dans les veines en écoutant la réponse de Johann.
Johann répondit :
— L’amour serait votre excuse… Vous m’avez volé la clef… vous êtes monté sans bruit… Enfin tout ce que la galanterie peut inspirer en pareil cas… Et vous changerez la bonbonnière tout de même.
Falcone prit la boîte. Spurzheim poussa un gros soupir et répéta une fois encore :
— Je sais bien que je la regretterai !
Falcone dit :
— Il y a pacte entre nous, seigneur… Malheur à qui de nous deux se dédira !
Il se dirigea vers la porte. Du fond de son antre, Johann le suivait du regard.
— À bientôt ! dit-il.
— À bientôt ! répondit Falcone, qui disparut sans rien ajouter.
Spurzheim eut un petit rire sec et cassé.
— Je les enterrerai tous ! murmura-t-il ; tous !… je suis maigre… mais il y a de la vie là-dedans !
Il regardait ses bras, qui, malgré la grosse étoffe ouatée de sa robe de chambre, avaient l’air de deux baguettes.
La présence de Pier Falcone l’avait gêné, paraît-il, pour ouvrir ces trois mystérieuses lettres qu’il tenait à la main, car il les examina soigneusement dès que la porte se fut refermée. Les trois cachets étaient semblables et présentaient un écusson portant, sur champ de gueules, un coeur d’or percé de deux épées du même en sautoir.
— Comment n’a-t-elle pas vu cela ? pensait-il tout haut. Il y a des choses que les femmes ne voient pas ! L’écusson de Monteleone !…
Il toucha le cachet de la première lettre pour l’ouvrir ; mais il se ravisa et la plaça entre les deux autres sur une tablette qui était au-dedans de son fauteuil.
— Il faut que je fasse ma besogne auparavant ! se dit-il.
Pour faire sa besogne, la première chose était de se lever. Terrible travail ! Il dut croire un instant qu’il n’y parviendrait point. Ses deux mains, convulsivement crispées sur les bras de son fauteuil, avaient beau faire effort, il ne pouvait soulever son buste, qui toujours retombait en arrière. Mais enfin, ayant pu saisir à la fois deux parois du confessionnal, il se hissa, et se guinda debout sur ses jambes tremblotantes.
— Quelle force j’ai encore ! prononça-t-il tout haut, dès que son épuisement lui permit de parler.
Il eût bien voulu essuyer son front, qui ruisselait de sueur ; mais il n’osait quitter ses appuis. La tête lui tournait un peu dans cette position périlleuse d’un homme debout, soutenu à droite et à gauche, ayant un siège derrière lui et une table par-devant.
Certes, notre ami Cucuzone eût été plus à son aise perché sur un seul pied à la pointe du paratonnerre de la cathédrale Saint-Janvier. Mais Johann Spurzheim se contentait de peu. Il était satisfait.
Après avoir repris haleine, il abandonna d’une main la paroi de sa guérite pour saisir le rebord de la table. Ce fut encore un triomphe. À l’aide de ce nouveau point d’appui, il fit un pas, c’est-à-dire que sa jambe droite se traîna de deux ou trois pouces en avant. Pour le coup, il s’écria dans la joie de son coeur :
— Oh ! oh ! ils me croient impotent ?… Nous verrons, nous verrons !
Se traînant ainsi et s’accrochant à tous les meubles, il parvint, avec des peines qu’il serait trop long de décrire, jusqu’à la porte par où Pier Falcone venait de sortir.
Il en poussa le verrou en disant :
— Et d’une !
Puis il recommença son travail herculéen. Il s’agissait de traverser toute la chambre et d’atteindre cette autre porte, dont le docteur avait enlevé la draperie pour l’étendre à terre, entre la guérite et Johann et le fauteuil préparé pour le visiteur attendu à cette heure si avancée de la nuit.
Johann s’arrêta bien des fois en chemin.
— C’est loin ! se disait-il ; ce que je fais là est énorme !… et ils me croient impotent !
Quand il arriva à la seconde porte, il fit le contraire de ce qu’il avait fait à la première. Le verrou était mis, il l’ôta.
Et, ma foi, jetant de côté tout respect humain, ce directeur, sûr de n’être point vu, regagna sa guérite à quatre pattes.
Tout était pour lui matière à chanter victoire. Il pensait :
— De cette façon-là, j’irais à l’autre bout de Naples.
Et ils le croient impotent, les insensés !
Quand il fut parvenu à se replacer dans son fauteuil, Johann Spurzheim poussa un long soupir de soulagement. Il caressa même sa pauvre poitrine, qui lui donna la sensation d’une plaie qu’on brutalise, et il se rendit de bon coeur ce témoignage :
— Je vivrai cent ans !
La première lettre fut décachetée. Il avait accompli sa besogne.
La première lettre, écrite en chiffres qui n’avaient nul rapport avec ceux que nous connaissons, disait :
« Pour me rendre digne de la confiance que Votre Excellence a bien voulu me témoigner, je me suis mis tout de suite au travail. Je suis sur la voie. Je sens autour de moi les fils de cette traîne mystérieuse et coupable ; je suis sûr de pouvoir les saisir.
« Demain, j’aurai l’honneur d’en dire plus long à Votre Excellence, dont je me déclare avec respect, etc. »
Cette lettre était dictée de l’avant-veille au matin. Il y avait, par conséquent, deux jours que Johann aurait dû la recevoir.
Elle était signée d’une simple croix et d’un chiffre : 133.
— Il n’y a pas grand’chose dans celle-ci, se dit Johann ; il cherche, il espère trouver, c’est la règle… Pas un mot des deux enfants… Voyons les autres.
Johann décacheta la seconde lettre. Celle-ci était un peu plus longue. Voici ce qu’elle contenait :
« J’ai bien travaillé depuis hier. Je suis novice encore à ce métier d’espion, et bien vieux pour faire un apprentissage ; mais le but qui est devant mes yeux me soutient.
« Il faut que les enfants de mon maître aient du pain.
« J’ai appris plusieurs choses. Je juge qu’elles vous paraîtront importantes. J’irai vous les dire ce soir. »
— Ce soir ! s’interrompit Johann ; voyons la date.
La lettre était datée de la veille.
— C’était hier ! s’écria-t-il ; il est venu hier.
Il y avait dans son accent une très vive inquiétude.
« Je vous prie instamment, continuait la lettre, de vouloir bien me faire introduire auprès de vous ; hier, j’ai frappé en vain à votre porte privée… »
— Il est venu aussi avant-hier ! s’interrompit encore Johann Spurzheim.
Et il fit un geste de violent dépit.
La lettre s’achevait ainsi :
« J’ai absolument besoin de Votre Excellence, ou tout autre membre du gouvernement du roi à qui je puisse faire ma déclaration.
« Je baise les mains de Votre Excellence. »
Et une croix pour signature avec le chiffre 133.
— Ou tout autre membre du gouvernement du roi !… répéta le directeur d’une voix altérée.
Sa main tremblait si fort quand il prit la troisième lettre, qu’il eut de la peine à la décacheter. D’un coup d’oeil avide, il la parcourut d’un bout à l’autre. Elle était datée du matin même de ce jour. Elle disait :
« J’ai trouvé encore une fois fermée la porte de Votre Excellence.
« Je veux attendre jusqu’à ce soir avant de m’adresser à un autre que vous.
« Passé ce soir, je suis dans l’intention d’aller tout droit au ministre d’État ou au roi lui-même… »
Vous eussiez entendu distinctement les dents de Johann Spurzheim claquer les unes contre les autres, au fond de sa guérite, car il venait de lire la phrase suivante :
« À dix heures précises, je frapperai à la petite porte de votre cabinet… »
Un blasphème s’étouffa dans la gorge de Johann.
— Il est venu !… gronda-t-il ; à dix heures !… Il est onze heures et demie !… Peut-être qu’en ce moment même il est chez le ministre d’État… ou chez le roi !… Je suis perdu ! acheva-t-il.
Il froissa d’abord la lettre avec une véritable rage, mais, se ravisant bientôt, il la repassa sur son genou pour en terminer la lecture.
« J’ai deux raisons pour en agir ainsi, poursuivait son correspondant mystérieux : d’abord, j’en sais trop long pour garder plus longtemps le silence.
« Je puis dire que je sais tout.
« En second lieu, j’ai besoin, horriblement besoin ! Les deux enfants de mon maître ont faim. »
Ici, une croix comme dans les deux autres lettres et le chiffre 133.
La croix et le chiffre étaient tout au bas de la page.
Johann allait déchirer le papier avec fureur, lorsqu’il aperçut au-dessus de la croix, sur l’extrême rebord de la lettre, les quatre majuscules qui invitent à tourner la page. Il la tourna ; au revers, quelques mots étaient encore écrits. Johann lut :
« Si Votre Excellence ne pouvait m’attendre à dix heures, je ferais une dernière démarche et je reviendrais à onze heures et demie, sachant que le ministre d’État et le roi passeront toute la nuit au palais Doria-Doria. »
Johann Spurzheim respira longuement. Il jeta un regard rapide vers la pendule, qui, juste à ce moment, sonna la demie de onze heures. Au même instant, on frappa trois coups timides et discrets à la porte dont Johann venait d’enlever le verrou.
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