Chapitre 6 Le numéro 133
Le premier mouvement de Johann fut de fouiller précipitamment dans son sein. Sa main y rencontra une clef suspendue à un cordonnet de soie. Son oeil brilla. C’était tout ce qu’il lui fallait sans doute, car il prononça d’une voix assurée :
— Entrez !
La porte s’ouvrit aussitôt, montrant un long et obscur couloir au bout duquel on apercevait un réverbère lointain.
La personne qui entra avait l’air d’un vieillard. Cependant, à le regarder bien, on pouvait deviner que cette taille avait été courbée plus encore par la fatigue et le chagrin que par l’âge. Ses yeux, timides et bons, gardaient une sorte de jeunesse sous les touffes grisonnantes de ses sourcils, et ses cheveux presque blancs encadraient un front exempt de rides.
Quand cet homme eut refermé la porte derrière lui, son regard fit le tour du cabinet, cherchant le maître de céans.
Ce regard était humble et craintif. L’homme avait pour vêtement un costume complet de paysan sicilien, qui accusait de trop longs services. C’était propre, mais usé jusqu’à la corde et prêt à tomber en lambeaux. Il tenait à la main son chapeau, de cette façon qui demande grâce.
Il n’y avait pas besoin d’être un observateur pour interpréter l’expression de cette physionomie et donner un sens à l’ensemble de cette pauvre tournure. Dans cet homme, tout parlait d’espoirs perdus, de dénuement, de souffrance.
Son regard ne rencontra rien que les sombres tentures du cabinet, lequel était plus austère encore dans son ameublement, s’il est possible, que la chambre à coucher du seigneur Johann Spurzheim. On ne voyait personne dans cette grande pièce muette où la lampe ne trouvait, pour réfléchir sa lumière, que les moulures de l’ébène polie, et les cadres rougis de deux ou trois vieux tableaux de l’école espagnole.
Le nouveau venu, surpris de cette solitude, s’arrêta au milieu de la chambre, et demanda :
— Le seigneur Johann Spurzheim n’est-il point ici ?
Une voix cassée lui répondit :
— Approchez de la table.
D’où venait cette voix ? Le nouvel arrivant cherchait en vain à le deviner.
Johann répéta avec impatience :
— Approchez de la table !
Et, comme en parlant il avait frappé les parois de sa niche, celle-ci remua. Le pauvre homme comprit qu’il y avait quelqu’un là-dedans. Il s’avança courbé en deux.
Johann lui dit durement :
— Asseyez-vous là, près de la lampe.
— Seigneur… murmura le pauvre homme.
— Asseyez-vous ! répéta Johann impérieusement ; j’aime à voir clair sur le visage de ceux que j’interroge.
Le pauvre homme put penser que, du moins, le seigneur Spurzheim n’aimait pas à être vu.
Son regard timide s’étant tourné, en effet, vers l’ouverture de la guérite, le pauvre homme ne vit rien qu’un trou sombre, au fond duquel une forme indistincte s’agitait. Il s’assit et mit son chapeau entre ses jambes.
Par tous pays, le malheur a les mêmes gestes. On dirait qu’il essaye de se ramasser en lui-même pour tenir le moins de place possible.
— Levez la tête ! ordonna Johann, et regardez de mon côté.
Le pauvre homme obéit. Les rayons de la lampe tombaient d’aplomb sur son crâne, où blanchissaient de rares cheveux.
C’était une de ces braves têtes de vieux serviteurs, comme on n’en voit plus guère que dans les tableaux et dans les livres. La race des bons vieux serviteurs est éteinte. Les yeux de celui-ci peignaient la tristesse douce et résignée. Il avait les traits beaux, mais l’énergie manquait. Il fallait, pour faire naître la volonté virile chez cette débonnaire créature, le dévouement poussé jusqu’à l’héroïsme.
Au fond de sa guérite, Johann Spurzheim le dévorait des yeux. Le connaissait-il, et cette vue réveillait-elle en lui quelque lointain souvenir ? Il passa sa main sur son menton pointu à deux ou trois reprises. Ses lèvres blêmes remuèrent sans produire aucun son. Il se disait à lui-même :
— C’est lui !… c’est bien lui !… Est-ce que j’ai vieilli autant que cela ?…
À cette question, le seigneur Johann Spurzheim ne put répondre que par la négative. Nous savons qu’il ne se faisait jamais de mauvais compliments.
— C’est vous qui êtes le numéro 133 ? demanda-t-il brusquement et tout haut.
— Oui, seigneur, répondit le pauvre homme.
— C’est vous qui m’avez écrit ces trois lettres coup sur coup ?
— Oui, seigneur.
— Qui vous a porté à me faire votre première demande pour entrer dans la police royale ?
— Le besoin.
— Avez-vous fait déjà le métier d’espion quelque part ?
La tête de l’agent de police numéro 133 se releva soudain si fière, que vous auriez eu de la peine à le reconnaître. Mais ce mouvement de l’honnêteté révoltée ne dura qu’une seconde.
Le front du pauvre homme s’inclina de nouveau sur sa poitrine, tandis qu’il répondait simplement et doucement :
— Non, seigneur, jamais.
— Vous êtes bien vieux, l’ami, grommela Johann dans son trou, pour commencer votre apprentissage.
— Seigneur, répliqua le numéro 133, s’il ne se fût agi que de moi, je serais mort avant de l’entreprendre… mais j’ai deux enfants…
— Vous ne me comprenez pas ! interrompit le directeur de la police royale ; que m’importent vos deux enfants et vous ? Je dis qu’à votre âge on n’a plus cette souplesse, cette activité…
— Que Votre Excellence veuille bien entendre mon rapport, interrompit le pauvre homme à son tour ; je ne prétends pas être bien habile… mais d’anciennes relations… et le hasard… m’ont servi à ce point que je puis mettre le gouvernement du roi sur les traces de toute une armée de malfaiteurs.
— Ce qui vous manque, l’ami, ricana Johann, ce n’est pas du moins la bonne opinion de vous-même… Voyons vos renseignements.
Le numéro 133 prit dans sa poche un vieux portefeuille usé et l’ouvrit.
— Avant de commencer, dit Spurzheim comme si une idée lui fût tout à coup venue : avez-vous trouvé, acheté ou volé ce cachet qui vous sert à fermer vos lettres ?
— Mon pauvre cachet !… En le vendant, j’aurais eu du pain pour les enfants !… mais je n’ai plus que cela !…
Ses yeux humides ne voulaient plus lire l’écriture tracée sur ses tablettes :
— Seigneur, dit-il, j’en ai long à vous apprendre, et j’espère que vous traiterez favorablement un malheureux. Je ne sais pas marchander ; je vous dirai tout d’un seul coup, certain qu’un digne magistrat, comme vous l’êtes, n’abusera point de ma bonne foi… Souvenez-vous que j’ai une lourde charge…
Johann frappa du pied. Le numéro 133 s’interrompit aussitôt et commença.
— À l’heure où je vous parle, seigneur, et si vous vous hâtez, il est peut-être encore temps d’y mettre ordre, un hardi jeune homme, qui a parcouru jadis la Sicile et les Calabres sous le nom de chevalier d’Athol, et qui sert ou commande aujourd’hui les Compagnons du Silence, rôde autour du Castel-Vecchio pour délivrer le prisonnier qu’on doit exécuter demain… Il est suivi par une femme qui porte le costume de marchande d’oranges, et des milliers de mystérieux soldats n’attendent qu’un signe de sa main…
— Passe ! fit dédaigneusement Johann ; le dernier de mes commis sait où prendre Beldemonio et Fiamma, sa maîtresse.
— Pourquoi donc ne les prend-on pas ? demanda l’agent avec naïveté.
— Tu n’es pas bon chasseur, l’ami, si tu ne sais distinguer le halbran appelant du halbran sauvage…
— Quoi ! s’écria le numéro 133, Beldemonio serait avec vous !
Johann éclata de rire.
— Crois-tu donc que nous t’avons attendu pour avoir une police ? dit-il. Ton renseignement ne vaut pas un denier tournois… passe !
— Seigneur, je vous prie de m’excuser : l’expérience viendra…
— Quand l’expérience sera venue, ami 133, répliqua Johann, tu sauras qu’il n’est pas bon de menacer un homme tel que moi… Dans tes lettres, dont le style serait pardonnable à peine pour un enfant, tu parles du ministre d’État et du roi… Tous ceux qui ont essayé d’aller directement à l’un ou à l’autre ont mal fini, je t’en préviens !
— M’est-il permis de demander pourquoi, seigneur ?
— Parce que je n’aime pas cela, repartit Johann sèchement.
— Seigneur, il suffit… J’ignorais…
— Marche et dépêche-toi !
Le numéro 133 reprit d’une voix un peu tremblante :
— Quand j’ai osé vous écrire pour la première fois, seigneur, j’avais mon plan. Je savais que Sa Majesté le roi Ferdinand, le prince François et vous, par conséquent, vous étiez très fort préoccupés de cette association ténébreuse et puissante…
— Pas de grands mots, l’ami… au fait !
— En bon italien ; seigneur, repartit l’agent, qui se cabra sous ces dures paroles, je savais que l’histoire de Mario Monteleone revient sur l’eau à la cour.
— Et tu la connais, cette affaire ?
— Un peu, seigneur.
— Ce n’est pas assez.
— Laissez-moi dire, je vous prie… Le roi n’ignore plus que l’origine de la confrérie du silence est là-dedans… Le roi sait quel brigandage s’est caché sous le masque de la vengeance… Le roi cherche les Compagnons du Silence pour les punir ; mais il cherche la veuve et les enfants de Mario Monteleone pour leur rendre leurs titres et leurs biens.
— Et comptes-tu gagner ton argent en espionnant le roi, l’ami ?
— Laissez-moi dire, seigneur, répéta le numéro 133 d’un ton soumis mais ferme ; je compte gagner mon argent en servant le roi dans ses désirs et dans ses volontés… Vous ne m’effrayez pas, parce que je sais que sous votre rudesse se cache une haute équité ainsi qu’un profond dévouement à nos princes… Voulez-vous que je vous parle de la veuve et des enfants de Mario, comte de Monteleone ?
Johann ne répondit pas tout de suite, parce qu’il sentit que son émotion tremblerait dans sa voix. C’était dans ces moments que la guérite lui rendait de précieux services. Sans la guérite, le numéro 133 eût vu sa maigre face tressaillir et un éclair s’allumer dans ses yeux.
— Parle, dit enfin Spurzheim en affectant l’indifférence.
— Les deux enfants de Mario Monteleone n’ont jamais reçu la moindre marque d’intérêt de ces prétendus vengeurs de leur père, les Compagnons du Silence…
— Depuis combien de temps ont-ils quitté la Sicile ?
— Ah !… fit l’agent interdit, Votre Excellence sait qu’ils ont habité la Sicile ?
— Mon Excellence en sait plus long que toi sur toutes choses, l’ami, et tu me parais destiné à voir qu’il n’est pas très facile de tromper Mon Excellence… Je sais qu’il y avait naguère en Sicile un jeune garçon, et une jeune fille, élevés par un quidam du nom de Manuele Giudicelli… Ce brave a fait des démarches autrefois à la cour… Mais, pour réclamer un héritage, il faut des titres… Ce Manuele Giudicelli n’a jamais pu en fournir.
En disant cela, Johann dardait son regard aigu sur le numéro 133. Je ne sais quelle idée venait de traverser en ce moment la cervelle de celui-ci, mais il eût donné deux palettes de son sang pour distinguer le visage du directeur de la police royale. Vain désir ! Des deux côtés de la guérite, Johann avait ramené les rideaux de soie verte qui étaient censés protéger sa vue faible contre les reflets trop vifs de la lampe. Il était littéralement invisible.
— Ce qu’on n’a pu faire un jour, on le fait le lendemain, murmura le numéro 133.
Ce qui motiva cette question de Johann :
— As-tu donc quelque accointance avec ce Manuele Giudicelli ?
— Non, répondit l’agent sans hésiter.
Et il y eut un silence.
— Est-ce tout ce que tu avais à me dire ?
— À Dieu ne plaise, seigneur ! s’écria le numéro 133, car je craindrais de n’avoir point, jusqu’à présent, mérité mon salaire… or, il me faut un salaire… Il me le faut à tout prix !
— Je t’écoute… mais dis-moi d’abord si ces deux jeunes gens, dont nous parlions tout à l’heure, sont présentement à Naples.
— Seigneur, repartit le numéro 133, mes deux enfants à moi, ou plutôt les deux enfants de mes anciens maîtres ont été élevés auprès de Catane, dans le même village que ceux-ci… voilà comment j’ai connu ces jeunes gens qu’on dit être les héritiers du Monteleone… Je ne leur porte d’intérêt que pour l’amitié qui était entre eux et mes enfants… La dernière fois que je les ai vus, c’était là-bas dans la Calabre ultérieure deuxième, au hameau du Martorello.
— Qu’allais-tu faire dans ce pays-là ?
— C’est sur la route de Sicile… j’amenais mes enfants de Catane à Naples.
— Alors, tes enfants à toi, sont ici ?
— Oui, seigneur.
— Passe !… et ne perdons plus notre temps.
Le numéro 133 se recueillit durant une seconde.
— Si le gouvernement du roi peut nier l’identité du fils et de la fille de Mario Monteleone, reprit-il, parce qu’ils ne sont pas porteurs de leur acte de naissance, il n’en est pas de même, je suppose, pour la veuve du noble comte…
— Tu connaîtrais sa retraite ! s’écria Johann avec une vivacité qu’il regretta aussitôt, car il s’empressa d’ajouter :
— Mais voilà vingt fois que des imposteurs nous parlent de celle-là !
— Je ne suis pas un imposteur, prononça simplement le numéro 133.
— Et que veux-tu me dire de la veuve de Monteleone ?
— Je veux dire qu’elle est à Naples.
Il entendit que Spurzheim bondissait sur son siège.
— En es-tu sûr ? demanda celui-ci.
– J’en suis parfaitement sûr.
— Qui te l’a dit ?
— Je l’ai vue.
— Quand l’as-tu vue ?
— Ce matin.
— Aux environs du ministère d’État ?
— Sur le port même.
Johann mit son doigt sur son front entre ses deux yeux et tomba dans une rêverie profonde.
— Pauvre Barbe ! pensait-il ; ce n’est pas de ma faute… à l’heure qu’il est, ma boîte de pastilles doit être sur sa table de nuit.
Comme si le hasard eût voulu répondre à ce doute qui passait dans sa rêverie, on frappa légèrement à la porte intérieure du cabinet, à celle par où Pier Falcone était sorti et que Johann avait naguère fermée lui-même au verrou.
C’était Pier Falcone qui revenait, il n’y avait pas à en douter.
— Quoi de nouveau ami ? lui cria Johann de sa place.
Et il ajouta par précaution :
— Je ne suis pas seul.
— Votre commission est faite, seigneur, répondit Falcone.
— C’est bien… c’est très bien, ami… Allez m’attendre dans ma chambre à coucher ; je suis à vous.
On entendit le docteur remonter l’escalier.
— Ce que tu me dis doit être vrai, mon camarade, reprit Spurzheim en s’adressant à l’agent ; mais tu n’as pas de bonheur un autre me l’avait dit avant toi.
— Cet autre vous avait-il appris aussi d’où vient la comtesse de Monteleone, seigneur ?
— Non ! s’écria Spurzheim vivement ; j’avoue que voici du nouveau.
— J’espère apprendre à Votre Excellence des choses encore plus importantes, repartit le numéro 133. Maria des Amalfi vient de France.
— Elle y est restée longtemps ?
— Depuis le jour du mois de novembre dernier où l’on célébra l’anniversaire de Monteleone en la basilique del Corpo-Santo.
— Elle fut enlevée cette nuit-là même ?
— Elle fut embarquée le lendemain.
— Et ce voyage de France avait un but ?
— Un grand but… Il est, à Marseille, un praticien célèbre, le docteur Daniel Bach, élève et compatriote de cet immense génie, Samuel Hahnemann, qui vient de créer une science nouvelle… Daniel Bach, ainsi que son maître, a des armes inconnues pour combattre ces fléaux ennemis de l’homme : la maladie, la folie, la mort…
— Halte ! ordonna Johann.
Il s’agitait dans sa guérite.
— Prends une plume et du papier sur mon bureau, ajouta-t-il ; ce médecin a fait de belles cures ?
— Il a guéri la comtesse de Monteleone de sa folie, répliqua l’agent.
Johann laissa échapper une exclamation de surprise. Si le numéro 133 eût pu le voir en ce moment, il aurait à coup sûr éprouvé de la peine à bien définir l’expression de sa physionomie. Il y avait là du plaisir et de l’embarras à la fois.
— Ce sera plus difficile ! murmura-t-il entre ses dents ; je regretterai la pauvre Barbe !
— J’ai la plume et le papier, seigneur, dit l’agent.
— Écris-moi lisiblement, exactement surtout, le nom et l’adresse de ce médecin de Marseille… Je connais quelqu’un qui est très malade… bien qu’il ne soit pas menacé de mort.
L’agent écrivit :
« Le docteur Daniel Bach, rue des Chartreux, n∘ 4. »
Johann ne lui demanda point comment il connaissait cette adresse. Il lui dit :
— L’ami, rien que pour ce renseignement. Je suis ton débiteur ; tu seras récompensé ; continue.
— J’ai dit tout ce que je sais à cet égard, seigneur.
— Comment ! se récria Johann, tu ignores le nom de celui qui a embarqué la comtesse Maria pour la France ?
— Je l’ignore.
— Et qui l’a ramenée ?
— Le patron du Pausilippe.
– Pour le compte de qui ?
— Je le lui ai demandé, seigneur… Il a refusé de le dire.
— Je l’interrogerai demain.
— Il est parti ce soir.
— Maria des Amalfi était-elle seule à bord ?
— Seule avec une camériste… ou plutôt une demoiselle de compagnie.
— Tu l’as vue, celle-là ?
— Oui, seigneur.
— Son signalement ?
— Jeune, alerte, vive, rieuse, brune, très jolie.
— Pas de signe particulier ?
— Le dessous des paupières marqué comme les filles de race zingare… Les sourcils forts… du poil follet à la lèvre.
Johann réfléchissait.
— Tu fais bien les signalements, mon camarade, dit-il ; et personne n’est venu les recevoir au môle ?
— Si fait, seigneur.
— Un homme ?
— Un jeune homme.
— Le connais-tu ?
— Non, seigneur. Et j’ai fait de vains efforts pour le reconnaître.
— Y a-t-il longtemps que tu es à Naples ?
— Huit jours.
— Alors il est étonnant que tu ne connaisses pas encore celui dont tu parles.
— Vous le connaissez donc, vous, seigneur ? demanda l’agent, dont les yeux exprimèrent la curiosité la plus vive.
— Peut-être, mon camarade… Comment est-il fait, ton jeune homme ?
— Grand, élégant, fier, et d’une beauté que je n’ai encore vue à personne.
— Les gens du peuple qui étaient là partageaient donc ton ignorance ?
— Au contraire, seigneur… On le connaissait si bien, que chacun m’a ri au nez quand j’ai demandé son nom.
— Et comment le désignaient-ils entre eux ?
— Ils l’appelaient le prince.
Johann sourit derrière l’abri de sa guérite.
— L’ami, dit-il, je crois connaître notre homme… Mais, toi, je t’engage à prendre garde !… tu me caches quelque chose.
— Vous vous trompez, seigneur.
— D’après l’intérêt que tu portes à la comtesse de Monteleone, intérêt que tu m’as laissé voir, il est impossible, tu m’entends bien, impossible que tu n’aies point fait effort pour suivre son mystérieux chevalier.
Depuis quelques minutes, la voix du directeur de la police royale se voilait de plus en plus. Il avait dans sa retraite obscure de petites toux sèches et courtes. Depuis une grande heure, cet homme, qu’on n’aurait pas cru capable de réciter un Ave jusqu’au bout, agissait et parlait sans relâche.
Malgré la vaillance extraordinaire de sa nature morale, sa faiblesse le domptait.
— Seigneur, lui répondit cependant l’agent, vous avez deviné juste. J’ai essayé de suivre celui qu’on appelait le prince, et, malgré la rapidité de son magnifique attelage, j’avais réussi à ne le point perdre de vue… mais il m’est arrivé quelque chose en chemin, et j’allais tout naturellement raconter cet incident à Votre Excellence.
« J’ai un vieil ami qui est employé au ministère d’État. Au ministère d’État, on s’occupe d’une bien grosse affaire.
— Quelle affaire, mon camarade ? demanda Johann négligemment.
— On s’occupe, seigneur, de rassembler les pièces d’un procès qu’on doit faire à un homme très puissant qui remplit de très hautes fonctions… et qu’on soupçonne de trahir la confiance du gouvernement et du roi.
Les parois du confessionnal remuèrent. Johann avait dû violemment tressaillir.
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