Chapitre 7 La fin de l’interrogatoire
Il paraîtrait que le seigneur Johann Spurzheim s’intéressait à ce haut dignitaire qu’on soupçonnait d’avoir trahi la confiance du gouvernement du roi, car il reprit :
— Raconte-moi cela en détail, mon camarade… Les vieux employés sont bavards… Ton ami du ministère d’État doit t’en avoir dit long au sujet de cette grosse affaire.
Malgré l’abri qui le cachait, malgré le ton d’indifférence qu’il donnait à sa voix, Johann n’aurait pas réussi à dissimuler son émotion, s’il eût été en face d’un observateur ; mais le numéro 133 n’était pas un très subtil observateur. Il avait, en outre, grande hâte d’en finir, car sa présence était nécessaire ailleurs. En troisième lieu, il est certain que l’altération de la voix de Johann Spurzheim avait eu lieu graduellement. Le numéro 133 s’en apercevait depuis longtemps déjà, et pouvait confondre ces deux faits : la fatigue croissante du directeur de la police royale et son trouble subit.
— C’est que… murmura l’agent embarrassé, on m’a confié cela sous le secret, Excellence !
— C’est donc bien grave ? dit le directeur.
— Cela me paraît excessivement grave.
— A-t-on prononcé devant toi le nom de ce fonctionnaire ?
— Non, seigneur.
— T’a-t-on désigné sa charge ?
— En aucune façon.
Johann respira dans son trou.
— L’ami, reprit-il sans avoir besoin de jouer la comédie cette fois, je suis harassé de fatigue… Notre entretien a déjà trop duré… je ne veux pas d’un agent comme vous, à qui il faut tirer les paroles du corps… Vous refusez par le fait de répondre à mes questions ; en conséquence, vous ne méritez aucun salaire : retirez-vous et que Dieu vous garde !
Le pauvre numéro 133 resta tout abasourdi. Ses paupières battirent, brûlées qu’elles étaient par des larmes.
— Seigneur ! seigneur ! s’écria-t-il, ayez pitié de moi ! ne me renvoyez pas !… Il est bien vrai que je ne suis pas un espion ordinaire… je vends ma conscience à cette heure que je regretterai toute ma vie, parce que je ne trouve pas à vendre ce qui me reste de sang !… J’ai voulu me faire soldat, seigneur ; on a regardé mon front chauve, et l’on s’est moqué de moi… J’ai voulu travailler ; on a regardé mes bras amaigris et mes mains tremblantes, on s’est encore moqué de moi… J’ai voulu demander l’aumône ; je suis mauvais mendiant, personne ne m’a donné l’obole… Seigneur ! je vous dirai tout ce que je sais : au nom du Dieu de miséricorde, ne me renvoyez pas les mains vides !
Il est douteux pour nous que le seigneur Johann Spurzheim se souciât beaucoup du Dieu de miséricorde.
— Parle donc, mon camarade, répondit-il pourtant, et ne me force plus à t’interroger sans cesse… Je te l’ai dit : si je suis content de toi, tu seras payé généreusement.
— Seigneur, reprit le numéro 133 après s’être un instant recueilli, je vais vous raconter tout ce qui s’est passé entre moi et mon vieil ami… Je suivais de mon mieux l’équipage en question, lorsque, au bas de la rue de Tolède, j’ai entendu qu’on m’appelait par mon nom… Vous n’exigez pas, je pense, que je vous dise celui du pauvre employé ?…
— Non, mille fois non !… abrège !
« – Toi qui es Calabrais, m’a-t-il dit, ne reconnaîtrais-tu point Battista Giubetti, l’ancien véturin de Monteleone ?
« J’ai répondu :
« – Je le connaissais autrefois.
« – Sais-tu où il demeure ?
« – Il y a des mois que je ne l’ai vu, et j’ignorais sa présence à Naples.
« – Le pauvre diable, m’a dit mon ancien camarade, a quitté le pays après avoir perdu sa femme, Giannina la jolie, qui lui fut enlevée par un de ces sinistres coquins, les cavalieri ferraï.
« – Lequel ? demandai-je, car j’ai connu les coquins dont il parlait.
« – Le capitaine Luca Tristani.
« – Et pourquoi cherches-tu Battista Giubetti ?
« – Parce qu’il a été Compagnon du Silence et qu’il a juré la vendetta contre ses anciens maîtres… Je ne connais que lui qui puisse nous traduire un chiffre dont nous sommes gravement embarrassés.
— Écris-moi ce nom de Battista Giubetti, ordonna Johann, au-dessous du nom du médecin marseillais ; j’ai dû le rencontrer dans mes voyages au travers de l’Italie du Sud… C’était un gai luron, n’est-ce pas ?
— Un beau jeune homme, seigneur, joyeux en effet, comme tous ceux qui ont bonne conscience, avant qu’on lui eût tué son bonheur.
— Écris… Je compte faire quelque chose pour ce pauvre Battista… Après ?
— Votre Excellence a bon coeur !… murmura l’agent tout attendri.
Puis il continua :
— J’ignorais l’adresse de Giubetti ; mais une idée venait de naître en moi… À une époque déjà bien éloignée, alors que les Compagnons du Silence s’appelaient les frères du charbon et du fer, j’ai été initié à leurs mystères…
— Ah ! ah ! fit Johann comme malgré lui.
— Oui, seigneur… mais c’était alors une association de chrétiens gouvernés par un juste… Il y a encore dans les Calabres des gens qui se souviennent de cela… Le saint Mario Monteleone n’avait qu’un ennemi : la misère, fille de la paresse et du vice
— Passe ! passe ! fit Johann.
— Comme je n’avais qu’une pensée, poursuivit l’agent, gagner de l’argent par quelque moyen que ce fût, je dis à mon homme :
« – Si vous voulez, j’essayerai de traduire votre chiffre.
« – Tu le pourrais ? s’écria-t-il.
« – Si c’est l’ancien chiffre des cavalieri ferraï,répondis-je, oui, je le pourrais.
« – Et tu nous en donnerais la clef ?
« J’hésitai un instant, seigneur ; mais, comme, en définitive, les gens qui se servent maintenant de ce chiffre sont d’odieux bandits, je pensai que je le pouvais en conscience.
— L’ami, dit Johann avec onction, tu es un honnête homme, et j’approuve ta conduite sans réserve.
— J’en suis bien heureux, seigneur, et l’approbation d’un homme tel que vous me va jusqu’au fond de l’âme… Mon vieux camarade avait sur lui les pièces pour le cas où il eût réussi à trouver le Battista Giubetti… Nous entrâmes à la Corona di Ferroen passant, il me les montra… C’était bien le chiffre des cavalieri ferraï...
– Et les pièces ? demanda Johann.
— Les pièces consistaient en quatre notes, deux de Londres, une de Paris, une de Marseille…
— Adressées à qui ?
— Au grand dignitaire en question.
— Alors tu sais son nom ?
— Seigneur, chacune de ces pièces avait dû parvenir sous pli, et je n’ai pas vu les enveloppes.
— Bien trouvé, l’ami, dit Johann, si ce n’est pas la vérité.
— C’est l’exacte vérité, seigneur, répondit le numéro 133.
Johann reprit :
— Comment ces pièces, dont nous allons reparler tout à l’heure, étaient-elles tombées entre les mains de ton vieux camarade ?
— C’est bien simple, seigneur… Le haut dignitaire est absent du ministère d’État, où il a son service… Un voyage ou autre, je ne sais… Les pièces lui ont été adressées au ministère, et la première a été décachetée par erreur…
— Les autres à dessein ?
— Bien entendu, comme toutes celles qui lui parviendront désormais.
— Parfait ! Revenons aux pièces… Tu les as traduites séance tenante ?
— Non, seigneur… Il y a bien du temps, voyez-vous que toutes ces choses étaient sorties de ma mémoire… J’ai prié mon ami de me confier les pièces, afin que je pusse dresser ma clef à tête reposée et faire la traduction.
— Combien as-tu demandé de temps, pour cela ?
— Un jour.
— Tu dois les rendre demain matin ?
— Précisément, seigneur.
— Alors, s’écria Johann avec un singulier accent de triomphe, tu les as sur toi… Donne-les !
Le numéro 133, pris au piège de ses propres paroles, n’obéit pas cependant.
— Seigneur, répondit-il, cela m’est impossible… Le métier que je fais en ce moment peut n’être pas celui d’un homme d’honneur… Mais j’ai de l’honneur… Les pièces ne m’appartiennent pas… Si on veut les prendre par la force, je les défendrai jusqu’à la mort.
Johann eut dans l’ombre de sa guérite son petit rire sec et cassé.
— Moitié espion, grommela-t-il, moitié chevalier errant ! Tu es un drôle de corps, l’ami, et tu m’amuses… On ne te prendra point tes paperasses par la force, sois tranquille… Seulement, tu vas m’en dire le contenu.
— Seigneur…
— Ah !… pas de réplique cette fois, prononça durement le directeur de la police royale.
Il ajouta pendant que le pauvre diable hésitait :
— Fou que tu es ! penses-tu que je ne sache pas toutes ces choses mieux que toi ?… L’employé qui t’a donné ces pièces est le vieux Benedetto Guerra : il sort d’ici, et c’est à cause de sa présence que je t’ai laissé frapper en vain tout à l’heure.
L’agent n’avait aucun moyen de savoir que le directeur faisait là un effronté mensonge. Son mandant, était en effet, le vieux Benedetto Guerra. En ceci, Johann frappait juste.
— S’il en est ainsi, seigneur, dit l’agent avec un reste de répugnance, je n’ai plus rien à vous cacher… Point n’est besoin de vous conter l’histoire, puisque vous la savez…
— Les pièces, interrompit Johann ; montre-moi les pièces, ou donne-m’en lecture, à ton choix.
Le numéro 133 ouvrit une case de son portefeuille et y prit cinq carrés de papier dont il déplia le premier.
— Ceci est la clef, dit-il.
— Voyons la clef, fit Johann, qui étouffa un bâillement.
Ce qu’il en disait là, c’était pour soutenir son rôle.
— La clef est formée, reprit l’agent, des lettres composant le premier vers de la chanson de Fioravante, qui sert aussi d’appel et de mot d’ordre aux Compagnons du Silence : Amici, alliegre andiamo alla pena !Si Votre Excellence veut l’alphabet, le voici.
Johann tendit la main hors de la guérite. À l’aspect de cette main grise, ridée, racornie, horriblement décharnée et qui réellement semblait sortir de la tombe, l’agent laissa tomber la feuille et poussa un cri d’étonnement.
— Ramasse cela, dit Johann avec son rire strident : je n’ai pas les doigts potelés, c’est vrai… mais je suis tout nerfs, mon camarade, et je souhaite que tu vives aussi vieux que moi !
Le numéro 133 ramassa la feuille et la lui donna. Cette feuille contenait seulement l’alphabet du silence ainsi ordonné : les lettres de l’alphabet ordinaire en regard des lettres cabalistiques, qui toutes étaient des capitales :
a –A
j –E
s –M2
b –M
k –G
t – O
c –l
l – R
u – A5
d – C
m – E2
v – L3
e –I2
n –A3
x – L4
f – A2
o – N
y – A5
g – L
p – D
z – P
h – L2
q –I4
i – I3
r –A4
— Curieux ! dit Johann après y avoir jeté un coup d’oeil ; très curieux !… Il me semble que j’ai sur moi plusieurs pièces écrites de cette façon. C’était pour moi du sanscrit… Vous êtes un homme très précieux, mon camarade !… Désormais, le gouvernement du roi va surprendre aisément tous les secrets de ces misérables.
— On l’espère, répondit l’agent, qui se voyait grandir.
La main cadavéreuse sortit une seconde fois de l’ombre. Elle tenait un papier autre que celui donné par le numéro 133.
— C’est le même chiffre ! s’écria celui-ci dès qu’il y eut porté les yeux.
— On m’en apporte comme cela de temps en temps, prononça Johann du bout des lèvres, veuillez me déchiffrer celui-là, qu’on a saisi à la poste depuis peu.
Le numéro 133 épela les premiers mots et pâlit.
— Eh bien ?… fit le directeur de la police royale. Lisez tout haut : je veux savoir.
Son oeil, demi-clos, d’où s’échappait un rayon véritablement satanique, couvait le pauvre agent, qui tremblait.
Il lut cependant :
« On prévient David Heimer que Manuele Giudicelli est à Naples avec les deux enfants de Catano. »
— David Heimer ! s’écria Johann feignant la surprise ; c’était un des chevaliers forgerons !
— Nous le trouverons, seigneur ! s’écria de son côté l’agent avec une singulière passion ; de par Dieu ! s’il est à Naples, il ne nous échappera pas !
— Vous le connaissez ? demanda Johann.
— Si je le connais !… si je connais David Heimer !…
— Vous avez contre lui quelque animosité personnelle ?
Le sang avait monté aux joues de l’agent, qui faisait de visibles efforts pour garder son calme.
— Que Dieu me pardonne ! murmura-t-il ; je ne puis mentir… je le hais jusqu’à la mort !
Johann tournait doucement ses pouces dans son confessionnal et souriait. C’était un sourire de chat-tigre.
— Voyons la première pièce, seigneur, répondit l’agent, elle est datée de Londres. Elle annonce à ce correspondant inconnu, le haut dignitaire, qu’un diamant d’un prix inestimable, le Pundjaub,soustrait par un mineur des carrières du Mogol, a été offert au roi d’Angleterre par le conseil de la Compagnie des Indes, et que le diamant est à la taille chez un célèbre lapidaire de Paris. Elle demande si Sa Majesté le roi Ferdinand de Naples achèterait ce diamant, au cas où l’on parviendrait à le détourner. Cette première lettre est signée Brown. Elle a dû nécessiter une réponse.
— J’ai une copie de la réponse, dit Johann.
Il ajouta presque aussitôt après :
— Ces pauvres gens du ministère d’État ont cru faire une bien belle découverte !…
— Je vous fais observer, seigneur, repartit l’agent, que Leurs Seigneuries ne savent pas même de quoi il s’agit… C’est moi qui dois leur porter demain le mot de l’énigme. Leurs soupçons ne se portent que sur le haut fonctionnaire…
Le rire de Johann se fit entendre.
— Alors, dit-il, tu es bien sûr qu’ils n’ont pas la moindre connaissance de l’affaire ?
— Pas la moindre.
Johann prit dans son sein cette petite clef qui pendait à son cou par un cordon de soie. Il l’approcha d’une serrure placée à portée de sa main dans la paroi du confessionnal. Mais il ne l’y introduisit point encore, et, se ravisant :
— Voyons les autres pièces, dit-il.
— La seconde, répondit l’agent, est datée de Paris et signée du même nom de Brown. Elle porte en substance qu’il en a coûté quinze cents louis pour faire fabriquer et tailler un diamant faux exactement semblable au Pundjaub ;que le diamant faux a été substitué au véritable Pundjaubdans le laboratoire du lapidaire, et qu’on attend de l’argent pour le diriger sur Naples.
— N’y a-t-il pas une petite croix à l’encre rouge sur l’original ? demanda Johann.
— Elle a passé sous les yeux de Son Excellence ! s’exclama l’agent stupéfait.
— Ah ! que le roi est bien servi par les habiles du ministère d’État ! murmura Spurzheim avec un suprême dédain. À la troisième !
— Datée de Marseille, seigneur, et signée Brown. Le faux diamant est parti pour Londres, le vrai voyage sur la route de Naples. On le cédera à Sa Majesté, moyennant une somme de quinze cent mille ducats, au change de quatre francs vingt-cinq centimes le ducat, argent de France.
— Ce qui donne six millions trois cent soixante-quinze mille francs, dit Johann. Ce n’est pas cher pour un diamant de cent soixante-seize carats. À présent, voyons la quatrième pièce.
— Elle porte en note, dit l’agent, Ne doit être communiquée à personne, pas même aux maîtres du silence.
Johann s’agita sur son fauteuil et laissa échapper ces paroles :
— Je ne la connais pas, moi, cette quatrième pièce !
— Cette quatrième pièce, dit le numéro 133, ne porte ni signature ni suscription. Elle n’a point été saisie avec les autres. On l’a trouvée au logis d’un marin du port, qui n’a pu être arrêté et qui se nomme Sansovina.
— Et que dit-elle ? fit Spurzheim avec impatience.
— Quelque chose de très étrange, seigneur. Elle dit que ce Brown, déjà parti de Marseille et en route pour Naples, croit de bonne foi être porteur du vrai diamant le Pundjaub.
— Et qu’il se trompe ?
— Et qu’il se trompe ! le véritable Pundjaub étant vendu à l’empereur de Russie pour la somme de quatre millions de roubles.
— À la bonne heure ! s’écria Johann, nous en savons assez, mon camarade. Mets tes papiers dans ta poche : je n’en ai que faire. C’est moi maintenant qui vais t’apprendre quelque chose. Mais, auparavant, je veux te payer, car tu t’es montré un serviteur intelligent et soumis. Tiens-tu à me cacher ton nom ?
— J’y tiens absolument, seigneur.
La clef de Johann grinça dans la serrure.
— À ton aise, à ton aise, fit-il, cependant il faut que je sache où t’adresser mes messages, en cas que j’aie besoin de toi ?
— Je n’ai point de logis, seigneur, répondit l’agent.
— Tu couches à la belle étoile ?
— Toutes les nuits au sotto-portico Saint-Antoine.
— Beau pays que celui de Naples ! dit Johann en tournant la clef dans sa serrure, qui permet de semblables habitudes ! Et si on t’écrivait chez tes enfants ?
— Cela me parviendrait, seigneur.
— Ils ne couchent donc pas à la belle étoile ?
— Oh ! seigneur ! fit le pauvre homme d’un ton blessé.
— Où logent-ils ?
— Dans la maison des Folquieri, rue de Mantoue.
— Écris-moi cela, mon camarade, au-dessous du nom de ce Battista Giubetti. Je n’ai pas de mémoire.
Pendant que l’agent écrivait, il entendit un bruit de pièces d’or.
Et il pensa, le coeur content :
— Demain, les enfants auront du pain !
Dans sa guérite, Johann Spurzheim avait ouvert cette armoire intérieure ou caisse dont nous avons parlé déjà. C’est là-dedans que l’or avait tinté. Mais, au lieu d’y prendre de l’or, Johann en avait retiré un objet de volume assez considérable et de forme singulière. C’était une sorte de boîte terminée par un bâton de deux pieds de longueur. Johann se mit à manoeuvrer une vis qui était au centre de la boîte. Il s’y reprit à plusieurs fois parce que la fatigue l’accablait. En travaillant, il disait :
— Ces bonnes gens du ministère d’État seront bien surpris demain quand tu leur apprendras le contenu de ces pièces.
— Son Excellence avait quelque chose à me dire, interrompit l’agent, qui se relevait après avoir écrit l’adresse de ses enfants.
— C’est juste. Tu pourras faire ton profit de cela si tu veux. C’est à moi, mon camarade, à moi, directeur de la police royale, que les pièces étaient adressées.
— À vous, seigneur ! s’écria le numéro 133 stupéfait, mais alors ?
— Mais alors, mon pauvre garçon, ces manchots du ministère d’État en seront pour leur courte honte. J’ai déjà en mon pouvoir ce Brown et son faux diamant.
Il avait appuyé la boîte contre son épaule, le bâton se dirigeait vers la poitrine de l’agent. On eût dit, en vérité, que le directeur de la police royale mettait le pauvre homme en joue avec ce bizarre appareil.
— Ce n’est pas tout, reprit-il, outre l’argent que je vais te compter et que tu mérites si bien, mon camarade, je puis te donner une bonne nouvelle.
De sa main gauche il remua l’or au fond de la caisse.
L’agent s’approcha involontairement à ce bruit. Il était tout ému, ce pauvre homme. Une idée fixe lui emplissait le coeur : ses enfants ! Cet or qu’on remuait, c’était pour ses enfants ! pour ses enfants qui se mouraient dans la misère désolée !…
— Ce David Heimer que tu hais et que tu cherches, poursuivit Johann, il est malade, il n’a plus que le souffle ! Il te suffirait d’un geste pour l’écraser.
— Vous savez où il est, seigneur ?
— Il est ici, mon camarade, à deux pas de toi. C’est moi !
L’agent fit un mouvement comme pour s’élancer. Johann pesa sur une languette sans cesser de le tenir en joue avec son étrange mécanique. L’agent tomba en portant ses deux mains à sa poitrine et en poussant un faible cri, un seul. La mécanique avait produit un petit sifflement semblable au coup de piston de la machine pneumatique.
Un silence de quelques instants, silence de mort peut-on dire, régna dans le cabinet du directeur de la police royale, puis on entendit qu’il soupirait, puis encore son rire de crécelle.
— Je suis plus fort qu’eux, murmura-t-il. Je les enterrerai tous !
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