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Chapitre 9 L’allée noire

Johann avait entrepris un grand travail, c’était de soulever la tête du baron d’Altamonte pour relever le rideau qui était engagé dessous et l’en couvrir. Il avait saisi à deux mains l’abondante chevelure du mort, et halait dessus, comme disent les marins, de toute sa force. La sueur découlait de son front, mais il était joyeux !

— C’est vrai, murmura-t-il, je ne suis pas bien robuste. Mais à quoi leur sert leur vigueur ? J’ai raison d’eux tous les uns après les autres. Ils tombent à la file comme des capucins de cartes. Je l’ai abattu, celui-là, en duel, on peut le dire ! et quel coup ! La balle a dû lui percer le centre du coeur !

Le rideau était enfin dégagé. Il mit Felice Tavola, son cher frère, sous le même couvert que le pauvre diable timbré du numéro 133 et se releva en ajoutant :

— J’ai manqué pourtant de ne pas pouvoir tourner cette coquine de vis, j’y mettrai de l’huile !

— On ne passe pas ! prononça distinctement au-dessous la voix du soldat qui sans doute faisait sentinelle à l’entrée de la rue.

Johann prêta l’oreille vivement pour saisir la réponse. Il n’y eut point de réponse.

— À l’autre maintenant ! fit-il en se traînant vers sa guérite ; qu’on dise que je suis un homme de loisir ! Ah ! la pauvre Barbe me comprenait. Je suis triste en songeant que je ne lui raconterai point tout ce que j’ai fait cette nuit. Je la regretterai !

Il s’interrompit et ajouta, incapable qu’il était de ne point railler ses victimes.

— Mais comment se fait-il que ma pauvre Barbe, qui était fée, n’ait point prévu ce qui lui arrive cette nuit ?

Il se caressa le menton en souriant, malgré sa mélancolie.

Nous sommes forcés de quitter pour un instant le cabinet où le seigneur Johann Spurzheim avait si activement employé son temps, pour aller voir ce qui se passait dans la rue entre la sentinelle et ce nouveau venu, dont la présence semblait être encore attendue par ce terrible directeur de la police royale.

Peut-être que la béquille allait siffler et foudroyer pour la troisième fois. C’était une curiosité que cette béquille. On en fabrique de semblables à Rome depuis le temps de Cosme Libranius, qui envoya le premier fusil à vent au prince de Condé, sous Henri IV. Les carabines à vent, de provenance romaine, se chargent d’air par l’effet combiné d’une manivelle à roue et d’une vis de pression produisant l’effet d’une pompe foulante.

L’homme à qui le soldat venait de dire : « On ne passe pas ! » descendait d’un équipage élégant et riche, attelé de deux très beaux chevaux français. L’équipage était arrêté à quelque cinquante pas de là, devant la porte principale de l’hôtel du seigneur directeur.

L’allée étroite et longue, où nous avons jeté un coup d’oeil et au bout de laquelle brillait un lointain réverbère, n’était point, bien entendu, cette entrée principale. Ce n’était pas même l’abord normal des bureaux et communs. Les anciens propriétaires de l’hôtel l’avaient fait percer, au travers des bâtiments donnant sur la place pour le service d’une salle de bains privés, dont Johann Spurzheim avait fait son cabinet. Plusieurs portes communiquant avec les bureaux s’ouvraient néanmoins sur cette avenue.

Le bruit courait à Naples que bien des grands seigneurs s’engageaient, une fois la nuit venue, dans cette allée toute noire et venaient causer en particulier avec le seigneur Johann. On parlait de hautes et saines volées de coups de canne distribuées à quelques curieux impertinents qui s’étaient glissés là uniquement pour voir ou pour savoir.

Il fallait un mot d’ordre ou un numéro.

L’imagination napolitaine, qui n’y va pas par quatre chemins quand il s’agit d’inventer de bizarres détails, avait pavé ce passage de trappes, de pièges, d’obstacles de toute sorte. Comme il y faisait presque aussi sombre en plein jour qu’à minuit et que jamais, au grand jamais, on n’y avait vu briller aucune lumière, les plus hardis badauds n’avaient point osé braver les périls inconnus d’une pareille excursion. On regardait en passant, on ne voyait absolument rien, à cause de quoi on devinait une multitude de choses.

La voiture était restée à la garde d’un valet devant la porte principale. Le maître s’était dirigé à grands pas vers l’allée sombre. Le cocher et le valet de pied, grand gaillard vêtu d’une façon hétéroclite, étaient entrés bras-dessus bras-dessous dans les bureaux.

Le maître portait, du reste, un uniforme qu’on n’est point accoutumé à trouver dans de si somptueux équipages. Il avait les calzoni rouges et collants des pêcheurs du port, la ceinture et la chemise, voilà tout. Aucune coiffure ne cachait ses beaux cheveux d’un blond fauve, qu’on semblait avoir voulu coller modestement le long de ses tempes.

Tel était, si nous en avons gardé fidèle mémoire, le costume que Beldemonio portait sous la soutanelle empruntée par lui dans la mansarde de ces deux enfants qu’il avait empêchés de mourir ; la soutanelle du jeune saint, de ce bon petit abbé qui avait coutume d’aller veiller les malades, la nuit, à l’hôpital des pauvres. Pour découvrir la supercherie, le bon lieutenant suisse n’aurait eu qu’à écarter les pans de la soutanelle. Mais on ne s’avise jamais de tout. Le maître du riche équipage s’introduisait dans l’allée, sombre et semée d’embûches, qui conduisait au cabinet du seigneur Johann Spurzheim.

Son costume actuel ne prêtait guère à lui donner physionomie de grand seigneur, et, pourtant il avait noble mine, malgré ses bras de chemise et ses calzoni de pêcheur.

Soit qu’il ne connût pas ces prétendus périls de l’allée noire, soit qu’il les méprisât, vous l’eussiez vu entrer sans hésiter et d’un pas rapide. Il n’alla pas loin. Un mousquet placé en travers arrêta presque aussitôt sa marche.

— Qui vive ? demanda-t-il.

L’homme qui tenait le fusil se prit à rire.

— C’est moi qui devrais t’adresser cette question, l’ami, répondit-il.

— Je suis attendu par le directeur de la police royale.

— C’est possible, mais nous avons notre consigne.

Beldemonio saisit le fusil et voulut l’écarter. Au bruit de la lutte, quatre ou cinq crosses de fusil sonnèrent brusquement sur les dalles de l’avenue et ce fut alors que le lieutenant cria d’une voix forte :

— On ne passe pas !

Beldemonio lâcha le fusil que déjà il tenait à deux mains et interrogea :

— Qui commande ici ?

Tous ces gens, parqués dans la galerie depuis une demi-heure, avaient leurs yeux habitués à l’obscurité. Ils pouvaient distinguer le costume de ce nouveau venu et le prenaient pour un homme du peuple, entré là par erreur, ou tout au plus pour un agent de bas étage.

— Ah çà ! dit insolemment le lieutenant qui voulait devenir capitaine, ce drôle ne se permet-il pas de nous adresser des questions ?

Beldemonio, au contraire, ne voyait autour de lui que la nuit.

— C’est vous qui êtes le chef, reprit-il d’un ton qui n’allait guère avec son accoutrement, approchez, j’ai à vous parler.

— Sais-tu qui je suis, manant ? répliqua l’officier avec colère.

— Je crois reconnaître la voix du lieutenant Spinosa, dit Beldemonio, j’ai à lui parler de choses qui se sont passées la nuit dernière entre le théâtre Saint-Ferdinand et la porte de Capoue. Si le lieutenant Spinosa le désire, je dirai ces choses-là tout haut.

Non seulement le lieutenant Spinosa voulait être capitaine, mais encore, paraît-il, son intérêt n’était point que l’on causât trop haut des choses qui pouvaient s’être passées la nuit précédente entre la porte de Capoue et le théâtre Saint-Ferdinand. Il poussa les soldats à droite et à gauche pour se rapprocher du nouveau venu. Les soldats et les gens de la prison se demandaient entre eux à voix basse :

— Que s’est-il donc passé cette nuit ?

— Et pourquoi le lieutenant en veut-il faire un mystère ?

Pendant cela, le lieutenant avait rejoint le nouveau venu. Il lui saisit le bras et le serra fortement.

— Qui que tu sois, commença-t-il.

Le bras glissa entre ses doigts. Une main pesa sur son épaule. Une voix hautaine prononça dans l’ombre :

— Je vous engage à ne point perdre le respect !

On entendit cela. Toutes les oreilles s’ouvrirent avidement. À moins que ce ne fût une extravagance d’homme ivre, que pouvaient signifier ces étranges paroles ? Un homme qui ressemblait à un pêcheur du port ou à un faquin du môle, qui engageait Spinosa, un lieutenant de la garde royale, à ne point perdre le respect ! Et ceci avec un calme si plein d’autorité, que le lieutenant, jeune soldat de parade d’une proverbiale impertinence, restait désormais muet et coi devant lui.

Il y eut un silence. Le nouveau venu se pencha à l’oreille de Spinosa et prononça un mot. Un seul mot, selon toute apparence, car aussitôt on le vit se redresser. Spinosa porta rapidement la main à son schako.

— Altesse, murmura-t-il.

— Silence ! interrompit Beldemonio.

Mais l’effet était produit. Les hommes de la prison et les soldats avaient entendu qu’on l’appelait Altesse. Chacun d’eux se penchait en avant et faisait de vains efforts pour voir son visage.

Quelle était l’Altesse qui venait ainsi se perdre à minuit dans le couloir menaçant du cabinet privé du seigneur Johann Spurzheim !

— Livrez passage ! ordonna le lieutenant.

On obéit, et on fit silence. Beldemonio passa entre deux haies immobiles qu’il ne pouvait deviner qu’au bruit des respirations contenues. Quand il fut au seuil du cabinet, il se retourna et dit :

— C’est bien, lieutenant Spinosa, vous entendrez parler de moi. Vous pouvez vous retirer.

— Seigneur, répliqua l’officier avec embarras, mes ordres me défendent.

Beldemonio ouvrit la porte brusquement.

— Johann Spurzheim, prononça-t-il à voix haute, veuillez commander à ces hommes de se retirer.

Aussitôt la voix douceâtre et cassée du directeur de la police royale s’éleva.

— Retirez-vous, mes amis, dit-il, on n’a plus besoin de vous.

— Mais, fit Spinosa, le prisonnier…

— Le prisonnier est en lieu sûr, et souvenez-vous, lieutenant, que je dois rendre compte de mes actions au roi seulement !

Spinosa s’était avancé jusqu’à la porte et avait jeté un regard rapide à l’intérieur du cabinet. Il avait bien vu que le prisonnier n’était plus là.

— En avant marche ! commanda-t-il.

Les soldats descendirent le couloir en silence. Ils n’étaient pas encore au bout, que le lieutenant, incapable de se contenir, grommelait entre ses dents :

— Porporato doit être loin s’il court toujours !

— Quoi ! s’écria-t-on de toutes parts, vous penseriez ?

— Mes braves, dit le lieutenant, je n’ai pas envie de finir mes jours dans une forteresse autrichienne. Ne nous mêlons pas de ces choses-là !

On se tut. Mais le lieutenant grommelait de temps à autre.

— Ah ! si le roi savait ! si le roi savait !

Beldemonio était entré. Il referma la porte et y mit le verrou en dedans. Il traversa la pièce d’un pas rapide.

D’ordinaire, nous l’avons répété déjà plusieurs fois, ceux qui causaient avec Johann Spurzheim ne le voyaient point. Qu’il fit nuit ou jour, cela était ainsi.

La nuit, la lampe était placée de manière à ne pas enfiler la guérite, tandis que la lumière tombait d’aplomb sur le visage de la personne qui s’entretenait avec le seigneur directeur.

Le jour, on obtenait le même résultat par la façon dont le confessionnal était placé, eu égard aux fenêtres, qui ne laissaient jamais passer beaucoup de clarté.

Il paraît que Beldemonio ne voulait point de cela. En arrivant auprès de la table, il prit la lampe et la plaça juste en face de l’ouverture de la guérite. La lumière alla frapper en plein la figure de Spurzheim, qui cligna péniblement de l’oeil comme un hibou surpris dans son trou de muraille par un rayon de soleil. Beldemonio s’assit en face de lui, le dos tourné à la lumière.

Les rôles étaient changés, du reste, tout aussi bien que la mise en scène.

Cette fois, ce ne fut pas le directeur de la police royale qui interrogea.

— Pourquoi n’es-tu pas dans ton lit, David Heimer ? demanda-t-il.

— Maître, repartit Johann avec respect mais avec calme, je savais que vous deviez venir.

— Qui t’avait dit que je dusse venir ?

— Le calcul n’est pas défendu aux membres de l’association, maître, je suppose, je suis bien malade, mais j’ai toute ma tête.

— Es-tu véritablement bien malade, David Heimer ? prononça Beldemonio du ton que l’on prend pour s’adresser à soi-même des questions dans la solitude.

— Au temps où vous vous appeliez le chevalier d’Athol, seigneur, repartit Johann, nous nous sommes rencontrés deux fois. M’auriez-vous donné à vivre trois ou quatre mois que j’ai vécus depuis lors ?

— C’est justement, dit Beldemonio.

Johann Spurzheim eut un sourire triste.

— Ceux qui souhaitent ma mort, murmura-t-il, n’auront pas le temps de perdre patience.

Il s’interrompit et changea de ton.

— Mais je ne puis croire que vous souhaitiez ma mort, vous, seigneur, qui connaissez si bien mon dévouement et ma fidélité.

Il eut une légère quinte de toux. Beldemonio le regardait en face.

On ne pouvait éprouver que pitié pour cette misérable et débile créature dont la lèvre semblait toujours prête à laisser passer le dernier souffle. Et c’était, je vous le dis, un contraste pénible que de voir ce cadavre, animé d’un reste de végétation, en face de ce noble et brillant type de la beauté italienne, le chevalier d’Athol ou Beldemonio, comme vous voudrez l’appeler, le Porporato, puisqu’il avait aussi ce redoutable nom.

Ainsi, vêtu seulement d’une chemise que sa sueur mouillait, d’une paire de caleçons collants et d’une ceinture de laine, Beldemonio n’avait rien à envier aux plus opulents costumes. Ses formes paraissaient dans toute leur virile perfection et aussi les grâces hardies et souples de sa jeunesse. Ainsi éclairée à revers, sa fine taille lui donnant l’air d’avoir à peine vingt ans

Il fallait pour ramener l’idée de l’homme fait, mesurer de l’oeil le fier développement de ses tempes, admirer la carrure virile de ses épaules, entendre surtout le timbre mâle et sonore de sa voix.

— Si je souhaitais ta mort, David Heimer, commença-t-il.

Il n’acheva pas.

— Vous accomplirez bien aisément votre souhait, n’est-ce pas, maître ? fit Johann à voix basse.

Beldemonio détourna les yeux avec une sorte de dégoût. Il eut tort, car, à ce moment, Johann dardait sur lui un regard de serpent.

— Maître, poursuivit ce dernier, je voulais vous dire ceci, qui est la pure et simple vérité, j’avais calculé que l’association aurait besoin de moi cette nuit.

— Tu croyais donc que mon entreprise ne réussirait point ?

— Votre entreprise, maître, pouvait ne point réussir, l’événement l’a prouvé.

— Et attribues-tu, je te le demande, à ton Johann Spurzheim, ce mauvais succès au hasard ?

— Il n’y a que le hasard, maître, pour être plus fort que le Porporato.

Malgré lui-même, il y avait une nuance de sarcasme dans son accent. Beldemonio reporta sur lui son regard.

— Savais-tu qu’on avait changé le cachot de Felice ? demanda-t-il.

— Oui, seigneur.

— Est-ce toi qui m’en as fait prévenir ?

— Maître, vous savez bien que c’est moi.

— Savais-tu qu’on lui avait fait porter des propositions de grâce dans sa prison ?

— Sur l’honneur, s’écria Johann, je l’ignorais !

— Sur l’honneur ! répéta Beldemonio amèrement, mais je veux bien te croire, David. Réfléchis seulement à une chose, si tu peux ignorer de semblables faits, il est dangereux pour l’association de compter sur toi.

— Vous êtes sévère, maître.

— Je suis juste !

— L’état de maladie où je suis…

— Ce n’est pas un malade qu’il nous faut dans la position que tu occupes.

Les joues livides de Johann s’animèrent imperceptiblement. Ses yeux se fermèrent un instant et ses lèvres frémirent. Cependant il répondit avec calme :

— Maître, je fais de mon mieux. Si vous en savez de plus habiles et de plus actifs que moi, je suis prêt à leur céder ma place.

— Nous verrons cela, David, prononça froidement Beldemonio, il n’y a pas péril en la demeure, je ne te crois pas assez fou pour lutter contre moi. À chaque jour sa besogne, parlons de celle d’aujourd’hui. Est-ce par la porte de ton jardin que tu as fait évader Felice Tavola ?

— Non, seigneur, repartit Johann, dont la voix baissa malgré lui.

— Lui as-tu dit, interrogea de nouveau Athol, que la barque de Sansovina avait dû changer de place, et qu’elle stationnait maintenant en dehors de la ville, dans la Chiaja, en face du tombeau de Virgile ?

— Non, seigneur, répliqua pour la seconde fois Johann, je n’ai pas eu besoin de lui apprendre cela.

— Il le savait.

— Je l’ignore.

— Qu’est-ce à dire ? s’écria Beldemonio fixant déjà sur lui un regard soupçonneux et inquiet, serait-il arrivé malheur à Felice Tavola ?

— Maître, prononça Johann Spurzheim lentement et la tête haute, Felice Tavola est mort.

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