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Chapitre 5 Une nuit dans les ruines

Athol mit sa main au-devant de ses yeux et regarda la haute mer attentivement.
— Le vent est contraire, pensa-t-il, et nous avons deux heures…

Il se dirigea d’un pas rapide vers le hameau formé par les cabanes des pêcheurs. Sa pensée avait tourné. Il y avait maintenant un feu sombre dans ses yeux.

— Pourquoi cette route plutôt qu’une autre ? se disait-il. Je ne sais… mais il y a là un secret… Quelque chose de plus fort que ma volonté même m’entraîne dans cette voie… Ce que je ne sais pas, je le saurai !

La porte de la première cabane était grande ouverte, il y entra. La cabane était solitaire. Il en ressortit pour s’introduire dans une autre qui était déserte également. Il appela ; personne ne lui répondit.

Dans la troisième cabane, autour de laquelle un petit jardin fleurissait, il y avait une pelle et une pioche. Il cria de nouveau : point de réponse encore. Comme il s’étonnait de ce silence, une pensée lui vint :

— C’est le 15 octobre, se dit-il ; je sais où ils sont.

N’ayant point d’espoir de trouver à qui parler, il prit la pelle et la pioche, car c’était précisément là ce qu’il venait chercher, et laissa en échange sur la crédence une once d’or de six ducats.

Cela fait, il reprit sa route vers le nord, portant toujours sa valise sous le bras. Il ne rencontra pas une âme depuis le hameau jusqu’à cette guérite de garde-côte, qui marquait l’entrée en grève de la petite rivière la Brentola.

— Voilà notre affaire ! murmura-t-il. Pauvre saint homme de Monteleone ! Si j’avais eu un pareil père !

Au lieu de tourner le roc qui fait la pointe de cette sorte de chaussée naturelle dont l’obstacle force la Brentola à courir en biais jusqu’à la grève, il escalada le roc et se prit à regarder tout autour de lui. À sa droite, la petite rivière, encaissée, coulait silencieusement parmi les glaïeuls ; à sa gauche, au contraire, elle formait un large éventail, composé d’une grande quantité de petits filets d’eau qui allaient s’éparpillant dans les sables.

— À un quart de lieue d’ici, pensa-t-il, je trouverai le barrage et les forges… des ruines sans doute… mais enfin quelque chose, quand le diable y serait !

Avant de quitter le petit promontoire, il entra dans la guérite et s’assit sur une pierre que le pauvre douanier y avait mise sans doute pour passer plus commodément les heures de faction. De là, on dominait la mer et les îles.

— Il y a bien des coquillages, grommela notre bel Athol, qui dédaigneraient une pareille existence Mais j’entends d’ici le pauvre diable dont j’occupe momentanément la place. Il doit dire pour s’excuser vis-à-vis de lui-même : « Il faut bien vivre !… » Étrange paradoxe… J’aime mieux ces moines austères qui s’en vont répétant : « Il faut bien mourir !… » Vivre ! reprit-il en se levant brusquement ; aimer ! briller… vite et beaucoup !… Mourir, d’un coup de foudre, quand la coupe est épuisée…

Il tourna la guérite et grimpa sur la petite coupole écrasée qui en formait le toit. De là, il dirigea de nouveau son regard attentif vers la mer Tyrrhénienne, dont la brise ridait les eaux empourprées par le soleil couchant. Un nuage descendit sur son front. Mais tout à coup son oeil s’éclaira. Il venait d’apercevoir une felouque légère qui virait de bord sous le vent de Stromboli. Elle était juste au milieu de cet éblouissant éventail formé par les rayons répercutés du soleil. C’était pour cela qu’Athol ne l’avait pas aperçue tout de suite.

— Voyons s’ils ont de bons yeux ! dit-il avec toute sa gaieté revenue.

Il attacha son mouchoir blanc au bout du manche de sa bêche et l’éleva au-dessus de sa tête. La brise se saisit de la toile et fit flotter les plis de ce microscopique pavillon. Quelques minutes se passèrent.

— Ruggieri est à chercher sa longue-vue ! dit Athol en riant.

Comme il achevait, un large drapeau noir flotta à la corne de la felouque.

— Bien, mes garçons, bien ! s’écria joyeusement Athol ; si vous serrez le vent, vous arriverez à l’heure !

Il agita son mouchoir, comme pour répondre à un signal, et sauta à bas de la guérite. L’instant d’après, il descendait du monticule et remontait le cours de la rivière en dedans. Le sentier était fort obstrué, bien qu’il gardât ces ornières profondes, marques d’une ancienne exploitation. Au bout de dix minutes de marche, le sol de la vallée s’exhaussa brusquement. La rivière avait une demi-douzaine de chutes successives, les unes de deux, les autres de trois et quatre palmes napolitains. À la hauteur de la cinquième chute, le marais créé par l’ancien barrage commençait. L’horizon s’élargissait en même temps, et de grands bouquets de mûriers, qui, certes, n’avaient point poussé dans un marécage, indiquaient le changement que le sol avait subi. Athol regardait chaque objet avec intérêt. Il cherchait évidemment à s’orienter, ou plutôt on eût dit que, dans ce lieu qui lui était inconnu, il faisait la chasse à je ne sais quels mystérieux jalons.

— Ce brave Battista ne mentait point, murmura-t-il enfin avec une nuance de désappointement dans la voix ; il n’y a pardieu rien !… absolument rien dans ce Martorello maudit ! Un ancien habitant de cette vallée s’y reconnaîtrait peut-être ; mais, moi, je perds ma peine !

Il s’arrêta au sommet d’un talus qui dominait le marécage, et dont le revers se couvrait d’aloès serpentins et de cactus en fleurs. Au pied du talus, un amas de briques blanches baignait dans la vase et se cachait presque au milieu des hautes herbes. Il prit, dans le compartiment réservé de son portefeuille, un papier jauni et sali, couvert d’une écriture très fine. Au verso, il y avait une sorte de dessin à la plume grossièrement exécuté. Cela ressemblait à un plan. Athol l’examina minutieusement.

— C’était immense, ces forges ! pensa-t-il tout haut ; c’était une vraie ville !… Mais comment se retrouver là-dedans ?… Il ne reste pas un pouce de muraille au-dessus du sol.

Comme il achevait, sa vue fut attirée par une masse grisâtre qui gisait parmi les joncs. Il s’approcha : c’était une croix de pierre, creusée au point d’intersection des deux branches et portant une petite madone dans cette niche.

— La croix est sur le plan ! s’écria-t-il ; j’ai un point de départ : je dois trouver désormais !

Il revint au talus qui s’élevait, poudreux et brûlé par le soleil, au milieu de cette mer de boue. Il y étendit son plan et se prit à le pointer. Tout en travaillant, il songeait et il disait :

— Mon coeur bat : je m’intéresse à ceci plus qu’il n’est croyable !… Depuis le commencement jusqu’à la fin, cette aventure a pour moi quelque chose d’étrange et de solennel !… C’est un fait ; comment expliquer ce fait, moi qui ai passé sans émoi parmi tant d’autres aventures bien plus bizarres, bien plus saisissantes ?… Comment expliquer les efforts que j’ai faits, au travers d’une vie si tourmentée, pour trouver cet obscur serviteur, ce Manuele à qui était adressée la lettre du mort ? Et comment expliquer cette joie puérile que j’ai ressentie en déposant à son chevet, dans l’hôtellerie de Salerne, cette lettre que j’ai gardée sept ans comme un importun dépôt ? Il était absent. Ne l’ai-je pas attendu quatre heures durant ? N’ai-je pas regretté de partir sans l’avoir vu, comme s’il se fût agi de mon meilleur ami ? Pourquoi ? Qu’est-ce pour moi, ce pauvre homme, et que me font ces choses ? Je n’ai rien de commun, rien, avec ce Mario Monteleone. Je ne l’ai jamais rencontré en son vivant ; pourquoi son fantôme a-t-il si souvent visité mes nuits ? Pourquoi son nom prononcé me fait-il tressaillir ? Pourquoi son souvenir est-il en moi comme celui d’un maître vénéré ? M’aurait-il reconnu pour son disciple, lui qui était pur, lui qui était saint ?… Comment se fait-il que, moi qui ai négligé en ma vie tant d’importants devoirs, je n’aie eu repos ni trêve avant d’avoir accompli ce commandement qui montait des profondeurs d’une tombe ? Comment se fait-il que, moi qui ai dissipé tant de trésors, j’aie gardé ce papier, trouvé par hasard ? Comment se fait-il enfin que, moi, l’oublieux et l’inconstant, je n’aie jamais perdu un seul jour la mémoire de ce cachot en deuil où restait le dernier soupir du juste ? Et que me voici, après des années, seul, dans cette ville assassinée, courant après je ne sais quoi, comme un rêveur ou comme un fou ?

Il passa le revers de sa main sur son front, où il y avait des gouttes de sueur.

— C’est que, se répondit-il à lui-même, je voudrais en vain le nier, si je n’agis pas ici contre ma volonté, j’agis du moins en dehors de ma volonté… Une force qui n’est pas moi-même, mais qui n’est pas hostile à moi-même, puisque l’idée de la révolte ne m’est jamais venue, me pousse, et je marche… c’est le destin… c’est Dieu… et je suis sûr que je suis ici en face de quelque chose de grand : que cette chose soit un trésor ou que cette chose soit un secret !…

On parle ainsi au-dedans de soi d’abord ; puis la pensée se formule et les mots prononcés tombent des lèvres. Les monologues de théâtre ne sont un mensonge que parce qu’on les commence à voix haute.

Athol avait dit avec feu cette dernière phrase, et son émotion était au comble.

Les gens comme lui écoutent leurs impressions. L’imprévu, le heurté de leur vie jette leur pensée à chaque instant dans des gammes inconnues aux sages. Ils espèrent davantage. Leur existence, qui est un roman, agrandit sans cesse le domaine de la réalité.

Il est certain qu’Athol poursuivait en ce lieu une de ces deux choses et peut-être toutes les deux : un trésor, un secret. Un froid passa dans ses veines lorsqu’il entendit, au milieu des roseaux et des herbes agités par la brise du soir, un son vague et prolongé qui ressemblait à un éclat de rire.

Le soleil se cachait déjà derrière la montagne et le crépuscule descendait rapidement.

— Y a-t-il quelqu’un ici ? demanda-t-il en se levant tout droit.

Point de réponse. Le vent seul désormais bruissait dans les hautes herbes.

— Quand on fait métier d’enfant, murmura notre aventurier, on devient peureux comme l’enfance… Je cherche une aiguille dans une botte de foin… il est bien juste que j’entende les glaïeuls éclater de rire !

— Voyons ! s’interrompit-il, le pavillon de plaisance était au centre du grand mur, au sud-ouest de la forge… Si je savais seulement où était la forge…

— Ici ! prononça distinctement une voix qui sortait du massif de mûriers auquel Athol tournait le dos en ce moment.

Il ne fit qu’un bond et gagna le bosquet. Le jour n’était pas encore assez bas pour qu’il fût possible de se cacher dans ce lieu, qui était plus découvert que le reste du marécage. Athol ne vit cependant personne. En revanche, il découvrit à droite des mûriers, chose qui jusqu’alors lui avait échappé, un vaste parallélogramme tracé au ras du sol par les assises d’un gros mur. Un édifice très considérable avait dû s’élever en ce lieu.

— Lutin, dit-il tout haut, grand merci !… Nous finirons bien par trouver, si tu y mets un peu de complaisance !

Le vent fraîchissait et criait dans les branchages des mûriers. C’était tout. Rien d’humain ne se mêlait aux bruits de la vallée. Athol monta sur le tronc de l’un des arbres qui s’était couché à demi, parce que l’humidité avait noyé ses racines. Il regarda tout autour de lui.

— Le pavillon de plaisance devait être là ! dit-il en choisissant de l’oeil un petit monticule, situé entre le bosquet et le talus où il avait laissé son plan, sa pelle et sa pioche.

— Non, répondit très distinctement la voix de l’être invisible qui avait parlé déjà.

— Où donc ? demanda notre jeune aventurier.

La voix prononça comme elle l’avait fait une fois :

— Ici !

Le regard d’Athol suivit le son. Il vit, avec une indicible stupéfaction, une forme humaine qui semblait de marbre, tant sa blancheur était éclatante. Cela ressemblait à une femme. Le crépuscule n’avait déjà plus que de vagues lueurs. La femme était debout, sur le talus, à la place même où Athol s’était reposé naguère.

— Restez ! ne fuyez pas ! dit-il, car il lui semblait que ce rêve allait s’évanouir.

En même temps, il se dirigea vers le talus, non plus en courant, mais de ce pas timide et plein de précautions que prennent les enfants pour ne pas effrayer le papillon brillant, objet de leur convoitise. La vision ne bougea pas. C’était une femme, en effet. Aux dernières clartés du crépuscule, on la voyait belle et grande, vêtue d’une robe blanche et d’une sorte de mante de la même couleur. Un voile blanc, qu’elle retenait d’une main, flottait autour de sa tête pâle, couverte de grands cheveux noirs.

— Et pourquoi fuirais-je, seigneur ? dit-elle en étendant son bras vers Athol. Vous étiez noble et bon quand j’étais vivante… vous m’aimiez… Ne me souviens-je pas que vous aviez des larmes de tendresse dans les yeux le jour où nous échangeâmes nos coeurs devant l’autel de la très sainte Vierge Marie en l’église de Corpo-Santo ?… Vous êtes resté jeune et beau, vous, Mario Monteleone… Mais, excepté vous, tout est ici comme moi… comme moi qui suis morte !

— Une folle ! pensa notre aventurier, qui n’était pas d’humeur à se bercer longtemps avec des idées de l’autre monde.

Et cependant le nom de Mario Monteleone, prononcé en ce lieu, produisait sur lui une impression extraordinaire. La folle, car c’était bien réellement une pauvre insensée, reprit avec lenteur :

— Cela ne m’étonne point, que tu ne reconnaisses pas ta femme, comte… puisque tu ne reconnais pas ta maison !

Le vent prit le voile blanc et le fit flotter en longs plis autour de son visage. Elle croisa ses bras sur sa poitrine. Athol était au pied du talus et la contemplait. Il disait :

— Quelle a dû être la merveilleuse beauté de cette femme !

Mais, voulant au moins profiter de sa manie, il lui demanda :

— C’était bien ici le pavillon de plaisance ?

— Oui, répondit-elle avec un sourire triste.

Puis elle ajouta :

— De quoi peut-il se souvenir, s’il a oublié cela !

— Et, sous le pavillon de plaisance, demanda encore Athol, il y a un réduit souterrain ?

— Un frais réduit, murmura la folle ; le soir des noces, il était tout embaumé de fleurs…

— En creusant la terre à l’endroit où je suis, dit le jeune aventurier, trouverais-je ce réduit ?

La folle descendit le talus. Son pied sembla tâter le sol.

— Là ! dit-elle enfin en marquant une place du bout de son orteil.

Athol saisit sa pioche et commença incontinent à travailler. La lune, à son premier quartier, se montra parmi les branches des arbres. La folle s’assit sur le talus.

— Tu étais fort autrefois, dit-elle ; mais les pierres de la voûte sont si lourdes !… Et que viens-tu chercher dans cette tombe ?

Après une douzaine de coups, le pic sonna contre le marbre.

— N’y a-t-il pas une entrée ? s’écria Athol, le front déjà baigné de sueur.

La folle eut un sourire.

— Je ne pleure plus jamais… murmura-t-elle ; et pour cela, il m’a fallu bien souffrir… souffrir et mourir… Mais je me souviens, moi !… Comment as-tu perdu la mémoire ?

Athol lâcha son pic et vint lui prendre la main. Elle se laissa faire. Athol eut froid comme au contact d’une main de pierre.

— Je vous en prie, dit-il doucement, enseignez-moi où il faut que je creuse pour trouver l’entrée…

La folle regarda d’un oeil fixe et terne.

— Quoi ! fit-elle, tu ne te souviens pas ?… C’est pourtant toi qui fis sceller la porte le jour où je mourus. Tu voulais que le temple de nos jeunes amours fût fermé à tout jamais comme une tombe. Ah ! tu m’as bien aimée !…

Sa tête se pencha sur son sein et ses grands cheveux inondèrent son visage.

— Quels sont les motifs de Dieu ? murmura-t-elle. Celui qui devrait être maintenant un vieillard a des boucles de soie autour d’un front sans rides…

Puis, se redressant tout à coup :

— Es-tu bien Mario Monteleone ? demanda-t-elle.

Avant qu’Athol pût répondre, un coup de feu retentit et se prolongea dans le silence de la vallée. Presque en même temps, un son lointain vibra, tantôt enflé, tantôt mourant, selon le caprice du vent qui l’apportait au fond du Martorello. C’étaient les cloches du couvent. Elles tintaient le glas. Au coup de feu, la folle tressaillit violemment. Puis elle se prit à écouter le son des cloches en se frottant les yeux comme au sortir d’un rêve. Elle regardait le jeune aventurier avec une sorte de terreur.

— Qu’est cela ? demanda-t-il.

— C’est la vengeance, murmura la folle ; et c’est la prière… Qui venge-t-on ?… Un mort… Pour qui prie-t-on ?… Pour un mort…

Elle tremblait de tous ses membres et se reculait.

— Le mort qu’on venge… prononça-t-elle avec effort, le mort que l’on prie… c’est toi… c’est toi !…

Athol la vit chanceler et s’élança pour la soutenir.

— Pour toi le meurtre, murmura-t-elle ; le glas pour toi !… Voilà que je me souviens !… Il y a sept ans qu’on t’a mis en terre !…

Elle se pressa la tête à deux mains.

— Oh !… oh !… oh !… fit-elle en trois cris déchirants ; j’ai peur de n’être pas morte !… Si je n’étais que folle… Mes enfants !…. qui m’a parlé de mes enfants ?…

Ses bras retombèrent le long de ses flancs. Le vent apporta le son des cloches plus net et plus fort.

— J’y vais ! j’y vais !… répondit la folle à cet appel ; on ne commencera pas sans moi qui suis la veuve !…

Sa robe blanche glissa entre les mains d’Athol. Elle s’évanouit comme une vision. Athol, qui la cherchait de l’oeil entre les troncs des mûriers, vit ses longs voiles flotter au vent sur les roches de la falaise. L’instant d’après, elle avait disparu dans la nuit. Athol demeura immobile. Ses yeux pensifs se baissèrent, puis sa tête s’inclina. Il fut muet pendant plusieurs minutes.

— Ses enfants !… murmura-t-il enfin ; il y avait des enfants… oui… je savais cela… L’aîné arrive à l’âge d’homme… la jeune fille touche encore aux années de l’enfance. Celle-ci est leur mère… celle-ci a perdu la raison le jour où l’on a mis du ciment au marbre de cette porte !…

Son talon frappa la pierre, qui rendit un son sourd.

Sa pioche reposait à terre. Il s’appuyait sur le manche sans songer à travailler désormais.

— Sont-ils morts ou vivants ? reprit-il après un assez long silence ; les a-t-on tués ?… et pourquoi a-t-on laissé vivre cette femme ? Ah ! ah ! s’interrompit-il en riant avec effort, suis-je ici pour moi-même ou pour d’autres ? Vais-je me faire décidément redresseur de torts et chevalier de la Table ronde ?… Suis-je le tuteur des orphelins ? Vais-je m’embarrasser dans cette diabolique histoire ?…

Il saisit sa pioche avec colère, mais il ne frappa point encore.

— Et quand cela serait ! murmura-t-il ; la première émotion grave et bonne qu’ait éprouvé mon coeur, je la dois au testament de ce saint homme qui est maintenant un martyr aux pieds de Dieu… Il ne m’était pas adressé… Je l’ai eu par l’effort de ma volonté, après sept jours et sept nuits d’étude pour déchiffrer cette inscription en caractères mystérieux tracés sur les murs de la prison… Elle est là transcrite avec mon sang, car je n’avais pas d’encre dans ce cachot, transcrite sur le col empesé de ma chemise… Et je la relis souvent, parce qu’elle me dit qu’il y a là-haut une âme qui prie pour moi.

Il prit dans son portefeuille un carré de linge empesé, sur lequel de bizarres caractères étaient écrits et ressortaient en rouge pâle. Ces caractères étaient ainsi disposés :

RA EL2A4A3I3I2A4I2 L3NRNA3OI2 EI2 E2NA2OI3RI2 NA3I2I2M3O M2NA5M2RA OA4NI2M2I3I2E2I2 D3I2A4A4I2

A INE2DOI2A4 EI2 RA DNA40I2.

Au-dessous, il y avait en lettres ordinaires :

« Au nom du Dieu tout-puissant, devine toi-même, ou porte ces caractères à l’un des cavalieri ferraï.Si tu fais cela, fusses-tu voleur ou meurtrier, Monteleone priera pour toi ! »

— Je ne m’adressai point aux cavalieri ferraï,reprit Athol avec un sourire de victoire ; je cherchai : j’avais le temps, j’étais prisonnier et au secret… Je trouvai la clef de ce mystérieux grimoire, et je pus lire ces mots :

« La dernière volonté de Monteleone est sous la troisième pierre, à compter de la porte.

« Sous la pierre, je trouvai la lettre adressée à Manuele avec cet écrit, où le pauvre homme avait tracé, la nuit même de sa mort, le plan de ces ruines. Enfant perdu que j’étais alors, je n’avais pas même l’idée de Dieu, puisque l’idée de Dieu, qui surgit en moi tout à coup, m’étonna et révolta mon orgueil. Je me souviens bien de cela. Qui m’aurait parlé de Dieu ? J’avais été, jusqu’à ce jour, tantôt avec les zingari du pays de Bari, tantôt avec les pirates de la mer Ionienne, tantôt avec les contrebandiers de la côte de France. Mais je savais l’histoire de Monteleone, le bienfaiteur de tout un peuple. Les zingari me l’avaient dite, les contrebandiers aussi, et aussi les pirates. Et il me sembla que c’était une marque de la volonté du ciel, que je fusse arrivé le premier dans ce cachot du Pizzo qui avait eu le dernier soupir du juste.

« Un juste, en effet, car son heure suprême avait été tout entière à la soumission envers Dieu qui le frappait. Il disait dans l’écrit déposé sous la troisième dalle :

« J’étais trop heureux : Dieu m’a frappé deux fois dans mon bonheur. Il m’a enlevé mon premier-né alors que, rajeuni par l’amour d’un ange, je m’endormais au sein d’une égoïste félicité… Je me suis réveillé : j’ai travaillé pour ceux qui m’entouraient, mais la colère du ciel n’était pas encore fléchie… Mes enfants, mes deux enfants bien-aimés, qui étaient le coeur de ma chère femme, ont emporté sa raison… J’ai vu ceux qui m’aimaient, Barbe, ma cousine, et mes autres parents, me regarder en pitié, moi qu’ils avaient envié, peut-être. Ainsi firent les amis de Job. Maintenant que la compassion de Dieu m’appelle vers lui, parce que je n’ai plus rien à espérer sur la terre, est-ce l’heure de murmurer ?… Aux yeux du monde, le châtiment qui me frappe est injuste, car je meurs fidèle à Ferdinand de Bourbon, mon seigneur et mon roi… À mes yeux, c’est le glaive de la clémence qui me touche.

« Je recommande ma femme à mes amis. Elle ne souffre plus… J’espère bientôt la revoir en une meilleure patrie.

« Je vais retrouver mes enfants s’ils sont morts… mon fils aîné, qui serait maintenant un jeune homme, et ces deux pauvres petits, délices et martyrs de leur mère… S’ils sont vivants, que la miséricorde divine leur suscite un protecteur !… Je voudrais les léguer à Barbe, ma pieuse parente, ou à quelqu’un de mes amis… Mais Dieu permet parfois qu’un étranger… Je les laisse à la garde du Sauveur et de la Vierge Marie…

Athol avait laissé tomber sa pioche. Son oeil suivait les lignes tracées sur le papier. Dans ces belles nuits de l’Italie méridionale, on peut lire aisément aux rayons de la lune ; il lisait. Il lui semblait que ces sept années avaient passé comme un rêve. N’était-ce pas hier qu’il avait lu ce testament pour la première fois ?

C’est que la vie d’Athol était, en effet, comme un songe. Jeune qu’il était, il avait épuisé déjà toutes les souffrances et toutes les ivresses. Les jours passent vite pour ceux dont l’existence est un tourbillon, Athol avait vécu un siècle en quelques années, un siècle de périls témérairement bravés, un siècle de folles orgies et de victoires amoureuses, un siècle de batailles et de molle volupté. Et ce siècle lui apparaissait comme un jour.

Elles étaient rares, les heures où il se recueillait ainsi en lui-même. N’accusez pas sa lenteur ; n’accusez pas le Juif errant s’il peut tromper l’oeil de l’ange, et reposer un instant au bord de la route la fatigue de sa marche éternelle. C’était un révolté. L’effort de sa révolte s’était fait jusqu’alors à l’aveugle. Il avait poussé droit devant lui comme le sanglier qui perce le fourré impénétrable. Il avait vaincu pour la frivole joie de vaincre, et sans regarder au-delà de l’obstacle avant de le briser. Le moment était pour lui solennel, non pas qu’il cherchât désormais sa route, mais parce qu’un doigt surhumain allait peut-être la lui montrer en dépit de lui-même.

Il faut dire les choses telles qu’elles sont, malgré le danger d’invraisemblance. Ces natures ne sont point chez nous ; notre romanesque est fait autrement. Dans ce pays de soufre qui fond au soleil, l’âme a des soudainetés que nous ne connaissons point et des langueurs qui ne seraient pas compatibles avec notre courage. La beauté italienne dit cela : ce type fier et à la fois efféminé.

Athol aimait ; c’était la vingtième fois et toujours de bon coeur. Il comptait parmi ces élus que la passion heureuse ne peut blaser, et pour qui chaque coupe nouvelle garde le parfum exquis de la première ambroisie. Mais l’amour qu’il avait maintenant différait de ses autres amours. Il regardait d’en bas cette fois, il admirait, il respectait. Cette folie de troubadour enfant, cette feuille de rose perdue et reconquise nous l’a montré tel qu’il était. Si nous le voyons terrible et sanglant quelque jour, souvenons-nous de la feuille de rose.

Athol ne voyageait pas souvent dans l’humble carozza des véturins, avec sa valise et son manteau sous le bras. Il ne faut pas que le lecteur s’impatiente et pense voir d’un coup d’oeil, dès l’abord, les mille facettes de sa vie. L’enfant perdu parmi les zingari de Bari, le contrebandier des frontières de France, le pirate des mers Ioniennes, le prisonnier du Pizzo, l’aventurier qui parlait couramment la langue mystique des Compagnons du Silence, fréquentait encore un autre monde.

Ce n’était ni dans la montagne, ni sur mer, ni sous la tente des fils de l’Égypte qu’il avait rencontré cette belle jeune fille, ange par le nom, par la beauté, par le coeur, cette noble et délicieuse créature dont le souvenir l’agenouillait. C’était à Naples, et c’était à la cour. Athol allait à la cour ; et vous voyez s’il en était plus fier.

Depuis qu’il l’avait vue, cette Angélie, un changement profond s’était fait en lui. Changement profond, puisqu’il n’avait pas même eu l’idée de l’enlever. Or, nous pouvons bien le dire, Athol avait enlevé des femmes aussi belles, aussi nobles qu’Angélie ; et ces femmes l’avaient adoré comme un dieu.

Jupiter, le plus ancien des don Juan, s’y prenait ainsi, et tous les poètes grecs s’accordent à préconiser les avantages de cette méthode.

Athol n’y avait pas songé. La pensée de grandir était née en lui, l’ambition, dans le sens vulgaire du mot ; il voulait se hausser au niveau de son idole. L’homme n’est jamais bon juge de lui-même. Athol, en caressant cette idée, rayait d’un trait son passé. Comme si la vie était un livre dont on peut arracher çà et là certaines pages !

Athol voulait grandir. Le fait même de ce travail qui s’opérait en lui l’avait reporté à cet autre choc, à cette émotion déjà lointaine qu’il avait éprouvée, tout jeune, en face de ce legs mystérieux, transmis par la mort : le testament de Mario Monteleone. Il avait eu comme un remords. Et c’était pour cela qu’il errait cette nuit dans les ruines du Martorello. Pour cela et pour autre chose : pour le mort et pour lui-même, car il y avait en lui un vague espoir de trouver là le premier degré de cette mystique échelle qui devait le rapprocher des hauteurs où planait son rêve.

— Oui, songeait-il les yeux fixés sur ce papier dont il devinait plutôt qu’il ne lisait les caractères, il fut puni… cruellement puni !… et le châtiment atteignit la mère heureuse qui écoutait, la veille encore, le babil adoré des deux enfants… Mais quel châtiment est donc réservé aux coupables comme moi, si les saints sont ainsi frappés ?

« … Je demande pardon à mon premier-né, continuait l’écrit de Monteleone ; un instant nous avons cessé de le pleurer en contemplant les deux autres berceaux… Je le reconnais ici solennellement pour mon fils aîné, Mario, comte de Monteleone. En cas que le ciel lui ait conservé l’existence, je lui donne la tutelle de ma veuve, sa mère, et de mes deux chers enfants, son frère et sa soeur.

« Celui à qui Dieu remettra le soin d’exécuter ma volonté dernière, trouvera au lieu ci-dessous indiqué ce que j’ai de plus cher au monde : la fortune et le secret de Monteleone, l’avenir entier de sa race…

Suivait la prière de faire tenir à un serviteur fidèle du nom de Manuele, au cas surtout où l’on ne pourrait remplir soi-même les prescriptions du testament, une lettre cachetée qui était jointe à l’écrit principal. Puis des indications calmes, précises, et qui prouvaient quelle liberté d’esprit Mario Monteleone gardait à cette heure suprême.

Athol regarda le papier longtemps après que la lecture fut terminée.

— Pour m’évader du cachot où mourut Monteleone, murmura-t-il, j’ai laissé des lambeaux de ma chair aux barreaux… mais je n’ai point laissé cela… Et cependant, si les gens de là-haut nous voient, le maître doit se dire : « En quelles mains est tombé mon secret !… » Celui-ci a dormi sept ans !…

Sa tête brûlante s’appuya contre sa main.

— Sept ans… répéta-t-il ; j’étais un enfant, et je ne savais rien… J’ai appris… je saurai maintenant me servir des armes mystérieuses qui accompagnent cet écrit…

Il se redressa et acheva d’un ton ferme :

— Ne te plains pas, maître, ma route est la tienne !… Si j’ai tardé, je réparerai le temps perdu. Je suis ambitieux et j’aime : je veux monter… Que je monte grâce à toi, ton fils et ta fille, s’ils vivent, auront un tuteur, ta femme un chevalier… Je m’empare de cette portion de ton héritage qui consiste à protéger la veuve et les orphelins… Mais ceci est un pacte, maître : toute peine mérite salaire, et, moi, je ne suis pas un saint… J’ai besoin d’un nom : tu me le donneras !…

« Eh ! je vous entends, vous ! s’interrompit-il brusquement et avec un geste d’impatience en écoutant le son des cloches qui semblaient presser leur appel ; je sais bien que je dois être là, moi aussi… Sans moi, la fête ne serait pas complète !… Mais nous avons le temps, et tout se fera à son heure !…

Il retourna le papier pour consulter le plan, qui était figuré au verso par quelques traits de plume, et au-dessous duquel se trouvaient encore plusieurs lignes d’écriture fine et serrée. Le pavillon de plaisance ou de marbre était marqué distinctement. C’était une construction hexagone. Le pan qui regardait l’est était distingué par une croix.

— La porte est là ! se dit Athol.

Il s’orienta et ouvrit le sol humide à quelques pieds de l’endroit précédemment fouillé. Au bout d’un demi-quart d’heure, la corniche supérieure de la porte était à nu. Mais Athol comprit alors les dernières paroles de l’apparition. Un énorme quartier de marbre, scellé au ciment de Pouzzole, fermait l’ouverture.

— Ma pioche ne peut rien contre cet obstacle ! se dit-il, et je n’ai pas le temps de faire un siège en règle !

Il avait secoué sa rêverie dès qu’il s’était agi de mettre la main à l’oeuvre, et maintenant il travaillait vivement. À l’aide de sa pelle, il déblaya le trou. La table de marbre rendait un son plein qui prouvait une épaisseur considérable.

Athol souriait cependant au son des cloches. Il avait la clef de cette infranchissable barrière. Quand il reprit la pioche, ce fut pour frapper à petits coups, toujours au même point, de façon à former un trou cylindrique par le broiement du ciment et de la pierre.

Il s’essuya le front plus d’une fois avant d’avoir achevé sa tâche. À un certain moment, il tressaillit et posa la main sur son coeur.

— Angélie !… murmura-t-il, mon coeur bat ainsi quand il la devine… Angélie doit être près de moi…

Il rougit, et un désir sceptique vint à ses lèvres. Le siècle déteint sur les plus romanesques. Ils veulent au moins excuser leur sentimentalismepar un peu de raillerie.

— Heureusement, dit-il, que je suis épris de cette façon une fois chaque mois… cela n’est pas dangereux ! Sur mon âme, s’écria-t-il en colère contre lui-même, si mon valet Cucuzone parlait ainsi, je l’assommerais !

Voici à quoi servent les valets de comédie, c’est à gourmander les langueurs de leurs maîtres. Quand on n’a pas ces marauds avec soi, non seulement on est obligé de se servir, mais encore de se railler soi-même.

Notre Athol demanda humblement pardon à Angélie du mouvement de moquerie qui l’avait emporté, et, faisant amende honorable, il jura sur son salut qu’il n’avait jamais aimé femme comme il l’adorait. Quant à la question de savoir s’il respirait le même air qu’elle en ce moment, il n’y avait point d’apparence. Angélie, l’une des plus belles et des plus riches héritières de la noblesse napolitaine, était sans doute à cette heure au balcon de son palais, regardant cette mer étincelante qui baigne les côtes de Caprée, et que les rouges éclairs du Vésuve éclairent parfois de soudaines lueurs ; ou bien encore sur la terrasse de cet autre palais, la merveille de Palerme, l’orgueil de la Sicile, et dont la blanche colonnade se mire dans le golfe, vis-à-vis du cap di Gallo.

Notre aventurier visait haut. Angélie, son idole, était la soeur du comte Lorédan Doria, le plus cher favori du roi de Naples.

Mais la cloche du couvent du Corpo-Santo tintait toujours, et la pointe du pic disparaissait maintenant tout entière dans le trou creusé par Athol. Celui-ci prit une dernière fois son manuscrit. Il lut ces lignes qui étaient sous le plan :

« J’adjure, au nom de Dieu ! celui qui se rendra l’exécuteur de ma volonté de faire, avant d’entrer dans ce sanctuaire où ce que j’ai de plus cher au monde est à l’abri, un serment par le Christ s’il est chrétien, sur la tête de sa mère s’il ne croit pas à la divinité du Rédempteur, qu’il ne se servira de l’arme ici cachée que pour le bien de mes enfants ! »

— Allons, vieux comte, réjouis-toi ! dit Athol avec une certaine émotion dans la voix ; quel que soit le trésor, quel que soit le mystère enfoui par toi si précieusement, je suis chrétien et je jure par le Christ de l’employer au salut de ta race !… Es-tu content ?

L’heure des fantasmagories était passée. La solitude n’eut point de voix pour répondre à cette question. Mais il sembla que le son de la cloche lointaine, qui était bien aussi la voix du mort, arrivait plus joyeux sur l’aile capricieuse du vent nocturne. Athol ouvrit sa valise, y prit sa poire à poudre, et en versa le contenu tout entier dans le trou qu’il venait de creuser.

Puis il battit son briquet de fumeur et alluma une longue lanière d’amadou dont il enfonça l’une des extrémités dans le trou. L’autre extrémité, celle qui était allumée, pendit au-dehors. Athol se coucha, de l’autre côté du talus, à plat ventre, et attendit. Au bout de deux ou trois minutes, le sol trembla, et une grêle de pierres se mit à tomber autour de lui. Les échos de la vallée renvoyèrent tour à tour le fracas de l’explosion : vous eussiez dit un interminable coup de tonnerre.

Athol se releva, la planche de pierre était tombée. Les rayons de la lune, pénétrant par cette large ouverture, éclairaient un gracieux nid de marbre blanc, aux murailles encadrées de mosaïques. Il y avait dedans un lit nuptial et deux berceaux. Athol y entra, le recueillement au coeur et la tête nue.

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