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Chapitre 6 Frère et soeur

C’étaient aussi deux enfants perdus, deux enfants qui n’avaient jamais connu ni leur père ni leur mère. Mais il était impossible de trouver des débuts dans la vie plus différents et faisant un plus entier contraste.

Aussi loin qu’Athol pouvait se souvenir, la tempête était autour de sa barque. Point de repos : le bruit, le mouvement, la bataille, l’orgie, la tente des zingari dans les halliers, les cavernes qui servent de retraite aux contrebandiers, la felouque dansant entre deux lames : tels étaient ses premiers souvenirs. Puis la lutte, puis l’amour précoce, puis les aventures…

Pour ceux-ci, Julien et Céleste, rien de tout cela. Dans le lointain du passé, c’était une misère humble et triste, puis un rayon de joie tranquille, puis l’éducation austère et presque claustrale. Ils étaient arrivés en Sicile un soir d’hiver. Céleste n’avait pas assez d’âge pour se rappeler cela ; mais Julien en gardait comme une vague souvenance. Le ciel était noir au-dessus de la mer calme. Une pluie fine et froide tombait. La terre apparut morne et comme voilée. Ils venaient de France. On leur avait dit qu’ils trouveraient au terme du voyage leur mère exilée comme eux.

Ils étaient à la garde d’un homme qui les forçait à l’appeler leur père ; cet homme s’enivrait souvent. Quand il était ivre, cet homme les battait et leur disait : « Bâtards ! »

Cet homme loua une méchante cabane dans le val de Mazzaro. Il allait toucher tous les mois quelques écus à la ville voisine. Le premier souvenir de Céleste datait du jour où il la battit pour la faire travailler à la terre.

Dans les Calabres et même en Sicile, ce sont les femmes qui cultivent les champs. Le sexe le plus fort, pour ne pas perdre sa dignité virile, passe le temps à fumer et à dormir.

Julien et Céleste allaient aux champs. À eux deux, ils gagnaient par jour un demi-carlin de cinq grains, ce qui fait vingt et un centimes en monnaie de France.

Parfois, l’homme qui les avait mettait sur la table une grande miche brune, et leur disait :

— Ménagez !

Il s’en allait alors et restait absent des semaines entières. Cet homme avait nom Thibaut. Il était de Marseille. Il avait laissé là-bas une femme et cinq pauvres enfants.

Pendant une de ces absences de Thibaut, Céleste et Julien, qui avait alors, l’un huit, l’autre dix ans, virent dans le chemin un voyageur accablé de fatigue, les cheveux humides, les souliers poudreux. Ce voyageur vint à la cabane pour étancher sa soif.

Il était tout pâle en entrant ; mais, quand son regard rencontra celui de Julien, le rouge lui monta au visage. Céleste entrait en ce moment, apportant de l’eau dans une cruche. Le voyageur les prit tous les deux par la main et les rapprocha de la fenêtre. Il les regarda longtemps, interdits qu’ils étaient ; puis se mit à les questionner, Julien surtout, qu’il dévorait des yeux. Cet étranger ne poussa pas plus loin son voyage. Il dit à Céleste et à Julien :

— Mes enfants, je suis votre père.

Thibaut rentra ivre. Quand il était ivre, il avait coutume de battre les enfants, leur disant :

— Je vous donnerais tous les deux pour un tari !

Un tari est une petite pièce d’argent qui vaut dix-sept sous de notre monnaie.

L’étranger s’était éloigné à l’entrée de Thibaut. Quand celui-ci se fut couché et qu’il commença à ronfler sur la paille, l’étranger revint. Il tenait deux chevaux par la bride.

— Mes enfants, dit-il en déposant un tari sur la table, venez vers votre père qui vous cherche depuis si longtemps !

— N’êtes-vous donc pas notre père, vous ? demanda la petite Céleste qui l’aimait déjà.

L’étranger répondit :

— Je suis votre parent… Mais vous avez un père qui est un seigneur.

— Comment vous nommez-vous ? demanda Julien à son tour.

— Je me nomme Manuele Giudicelli, répondit l’étranger.

— Et notre vrai père ?

Manuele hésita un instant ; puis il répondit :

— Il a le même nom que moi.

— Vous vous trompez ! s’écria Julien : notre père est un Français… comme notre mère.

Il avait parlé trop haut. Thibaut s’agita et grogna sur sa paille. Manuele saisit Julien et le mit à cheval ; puis il prit Céleste en croupe, et ils partirent au galop.

Il y avait alors de l’agitation en Sicile. On ne rencontrait que soldats sur les routes. Chacun parlait de la guerre prochaine. Fernand de Bourbon voulait ravoir son royaume de Naples. C’était l’été de l’année 1815. Manuele traversa toute la Sicile avec ses deux jeunes compagnons et ne s’arrêta qu’au bord de la mer, à deux lieues de Catane. Il y avait un couvent auprès du village, et un bon moine se chargea de la première éducation des deux enfants, qui parlaient un patois presque inintelligible, mélangé de provençal et d’italien.

En ce temps-là, Manuele leur disait chaque jour :

— Vous verrez bientôt votre père.

Puis, tout à coup, il fit cette absence dont Julien et Céleste parlaient dans la carozza de Battista. Et, quand il revint, il leur acheta des habits de deuil.

À dater de cet instant, le caractère du bon Manuele subit une transformation. Il fut triste, inquiet, craintif. Il tint les enfants sous une sorte de séquestre. Il leur laissa entendre qu’ils avaient des ennemis puissants qui les cherchaient. Quand désormais ils le questionnaient au sujet de leur père, Manuele ne répondait plus.

— Vous en savez autant que moi, leur dit-il un jour ; vous êtes venus de France ; vous êtes Français… Mais dans votre pays la proscription pèserait sur vous… Dieu veuille vous inspirer la vocation de le servir !

D’autres fois, il parlait vaguement de grand avenir, d’opulent héritage.

Plus les enfants grandissaient, moins ils prêtaient attention aux paroles du pauvre homme, qu’ils aimaient de tout leur coeur, mais dont l’intelligence allait à leurs yeux s’éteignant. C’étaient deux enfants sages et studieux, curieux de connaître ; nous dirions presque deux savants par vocation.

Au bon moine qui avait entamé leur éducation, avait succédé le prieur du couvent, le frère Geronimo, érudit de bonne force, versé profondément dans les études théologiques, parlant plusieurs langues et n’étant pas sans avoir de hautes prétentions philosophiques.

Geronimo avait pris Julien en affection, ce qui ne l’empêchait pas de déclarer que Céleste avait plus de dispositions que lui pour la dialectique. Elle était étonnante, cette petite Céleste, tenant tête au grave Geronimo dans une discussion morale ou philosophique, tout en poursuivant son travail d’aiguille, sans lâcher une maille ni trahir un point. Geronimo se fâchait quand elle le battait, mais il l’adorait. Il disait volontiers que Julien ferait un prêtre estimable, mais que Céleste, une fois religieuse, serait mise un jour, sans contredit, au nombre des dames illustres. Sa passion était de lui enseigner le grec.

Julien et Céleste étaient bien vivement déterminés dès ce temps à entrer en religion tous les deux. Leur piété sincère et douce édifiait tout le village, et quand Julien fut reçu élève libre au petit séminaire de Nola, Geronimo l’y conduisit lui-même, en le recommandant aux professeurs.

Céleste entra ce jour-là même au noviciat des Ursulines de San-Severino sous Catane. Son frère avait permission de l’y aller voir, et le frère Geronimo suivait Julien. Le parloir des bonnes soeurs fut souvent témoin de ces fortes discussions où la fillette embarrassait si bien le digne moine.

Manuele faisait en ce temps de fréquentes et longues absences. Personne n’avait le secret des préoccupations qui l’absorbaient. Il embrassait le frère et la soeur, les larmes aux yeux, au retour de ses voyages, et disait souvent des paroles sans suite qui semblaient accuser le dérangement de plus en plus apparent de son esprit.

Parfois, il vantait l’état ecclésiastique et le repos du cloître, d’autres fois, quand Geronimo lui répétait son refrain ordinaire : « Julien fera un bon prêtre, Céleste sera une des lumières du couvent », un sourire de dédain errait autour de ses lèvres. On eût dit alors qu’il rêvait pour les deux enfants de bien autres destinées.

Il aimait à conduire Julien sur le bord de la mer. Là, il lui faisait de longs récits, exaltant la grandeur de certaines races et parlant des devoirs de ceux qui ont en main la puissance et la richesse.

Julien croyait comprendre que Manuele avait quitté l’Italie pour servir son père, au temps des guerres de l’Empire français, mais qu’il était né sur le domaine de Monteleone, dans les Calabres, et qu’il avait gardé au dernier rejeton de cette illustre race un souvenir qui ressemblait à un culte.

À Céleste, Manuele contait l’histoire de ces châtelaines qui sont la providence d’une contrée, et, à cette occasion, le nom de Monteleone revenait encore. Il l’avait connue, cette comtesse Monteleone, Maria des Amalfi, que les gens des Calabres appelaient le bon ange. Mais, dès que Julien et Céleste disaient : « Ami, parlez-nous de notre père, parlez-nous de notre mère », il baissait la tête et se taisait.

Quand Julien atteignit sa dix-huitième année, c’était un jeune homme grave et doux, fort instruit en toutes les choses qu’un vieux moine savant peut enseigner, ayant encore le calme des sens, regardant son avenir de prêtre sans joie, mais sans répugnance.

Le seul scrupule qui lui pût venir au sujet de sa vocation était l’attrait qui l’entraînait vers les récits de guerre. Il disait volontiers :

— Je voudrais être comme ces chevaliers de Jérusalem ou du Temple qui accomplissaient, l’épée au côté, le saint sacrifice de la messe.

C’était tout. Aucune idée mondaine ou d’amour n’était venue troubler sa profonde quiétude. À cet égard, sa soeur lui ressemblait. Elle allait avoir seize ans. C’était encore un enfant, mais pour combien de temps ?

Céleste connaissait déjà la rêverie. Tout ce qu’on peut dire, c’est que sa rêverie était sans objet. Peut-être n’était-elle pas appelée aussi franchement que son frère à l’état religieux. Ses rêves allaient au-delà de ce qui l’entourait… Mais, d’un autre côté, son esprit réellement supérieur, sa piété sincère et la fermeté précoce de son coeur répondaient de sa résignation.

C’était une étrange fillette. Elle avait pu garder toutes ses naïvetés de vierge en approchant ses lèvres de la coupe scientifique. Le pédantisme qui l’avait touchée lui laissait toutes ses grâces juvéniles, tout son délicieux enfantillage. L’enveloppe seulement était un peu puritaine, et rendait plus charmantes ses soudaines équipées d’espièglerie.

Elle adorait son frère, elle avait même pour lui une sorte de respect. Ces déférences viennent parfois de la supériorité qui se devine. Ils étaient l’un pour l’autre toute la famille.

Au physique, Céleste était formée plus qu’on ne l’est à son âge, et charmante, bien que le prochain printemps dût lui amener une beauté nouvelle. Au moral, c’était un esprit hardi et réfléchi à la fois, rendu subtil à l’excès par une éducation qui n’était point de son sexe. Elle connaissait une foule de choses que les femmes ne savent point. Elle ignorait les choses que les femmes savent toutes. Le propre de son intelligence était précisément d’aller vers l’inconnu. Ce qu’elle ne savait pas avait pour elle l’attrait irrésistible de l’énigme proposée.

Elle cherchait. Le monde l’occupait de loin comme un grand problème. Et Dieu sait qu’en parlant des données fournies par le père Geronimo, elle risquait fort de passer, malgré sa finesse native et sa bonne volonté, à côté du mot de l’énigme.

Telle était la situation du frère et de la soeur, lorsqu’une lettre pressante de Manuele, absent depuis plusieurs mois, leur avait fait entreprendre ce voyage.

Manuele avait sur eux l’autorité d’un père ; ils n’avaient pas même discuté son ordre. Et qui sait si ce voyage inattendu ne flattait pas chez l’un et chez l’autre, à l’insu de tous les deux, un vague besoin de changement et d’aventures…

C’était à l’hôtellerie du Corpo-Santo, un peu avant la tombée de la nuit, à l’heure où notre chevalier errant, le bel Athol, entrait avec sa pelle et sa pioche dans les marécages du Martorello.

Céleste et Julien avaient questionné en vain leur bon ami Manuele, qui s’était tenu sur la réserve, suivant son habitude. Ils n’en savaient pas plus qu’au départ de Catane, sur le but de ce voyage si impérieusement exigé.

Il y avait au-devant de l’osteria du Corpo-Santo une treille en terrasse, élevée de trois ou quatre marches au-dessus du sol de la cour. Julien et Céleste étaient assis sous cette treille et achevaient leur repas du soir, tandis que Manuele causait avec Pietro, l’aubergiste. La cloche du couvent n’avait pas encore commencé de tinter. La soirée était silencieuse et belle.

Manuele Giudicelli était maintenant un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, à la taille un peu voûtée, au front demi-chauve. Il avait la douceur et la bonté peintes sur le visage, mais il semblait que Dieu lui eût donné à porter un trop lourd fardeau de souffrance. Ses yeux avaient perdu cet éclair qui ne manque jamais aux prunelles calabraises. Quelque chose d’inquiet, de maladif, je dirais presque de vaincu, était dans son regard.

Il avait pris seulement un peu de pain et de vin en compagnie des deux jeunes voyageurs ; puis il s’était levé sans autre but que de s’agiter un peu, et comme s’il lui eût été impossible de rester en place. Il allait et venait dans le petit jardin qui entourait l’osteria. Parfois, lorsqu’il s’enfonçait sous quelque massif et qu’il croyait n’être point vu, il tirait de son sein un papier qu’il relisait avidement. Il le baisait après l’avoir lu et des larmes venaient sous sa paupière. Il se rapprochait alors de Julien et de Céleste. Il les contemplait à la dérobée.

— Les enfants ont grandi, murmurait-il ; si Julien veut être prêtre, c’est bien… J’aimerais mieux lui voir l’aiguillette au côté et le chapeau à plumes sur la tête… Mais enfin nous avons eu des cardinaux dans la maison !…

« Et Céleste ! se reprenait-il ; toute la beauté de sa mère ! il faut que celle-là soit heureuse… Dieu est bon… Dieu leur a fait une enfance pénible pour qu’ils sentent mieux le prix du bonheur !…

— Pauvre Manuele ! disait en ce moment Julien ; ces quelques semaines l’ont bien changé, ne trouves-tu pas, ma soeur ?

— Il m’a semblé vieilli de plusieurs années, répondit la fillette en soupirant.

— Il travaille, reprit Julien ; il s’efforce, non point pour lui, mais pour nous… Il rêve tout éveillé richesses et grandeurs… comme s’il était besoin de tout cela, Seigneur Dieu ! pour arriver à la mort chrétienne, qui est le but de notre misérable vie !

Céleste soupira de nouveau et plus fort.

— Le fait est, murmura-t-elle avec un peu d’amertume dans la voix, que nous n’avons besoin ni de grandeurs, ni de richesses, toi pour obtenir la tonsure, moi pour prendre le voile et m’enfermer à jamais dans un cloître.

Julien la regarda, et sa figure eut une expression de tristesse.

— Regretterais-tu le monde, Céleste ? demanda-t-il.

— Puisque je ne le connais pas… répliqua la jeune fille, qui essaya de sourire.

— Ma soeur, fit l’adolescent d’un ton grave, on peut regretter de ne l’avoir point connu.

Céleste baissa les yeux et fut quelque temps à répondre.

— Eh bien, oui, dit-elle enfin en rougissant et en souriant, j’aurais voulu voir, ne fût-ce qu’une fois, ce que c’est que le monde !

— Petite folle !… murmura Julien.

— Et je suis sûre… reprit Céleste, qui le regarda du coin de l’oeil.

— Tu es sûre ?… répéta Julien voyant qu’elle s’arrêtait.

— Je suis sûre que tu as cette idée-là comme moi.

Julien secoua la tête gravement.

— J’ai parfois tâché de deviner le monde, répondit-il, d’après ce qu’on m’a dit et d’après ce que j’ai lu… Non, je parle franc, ma soeur, cela ne m’a point donné envie de le connaître davantage.

— Et qu’as-tu deviné, frère chéri ? demanda Céleste en se rapprochant, curieuse.

— Du mouvement, du bruit, un vain éclat, de faux plaisirs dont la satiété est le remords…

Céleste pinça ses jolies lèvres roses. Il y avait, en vérité, un peu de dédain parmi son sourire à la fois espiègle et candide.

— Tu as raison, petit frère, murmura-t-elle, c’est dans les livres que tu as vu cela.

— Tu as donc deviné le monde autrement, toi, Céleste ? interrogea Julien, qui ne perdait point son air de supériorité.

— Moi, répliqua la fillette, je ne sais pas… j’aime mieux dire que je ne sais pas… « Du mouvement, du bruit, un vain éclat… » Ces mots n’ont pas de sens pour moi… Tant qu’on n’appelle pas les choses par leur nom, il semble qu’on me parle une langue étrangère !…

— Mais, Céleste, mon pauvre ange, nous ne savons ni l’un ni l’autre le langage du monde.

— Nous avons le nôtre, Julien, repartit Céleste avec une vivacité mutine ; la langue de nos chères causeries, la langue de notre coeur et de notre raison… Ce n’est pas cette langue-là que tu emploies… Si tu l’employais, je te comprendrais.

— Cependant, ma soeur…

— Et c’est pour cela, reprit-elle en s’animant, que j’ai l’âme vide et l’esprit tout noir après les avoir lus, tes traités de morale et tes sermons pompeux !… Quand tu prêcheras la parole de Dieu, Julien, je sais bien, moi, que tu auras une autre éloquence… Tu viens de parler pour ne rien dire et c’est là un échantillon, non point de toi, mais de ta science… J’ai lu cela dix fois, cent fois : « Du mouvement, du bruit, un vain éclat, de faux plaisirs… » et le reste !

— Alors, petite philosophe, interrompit Julien curieux à son tour, puisque tu n’es pas contente de ma définition, donne-moi la tienne.

Les beaux yeux de Céleste devinrent tout rêveurs.

— Je ne sais pas ce que c’est que le monde, répondit-elle ; mais je crois bien comprendre la raison de son attrait et de ses dangers… Le monde n’est pas tout à fait un mot vide de sens comme ton mouvement,ton bruit,ton vain éclat,etc. ; mais c’est un mot dont la signification est toute relative… Le monde n’existe que comme milieu… Pour t’exprimer mieux ma pensée, le monde est l’appoint de chaque personnalité mondaine, et je le comparerais volontiers à cet appareil de cristaux mobiles qui renvoient, répétée mille fois, la lumière d’un lustre…

Julien releva sur elle son regard étonné.

— Je vais plus loin, poursuivit-elle en soutenant vaillamment ce regard, et je creuse ma comparaison, comme disait notre vieux professeur, tant elle me semble riche, exacte et heureuse… Figure-toi, mon Julien, un lustre immense, composé de beaucoup de lumières et d’une innombrable quantité de cristaux réflecteurs. Tout cela brille, n’est-ce pas ? les lumières par elles-mêmes, les cristaux par les lumières… C’est le monde !

— Ah ! fit Julien machinalement, c’est le monde !

— Éclat réel, continua Céleste, mais multiplié par un mirage, échange intéressé de rayons… car, si la lumière isolée brûlait dans le vide de l’ombre, la nuit l’absorberait ; il lui faut les cristaux… et que deviendraient les cristaux, la lumière éteinte ?

— Il lui faut la lumière, dit Julien en riant : c’est évident ! Je n’ai vu cette définition du monde dans aucun traité de morale… Je ne l’ai entendue dans aucun sermon… Mais, pour en juger le mérite, il me faudrait connaître le monde… Cercle vicieux, petite soeur !

Le pied mignon de Céleste frappa le sol avec impatience.

— J’en ai trop dit, fit-elle, et j’aurai bien de la peine à oublier que j’écoutais autrefois les leçons d’un professeur de logique tout en faisant ma broderie… Le mal est venu, mon frère chéri, de la bonne envie que j’avais de te faire comprendre ma pensée… Il est un genre d’éducation qui consiste à envelopper l’intelligence dans des banalités, comme on emprisonne les pauvres petits membres des enfants dans les langes… Nous avons eu tous les deux cette éducation-là.

— C’est une révolte déclarée ! murmura Julien.

— Hélas ! non, mon frère… c’est une protestation, et cela me suffit… Maintenant que j’ai montré où le lieu commun me blessait comme le bât de l’âne, je ne demande pas mieux que de me soumettre ; je me livre pieds et poings liés.

— Dieu ne veut pas d’esclaves dans sa maison ! interrompit Julien d’un ton sévère.

— Dieu veut tous ceux qui souffrent, mon frère !

Julien lui prit la main et se recueillit. Il cherchait en lui-même quelles paroles pourraient apaiser la rébellion inopinée de cette âme. C’était une maladie qui n’avait point eu pour lui de symptômes avant-coureurs. Ils ne s’étaient jamais quittés d’une heure, et cependant, c’était depuis quelques minutes seulement que Julien connaissait Céleste. Il la regardait. Quelque chose en elle lui semblait changé. C’était une femme.

— Céleste, lui dit-il doucement et d’un ton paternel, pour voir si bien les défauts de l’éducation que nous avons reçue, il faut que tu aies rencontré un objet de comparaison… Ce n’est pas le bon Manuele qui t’a inspiré ces idées.

— Le bon Manuele m’a toujours traitée comme une enfant… Tu sais bien qu’il réservait ses longues histoires pour toi seul.

— As-tu donc eu d’autres professeurs ?

Cette question fut faite avec une certaine timidité. On pouvait voir que Julien craignait la réponse. Mais le sourire de Céleste était si modeste et si pur, malgré le pétillant éclat de ses grands yeux noirs !

— Ne crains rien, mon frère chéri, dit-elle, je n’ai jamais eu d’autre professeur que le tien… Seulement, tandis que je brodais et que le bon frère bachelier Geronimo m’accusait d’indifférence, je n’écoutais que trop… et peut-être pour venger ton ennemi… comme tu bâillais, pauvre frère !… je battais en brèche in pettoles arguments du bachelier… Cela ne m’aurait pas menée loin, je l’avoue, si je n’avais trouvé tout à coup un guide…

— Quel guide ? s’écria Julien vivement.

— Celui-là n’a rien qui puisse t’effrayer… ce guide-là était moi-même… Je me mis une fois à lire ce livre que Dieu a mis en chacun de nous, et je n’eus même plus le temps d’écouter le vieux Geronimo… je comprenais Dieu et je me comprenais moi-même.

— Es-tu bien sûre, Céleste, murmura Julien, visiblement inquiet, qu’il n’y ait point d’hérésie en ceci ?

— Absolument sûre, mon frère. J’aime trop ma sainte foi pour l’examiner : c’est le refuge… je ne parle que d’après des choses mondaines ; celles-là sont à nous, elles nous appartiennent comme le pays entier au conquérant… Nous ne sommes pas du monde, nous n’en serons jamais ; par conséquent, nous n’avons rien à ménager avec lui.

Ce grave et bel adolescent, qui avait raconté si sagement à sa petite soeur la biographie classique de Mario Monteleone, cet écolier sérieux, tout frais émoulu des leçons du frère Geronimo, éprouvait en ce moment un sentiment complexe. Il était tenté d’admirer sa soeur et comprenait maintenant pourquoi le vieux Geronimo parlait quelquefois à propos d’elle des dames illustres qui avaient fait leur chemin dans la théologie, dans la philosophie, dans les belles-lettres.

Il était encore, au moins pour aujourd’hui, à l’âge où l’on admet la femme savante. Sa soeur lui apparaissait grandie subitement à la taille d’une personne qui pourrait avoir, après sa mort, un article d’une demi-page dans les dictionnaires historiques. Mais cette joie se mélangeait de quelque dépit. Il avait pris la douce habitude d’être écouté comme un oracle, et certes il le méritait par l’irréprochable régularité de sa conduite. Mais voilà que sa soeur se dressait en face de lui et discutait sa légitime suprématie. Elle se permettait même, cette fillette, de l’embarrasser à ce point, lui qui allait bientôt être docteur, qu’il n’osait pas du tout donner à la discussion les allures d’une bataille rangée, de peur d’être mis en déroute.

Il était fort savant, ce bon petit Julien, et le digne frère bachelier Geronimo n’était pas un manchot comme le mépris inconsidéré de la signorina pourrait vous le faire supposer ; mais la surprise ôtait à Julien une grande partie de ses moyens, et, d’ailleurs, le syllogisme est une arme maladroite et trop lourde qui s’émousse contre le sourire des fillettes. Rien de terrible comme ces petites folles qui s’avisent de raisonner !

On ne peut pas dire qu’il n’y eût pas çà et là quelque petite trace de pédantisme sur ce ravissant minois, mais Céleste était si jeune !

Jusqu’à seize ans, je plaide expressément cette circonstance atténuante : les petites demoiselles ont le droit de philosopher à tort et à travers. C’est leur privilège de pensionnaire.

Du reste, ces deux enfants sont présentés ici au lecteur à l’heure précise de leur entrée dans la vie, à l’heure qui précède la transformation.

Julien, cependant, avait laborieusement étudié la thèse de sa soeur, comme un élève en théologie qu’il était. C’était, dans toute la force du terme, une leçon de dialectique qu’il prenait.

— Allons, dit-il tout à coup, suivant la série des arguments qu’il se posait à lui-même, en admettant que nous soyons tous deux des types, tu crois que, placés tout à coup au seuil de ce théâtre qui est le monde, mon attention à moi se concentrerait sur les jeunes hommes, tandis que toi, tu n’examinerais bien que les jeunes filles…

Céleste leva sur lui ses grands yeux pensifs. Il y avait longtemps que son esprit plus leste avait franchi l’obstacle où s’arrêtait son frère.

— Tu raisonnes toujours selon le système Geronimo, murmura-t-elle en souriant ; aussi tu fais fausse route… La logique est l’art de se tromper.

— N’as-tu pas dit ?… commença Julien.

— J’ai dit qu’il me suffisait pour connaître le monde, de voir une jeune fille dans le monde… peut-être même de voir une jeune fille du monde hors du monde.

— Par la même raison, il me suffirait à moi de voir un jeune homme dans le monde…

— Ou même un jeune homme du monde… pourvu que tu regardasses bien, avec tes propres yeux qui sont bons, et non point avec ces besicles menteuses qui font voir aux savants des étoiles en plein midi.

— De telle sorte, conclut l’imperturbable Julien, qu’étant donné ton axiome ainsi formulé, on ne voit bien en dehors de soi que son semblable… on ne juge bien les faits extérieurs qu’en les rapportant à son semblable.

— Ô Geronimo II ! s’écria Céleste en riant.

— De telle sorte, dis-je, poursuivit l’écolier, que l’appareil le plus parfait que nous puissions trouver pour voir le monde à nous deux consisterait en un frère et une soeur… quelque jeune comte et quelque jeune comtesse… Je disséquerais le comte, tu anatomiserais la comtesse.

— Ce sont les équipages du comte Loredano Doria, dit une voix au-dessous d’eux, qui voyage avec la comtesse sa soeur.

Julien eut la parole coupée. Le rire qui venait aux jolies lèvres roses de Céleste s’évanouit. Ils se regardèrent et murmurèrent en même temps :

— Voilà qui est étrange !

Céleste ajouta :

— Le fils et la fille de ce Giacomo Doria…

Elle n’acheva pas. Mais, d’un commun mouvement, ils se levèrent et s’élancèrent au grillage de la treille.

La treille de l’auberge du Corpo-Santo dominait la route qui passait au-devant. Derrière, la maison carrée ouvrait ses fenêtres irrégulières. À gauche était un petit jardin où causaient ensemble, en ce moment, le bon Manuele et l’aubergiste. Celui-ci, grand gaillard pâle, maigre et brun, guêtré comme le moissonneur de Léopold Robert et portant sur sa forêt de cheveux noirs un bonnet de laine bariolé, regardait de temps en temps son compagnon avec inquiétude.

— Il rêve tout éveillé, le bonhomme, pensait-il.

— On a vu, disait Manuele, qui le tenait par la manche, des avertissements sortir du tombeau !

— Oui, oui, répliqua l’hôtelier, il y a des gens ivres qui ont rencontré feue la comtesse Maria rôdant parmi les herbes, au bras de Martorello… Moi, je dors, les nuits où je ne fais pas la contrebande, quand les fièvres me donnent la paix.

— Vous n’étiez pas le serviteur de Monteleone, vous, Pietro ?

— Non, non… je suis venu ici après la mort du brave homme… mais je crois bien que l’auberge devait être meilleure du temps où l’on forgeait le fer ici dans la vallée.

— Et dites-moi, Pietro, que pensez-vous de cela ?

— De quoi ? de la lettre du défunt ?… reçue sept ans après son enterrement ?… Je pense que c’est bouffon, mon vieux camarade, et que vous ne ferez pas fortune avec cela !

Manuele baissa la tête.

— Que dit-elle, la lettre ? demanda l’hôtelier, dont la curiosité perçait sous sa feinte insouciante.

— Ce ne sont pas mes secrets, répondit Manuele.

— Ce que j’en demande, fit Pietro, c’était pour vous donner un conseil… mais je m’en bats l’oeil, mon vieux camarade… Vous avez là deux jolis enfants, voilà ce qui est certain… mettez-moi le garçon dans le militaire… mariez la fille à quelque honnête bourgeois de Cosenza… et vous vivrez tout doucement.

Manuele l’arrêta court en lui serrant le bras.

— Voulez-vous me prêter une pelle et une pioche, Pietro ? demanda-t-il brusquement.

Celui-ci le regarda en dessous et répondit en se touchant le front :

— Du diable si vous n’avez pas quelque chose de fêlé là-dedans, père Manuele ! Je vous prêterai ma pelle et ma pioche tant que vous voudrez… mais vous voilà pâle comme un fiévreux le lendemain de l’accès… montez avec moi et prenez un verre de vin de Sicile pour vous réchauffer le coeur !

C’était une bonne âme que ce Pietro, l’hôtelier. On l’avait expulsé du pays d’Otrante, où il tenait une auberge de contrebandiers de l’autre côté de l’Apennin. Chacun, en ce monde, suit sa vocation. La contrebande est métier noble sur les côtes de la Calabre, presque aussi noble que le brigandage. Entre la montagne et le Martorello, il n’y avait de différence pour Pietro que dans la fièvre quarte. Mais on vit avec ces fièvres avant d’en mourir. Pietro prit Manuele sous le bras et le fit entrer dans l’osteria. Il descendit lui-même à la cave. Manuele, resté seul, étendit sur la table sa lettre jaune et froissée. Il se prit à la relire attentivement.

— C’est bien son écriture, disait-il en lisant. Je ne lui ai jamais désobéi de son vivant… Que sa volonté soit faite encore après sa mort !

— Qui avons-nous là ? cria dans la cour Pietro remontant de la cave.

Deux gendarmes à cheval paraissaient au coude de la route. L’aubergiste, au lieu de rejoindre son hôte, vint sur le pas de la porte. Ce n’était pas tous les jours qu’il arrivait des aubaines à l’osteria du Corpo-Santo ! Deux gendarmes entraient dans la cour. Derrière eux venaient deux cavaliers portant une brillante livrée et armés jusqu’aux dents. Puis c’était une calèche de voyage à quatre chevaux, sur les coussins de laquelle un jeune couple indolent reposait. Après la calèche, deux cavaliers encore, une voiture de suite, et, enfin, deux autres gendarmes, la carabine au poing. Céleste et Julien ne parlaient plus. Leur âme était dans leurs yeux. Tous deux restaient de bonne foi sous l’impression de la fantasque théorie développée par la gentille écolière du classique Geronimo : Julien regardait le comte Lorédan Doria, Céleste dévorait des yeux la comtesse Angélie.

Sait-on comment ces choses arrivent, indépendamment de toutes les théories anciennes ou nouvelles, académiques ou de fantaisie ? En regardant le comte, ce fut la comtesse que vit notre sage et savant Julien. Céleste, qui croyait examiner la comtesse à la loupe, rencontra au-devant de sa prunelle le noble et charmant visage du comte Lorédan. C’était vraiment comme dans les contes de fées. Ils avaient évoqué la vision ; la vision, docile, apparaissait. Pourquoi ne songeaient-ils plus déjà ni l’un ni l’autre à cette froide étude que devait faciliter cet appareil humain,pour employer l’expression de Julien ?

L’appareil était parfait et tel qu’ils l’avaient souhaité ; c’était un jeune homme et c’était une jeune fille, le frère et la soeur ; non seulement du monde, mais de cette race d’élite qui plane au-dessus du monde et que le monde envie ; nobles parmi les plus nobles, riches entre les plus opulents, l’orgueil de la cour, la fleur du royaume !

Autrefois, avant les guerres de la Révolution, les Napolitains disaient :

— Après Bourbon, Monteleone ; après Monteleone, Doria !

Mais, tandis que cette grande race de Monteleone tombait et mourait, Doria grandissait encore, grandissait d’autant plus, que l’héritage de Monteleone lui venait par droit de parenté. Il n’y avait plus de Monteleone, et l’on pouvait dire maintenant :

— Après Bourbon, Doria !

La calèche descendait lentement la pente douce qui terminait la rampe. Un instant, elle disparut presque dans l’ombre d’un mamelon que la route coupait à pic, et dont le sommet, faisant face à l’osteria, se couvrait d’une chevelure de ronces et de quelques jeunes hêtres inclinés au-dessus de la voie. Le jour baissait, quoique la ligne de l’horizon restât rouge et comme enflammée. Quand la calèche sortit de l’ombre, Julien poussa un grand soupir et se redressa involontairement ; Céleste devint toute pâle. Sous la treille, en dehors, les gens de l’auberge disaient :

— Ils viennent de Palerme et ils vont à Naples.

— Le roi veut les marier tous les deux le même jour !

— Le roi a partagé entre eux deux également les domaines de Mario Monteleone.

Julien et Céleste échangèrent un muet regard. Les gens de l’auberge disaient encore :

— Le Doria de Rome leur donne tous ses palais et tous ses châteaux…

Ils n’en avaient donc pas assez, de châteaux et de palais à Naples, à Palerme, dans l’Abruzze, dans les Calabres, en Sicile et partout !

Quelques bonnets volèrent au vent.

— Evviva ’I conte Doria !… Evviva la contessina !

Lorédan sourit et salua. Un soupir profond souleva la poitrine de Céleste. Angélie agita sa main blanche et inclina la tête paresseusement. Julien appuya ses deux mains contre son coeur ; ses yeux s’agrandirent malgré lui, et sa taille se redressa soudain fièrement comme s’il eût été un autre homme. À voir le feu qui, tout à coup, s’alluma dans sa prunelle, vous n’auriez point reconnu le pâle séminariste.

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