‹ Les Compagnons du Silence Tome IChapitre 7 sur 30 · Chapitre 7 Comte et comtesse

Chapitre 7 Comte et comtesse

C’était, ce Lorédan Doria, un de ces admirables types de la beauté romaine qui ont évidemment inspiré l’école d’Italie. Il y a dans l’ensemble de ces lignes une sérénité si haute, qu’on songe involontairement à Dieu fait homme. La beauté d’Italie, c’est la beauté douce, majestueuse, presque divine.

Lorédan, comte Doria, pouvait avoir vingt-huit à trente ans. Les masses bouclées de sa merveilleuse chevelure noire se séparaient sur son front blanc et pur. Ses yeux ombragés, profonds et limpides à la fois, largement fendus, mais fatigués déjà par le plaisir, donnaient à l’âme, quand il souriait, cette sensation d’harmonie que fait naître une belle voix mâlement vibrante, ou le son lointain de l’orgue, que font naître aussi ces arômes sévères et doux dégagés par l’ombre des grands bois. Il est malaisé de peindre ce mélange héroïque de noblesse et de force qui est la séduction même. Nos hommes du Nord n’ont point cela. Mais songez que, sous le soleil des tropiques, des arbres géants, robustes comme nos chênes, portent à cent pieds de terre des guirlandes de fleurs plus blanches que nos lys, plus roses que nos roses, plus bleues que nos volubilis d’azur…

Ce qu’il faut renoncer à dire, c’est le charme exquis, la grâce délicieuse de la jeune fille qui était assise auprès de Lorédan sur les coussins de la calèche. Elle avait dix à douze ans de moins que son frère. C’était une rieuse et une rêveuse. Il semblait qu’elle eût écrit au front, avec des rayons, ce divin nom d’Angélie qui fait songer aux poèmes du ciel. Ses traits répétaient plus délicatement, mais avec une correction suave et infinie, le dessin altier des traits de Lorédan. Elle était grande comme il était grand. Sa taille avait ce chaste et voluptueux abandon de la vierge créole. Ses cheveux châtains, aux reflets doucement perlés, tombaient en masses opulentes le long de ses joues pâlies par la fatigue du voyage. Ses yeux, frangés de longs cils recourbés et noirs comme le jais, avaient cette nuance bleue, obscure et franche comme la voûte du firmament dans les nuits d’été sans lune ; cette nuance qui noie les rayons plus profondément que le brun lui-même, pour les restituer en une gerbe de fugitives étincelles aux moindres caresses du sourire. Son nez droit gardait la ligne grecque des ancêtres génois ; sa bouche, un corail ciselé, montrait, dès qu’elle parlait, une rangée de perles délicates à miracle, et dont chacune semblait une touche de ce clavecin mélodieux qui était sa voix.

Ce n’était pas une madone ; il y avait pour cela trop de gentillesse candide, trop de naïve mignardise dans sa souveraine beauté ; c’était l’ange des blondes et chères amours, la femme enfant, celle qu’on voudrait abriter nuit et jour sous son aile pour la garder du brutal contact des choses d’ici-bas. Et c’était aussi la fille des jours modernes, la grande dame en bouton, l’échantillon parfait et choisi de tous nos raffinements, de toutes nos élégances. Il fallait ne pas la voir cette heureuse enchanteresse. Dès qu’on l’avait vue, le coeur blessé gardait sa ravissante image.

Julien, ce pauvre enfant solitaire et neuf à toute violente impression, la regardait bouche béante. Il éprouvait cette sensation enivrante de l’homme qui naît à quelque sphère inconnue. Sa poitrine s’élargissait dans son humble soutanelle. Ses tempes battaient ; des éblouissements lui passaient devant les yeux.

Tandis que la calèche franchissait au pas le seuil de la cour, Angélie leva par hasard son regard vers la treille. Julien fut un instant à ne plus sentir son coeur. Il mit ses deux mains au-devant de son visage pour se cacher. Il eut frayeur et honte. Il se retint au grillage pour ne point se laisser aller à la renverse. Elle parla. Ce fut un nom propre qui tomba de ses belles lèvres nonchalantes ; un nom qui rendit Julien jaloux jusqu’à la détresse ; un nom qui devait rester gravé dans sa mémoire, sa vie durât-elle un siècle. Angélie avait dit :

— Le prince Coriolani…

Ce n’est rien, un nom, et c’est tout, cependant. Il y a des noms qui sont un roman ou un tableau, des noms qui répandent un parfum, ou qui sonnent comme la note éclatante d’un cor. Il y a des noms sous lesquels on ne peut mettre ni la vieillesse, ni la laideur.

On se trompe parfois, mais l’étonnement qu’on éprouve, le désillusionnement qui vous blesse, sont encore un hommage à la virtuelle sincérité de l’impression première. Courroux si l’on désirait, allégresse si l’on craignait ; il y a surprise comme à l’instant où cette sylphide, vue par-derrière et à qui l’imagination prêtait de si doux charmes, se retourne et vous montre un visage de cinquante ans.

Julien vit ce prince Coriolani la tête haute, l’éclair aux yeux : beau comme un héros ou comme un bandit. Ces deux choses ne diffèrent pas tant qu’on pourrait le croire dans les imaginations italiennes. Un héros, Angélie avait souri en prononçant ce nom si harmonieux dans sa bouche. Un bandit, Julien avait fermé les poings et songé pour la première fois qu’à son âge d’autres jeunes gens avaient une arme au côté. Il le détestait, ce Coriolani. Il eût donné dix ans de sa vie rien que pour le voir !…

Céleste n’avait pas fait comme son frère. Au premier regard jeté sur le comte Lorédan, ses yeux s’étaient comme éblouis. Mais elle le voyait encore, elle le voyait mieux à travers sa paupière close. L’émotion qu’elle ressentait lui causait un véritable effroi. Elle ne l’eût pas vendue au prix de tout l’or du monde !

Ils furent longtemps ainsi tous les deux immobiles et muets. Céleste pensait :

— Celui-là ne peut être le fils d’un traître !…

Et Julien se disait :

— Si Manuele avait accusé Giacomo Doria, je ne croirais pas Manuele !

Mais leur émotion ne prenait pas sa source principale dans ce fait fortuit : la part indirecte que le père de ce beau jeune homme et de cette jeune fille avait eue à l’histoire récemment racontée.

Le comte et sa soeur étaient entrés dans l’osteria depuis plusieurs minutes. On entendait les bruyantes allées et venues des domestiques empressés. Enfin, Julien releva les yeux sur Céleste.

— Qu’as-tu donc ?… dit-il à voix basse.

Elle tressaillit comme si on l’eût surprise en faute.

— Ce que j’ai ? répéta-t-elle au hasard.

— Oui, dit Julien, qui la considérait avec une attention étonnée ; tu es changée… tu es plus belle !…

C’était vrai. L’éveil est une beauté. Mais c’était vrai surtout pour Julien, dont l’oeil s’allumait pour la première fois, et dont la taille redressée, prenait, à son insu, de mâles allures. Aussi Céleste, le contemplant comme si elle ne l’eût jamais vu, laissa-t-elle échapper ces paroles :

— C’est toi qui es beau, Julien !… mais cet habit ne te va plus !

Julien pensait justement aux grâces nouvelles qu’une coiffure moins sévère mettrait sur le joli front de sa soeur. Il y eut encore un silence. Tous deux regardaient descendre de la seconde voiture les valets et suivantes. Des caves au grenier, l’osteria était en l’air.

— Eh bien, Céleste, dit Julien, tu as eu ce que tu voulais ?

— C’est vrai, répondit la jeune fille.

— À travers tant de beauté, tant d’opulence, tant de noblesse, as-tu entrevu le monde, Céleste ?

La poitrine de la charmante puritaine se gonfla, ses paupières battirent.

— Oui, dit-elle, j’ai entrevu le monde… Et toi ?

— Moi, je ne sais, ma soeur… Il y a de perfides tentations… J’ai deviné le paradis sur terre.

— Le paradis, n’est-ce pas, s’écria Céleste avec vivacité, ce serait d’être lui ?…

Julien ne répondit pas. Peut-être n’avait-il pas saisi le sens de ces paroles.

— Te figurais-tu, ma soeur, reprit-il pourtant, qu’il put exister un être aussi parfaitement beau ?

— Jamais je ne l’aurais cru, mon frère.

— Ce regard… ces gracieuses élégances… ce sourire dont nulle parole ne peut dire le charme…

— Et cette fierté indolente !… et cette auréole de poésie !… ce front pensif et blanc comme celui d’une statue, sous cette chevelure de soie, plus noire que l’ébène…

Julien releva sur sa soeur une oeillade sournoise.

— Tu parles du comte Lorédan Doria ? murmura-t-il.

— Et de qui donc parlerais-je ? demanda naïvement Céleste.

— Tu avais dit, balbutia Julien, tu dois bien te souvenir de cela, petite soeur, tu avais dit : « Si tout à coup nous avions devant les yeux un jeune homme et une jeune fille, un frère et une soeur, de ceux-là que Dieu a comblés de toutes les joies terrestres, de ceux-là qui brillent dans le monde et qui résument en eux les bonheurs du monde, je devinerais le monde rien qu’en regardant la soeur. »

— C’est encore vrai, prononça tout bas Céleste ; mais n’as-tu regardé que le frère ?

— Hélas ! répondit Julien bonnement, de nous deux tu es le philosophe, petite soeur… Moi, je n’ai même pas vu le frère…

— Et moi, je n’ai vu que lui ! soupira la jeune fille rouge comme une cerise.

Elle s’interrompit et saisit brusquement la main de Julien, qu’elle posa sur son coeur.

— Sens cela ! dit-elle.

Son coeur sautait dans sa poitrine.

— C’est comme le mien, dit Julien tristement.

— Et sais-tu ce qu’il crie, mon coeur ? reprit la fillette. Richesse, noblesse… splendeur !

— Ah ! fit Julien, ce n’est pas cela que dit le mien !

— Que dit-il ?

Julien avait les deux mains sur sa poitrine. Il baissa la voix et murmura :

— Amour !…

Céleste se jeta dans ses bras et le baisa. Ils pleuraient tous deux comme de pauvres enfants qu’ils étaient. Notez que de moins innocents auraient exprimé autrement leur pensée. L’innocence dit toujours le mot vrai.

— Frère chéri, murmura Céleste en sanglotant, richesse, noblesse, grandeur… c’est ce qui est entre eux et nous !

Julien la pressa sur son coeur.

Derrière eux, sous la treille, un bruit léger se fit ; ils se retournèrent effrayés. Manuele était debout à quelques pas de la table où ils avaient pris leur repas. Il tenait à la main une pelle et une pioche.

— Richesse, noblesse, grandeur ! murmura-t-il, car il n’avait entendu que ces mots. Pauvres enfants ! qui vous a donc appris à jalouser cela ?

Céleste et Julien restaient immobiles et les yeux baissés. Manuele, d’ordinaire si calme et si doux, semblait en proie à une agitation extraordinaire. Son visage peignait une sorte d’exaltation fiévreuse.

— Après Bourbon, Monteleone ; après Monteleone, Doria, prononça-t-il entre ses dents serrées ; ces gens ne viennent qu’en troisième ligne !

Il s’approcha et vint baiser Céleste au front.

— Oui, oui, dit-il comme on rêve tout haut, grandeur, richesse, noblesse ! L’oiseau dont on n’a pas coupé les ailes s’envole un jour et va chercher l’azur du ciel. Il ne faut qu’un instant pour qu’Achille déchire avec dédain sa tunique de femme. Les temps sont peut-être venus… Ceux-là qui voyagent avec fracas sont bien nobles et sont bien riches… Il y en a d’aussi nobles qu’eux… Il peut y en avoir d’aussi riches !…

Son second baiser fut pour Julien.

— Tu ferais un beau comte ! murmura-t-il encore. Regarde-moi, Céleste… J’ai vu bien des princesses… tu as les yeux d’une reine… Que Dieu nous aide, enfant !… les vieux troncs refleurissent chaque printemps… J’ai rencontré des Doria qui demandaient leur pain sur les routes… On monte souvent sur les trônes en revenant de l’exil… J’ai regardé longtemps, à Ferrare, le tableau merveilleux qui représente la roue de Fortune. Ceux qui ont noblesse se couchent misérables parfois et s’éveillent grands… Dormez, enfants, la Providence veille !

Sa main s’étendit sur eux en un geste de bénédiction. Sa figure avait une expression solennelle, presque inspirée. Il s’éloigna lentement et descendit les degrés de la treille sans se retourner. Céleste et Julien avaient la tête baissée. Loin d’exalter leur courage, les paroles du vieillard les faisaient rentrer en eux-mêmes. Ce n’était pas la première fois qu’il leur tenait de ces discours étranges. Il avait beaucoup souffert ; la souffrance affaiblit l’esprit.

Parfois le frère et la soeur avaient regardé avec frayeur ce front dépouillé, ces yeux tour à tour étincelants et mornes. Ils n’avaient jamais osé se le dire, mais tous deux avaient la même pensée ; la raison du pauvre Manuele chancelait à de certaines heures, et il prenait je ne sais quels rêves pour des souvenirs.

Le bruit et le mouvement cependant augmentaient dans l’osteria du Corpo-Santo. Pietro, l’hôtelier, avait mis de côté sa chère paresse et se multipliait. Il s’agissait de préparer le souper de Leurs Excellences, de Leurs Altesses, si mieux vous aimez ; en Italie, les titres ne coûtent rien. Pour peu que Leurs Altesses en eussent témoigné le désir, on leur eût donné de la Majesté. C’est toujours le pays de ces empereurs qu’on faisait dieux de leur vivant, quitte à leur couper le cou pour les faire jouir plus vite de l’immortalité.

Leurs Excellences étaient fort lasses. On nourrissait le légitime espoir que Leurs Excellences coucheraient au Corpo-Santo, au lieu de gagner la ville de Monteleone. Or, quel honneur pour l’osteria ! Le comte Lorédan et la comtesse Angélie n’étaient pas du tout des étrangers dans le pays. Bien que Naples fût leur résidence habituelle et que le Doria de Rome leur eût laissé d’immenses domaines dans la province de Palerme, en Sicile, on pouvait aussi les mettre à la tête des seigneurs terriens de la Calabre Ultérieure deuxième. Seuls les Monteleone avaient possédé plus de terres et plus de châteaux, au temps de leur splendeur. Mais il n’y avait plus de Monteleone, et personne désormais, entre Cosenza et Reggio, ne pouvait le disputer aux Doria, qui avaient hérité des Monteleone eux-mêmes. Il serait presque vrai de dire, du reste, que le jeune comte et la jeune comtesse, qui avaient perdu leur père depuis peu, ne savaient pas bien au juste le compte de leurs possessions. C’était affaire au seigneur intendant général qui menait vraiment un train de prince. Les intendants particuliers des Calabres, de la Sicile et de Rome étaient aussi des hommes d’importance.

Il s’en fallait de beaucoup que l’osteria du Corpo-Santo fût un palais. C’était néanmoins une maison bâtie en bonnes pierres et possédant plusieurs terrasses, comme presque toutes les habitations de l’Italie méridionale. L’une de ces terrasses régnait sur la cour, et, tournant l’angle sud-ouest du bâtiment principal, avait vue sur la mer Thyrrhénienne par une coulée. Ce fut là que Lorédan et Angélie s’installèrent pour prendre leur repas du soir. Ils étaient tous deux de charmante humeur et décidés à prendre tout en bonne part dans ce campement.

Tous ceux qui avaient eu l’honneur de contempler Leurs Excellences, disaient que la contessina avait déjà ri une douzaine de fois comme une folle, et que le comte Lorédan s’était pris à chanter une arietta de Sacchini en allumant une cigarette. Certes, il était impossible de voir deux Altesses plus gaies. Les valets étaient bien autrement fiers, et les caméristes avaient bien plus de hauteur. C’est, du reste, la règle. Ils arrivèrent sur leur terrasse en causant et en riant. L’eau fraîche avait baigné les tempes d’Angélie, qui avait laissé au fond du calessosa somnolente langueur. Elle était vive, elle était heureuse. Elle donnait son front au vent parfumé du soir. Elle était belle comme le bonheur de la jeunesse.

Par respect pour Leurs Excellences, la cour fut évacuée, et le branle-bas se confina dans la maison. Angélie et son frère étaient réellement seuls, si l’on fait abstraction de Céleste et de Julien, oubliés derrière la treille. Qui donc eût pensé à ces deux pauvres enfants dans un moment aussi solennel ? La treille n’eût pas été assez épaisse pour les cacher, si ce monticule dont nous avons parlé, et qui se couronnait d’une sorte de taillis, n’eût jeté devant soi une ombre déjà profonde, tandis que la terrasse, blanche et découverte, restait vivement éclairée par les derniers rayons du couchant.

On ne voyait plus ni cavaliers armés ni gendarmes ; mais on les entendait encore, attablés qu’ils étaient dans la salle basse de l’auberge. Les cavaliers avaient laissé leurs pistolets et leurs ceintures au-devant de la porte de l’écurie, où les palefreniers prenaient soin de leurs chevaux. Les carabines étaient appuyées le long du petit mur de la treille, en dehors, derrière la table où Céleste et son frère étaient encore assis. Ils avaient mis tous deux leurs sièges contre le grillage, où couraient de rares et larges feuilles de vigne, pendant aux vieux ceps tordus, comme dans ces guirlandes capricieuses mais sobres qui tournaient autour de l’anse des vases antiques. Ils étaient silencieux. Ils regardaient. Lorédan et Angélie parlaient, mais on ne les entendait pas.

Parfois le sourire d’Angélie se reflétait sur les lèvres pâles de Julien comme en un miroir. D’autres fois, ce sourire amenait sur le front du jeune homme un nuage de tristesse. Quand le regard distrait de Lorédan passait au-dessus de la treille, Céleste retenait son souffle. Vous eussiez dit, en voyant ces deux enfants, des espions payés pour surveiller, l’oreille et l’oeil aux aguets. De quoi parlaient-ils, ce comte et cette comtesse ? De leurs plaisirs brillants et bruyants ? de bals, de fêtes ? ou, peut-être, de ceux qu’ils aimaient ? Qu’elles devaient être belles, leurs fêtes ! Et que d’adoration autour d’eux ! Tout à l’heure on avait dit : « Le roi veut la marier ! Coriolani ! le prince Coriolani ! » C’était celui-là sans doute que devait épouser Angélie. Ainsi pensait Julien.

Aucun nom de femme n’était tombé des lèvres de Lorédan ; mais Céleste avait-elle besoin d’un nom pour être triste ? Ne devinait-elle pas une guirlande de houris autour de ce sultan ? Comment exprimer cela ? Il y avait pourtant du vrai dans la fameuse théorie de notre petite Céleste. Il est bien certain qu’on ne peut donner le nom d’amour au trouble passionné qui lui faisait battre le coeur. Lorédan était le prétexte de ce trouble, dont le foyer était Céleste elle-même. Elle devait peut-être aimer Lorédan. Mais, à cette heure, Lorédan n’était que la pierre qu’il faut pour permettre à l’acier de produire l’étincelle. Derrière Lorédan était le monde.

Céleste ne s’était trompée qu’en un point : elle avait vu le monde sous un miroir magique qui était le frère et la soeur. L’erreur n’était pas dans le sexe.

Pour Julien, la chose avait été tout autre. Julien avait été frappé d’un coup de foudre, Julien aimait. Il est facile d’observer cette différence entre l’homme et la femme. L’homme, plus naïf, aime du premier coup. La passion naît en lui d’un seul jet, et tend plutôt à décroître après ce grand éblouissement de la première vue. Chez la femme, chez la jeune fille surtout, l’impression produite se complique aussitôt d’un retour égoïste. Ce mot, dans le langage commun, implique un blâme ; ici, non. Il exprime uniquement l’action du moi,que cette action s’appelle prudence ou pudeur. La raison de cette différence est providentielle. Dieu a voulu que la femme se défendît. Il faut l’âge ou l’abâtardissement pour user de cet instinct. La femme que la première impression entraîne sans retour ni circuit se fait homme. Julien aimait. Céleste allait aimer. Julien souffrait déjà par le coeur. Il ne voyait que l’idole. Céleste, émue aussi profondément que lui, voyait le paradis où trônait son dieu ; paradis, hélas ! entouré de barrières infranchissables ! Et, tandis que le pauvre Julien devinait, sur la bouche belle et rieuse d’Angélie, devinait sans cesse ce nom de Coriolani qui lui brûlait le coeur, Céleste faisait un rêve. Ce rêve s’exprimait par trois mots : noblesse, grandeur, richesse.

C’était une belle soirée d’automne, calme et rafraîchie par la brise de mer. Tout à coup les yeux de Céleste et ceux de Julien se détournèrent à la fois de la contemplation qui les absorbait. Un éclair venait de les frapper à l’improviste. Quelque chose brillait au sommet du monticule coupé à pic par la route de Monteleone. Ce monticule tranchait en noir sur le ciel carminé. Les broussailles, détachées comme une dentelle, frangeaient la crête de la colline. Au-dessus d’elles, se balançaient à la brise, comme des découpures d’ombres chinoises, les clairs branchages des bouleaux et la feuillée plus lourde des hêtres. On devinait derrière la colline cette lumière rosée qui éclairait si vivement la terrasse où Lorédan et sa soeur souriaient à ce beau ciel. C’était du sein des broussailles que l’éclair avait jailli. Une lueur rouge et fugitive, semblable à celle que les enfants espiègles envoient au loin avec un miroir. Céleste et Julien regardèrent en même temps le point d’où la lueur était partie. Ils ne virent rien d’abord qu’un imperceptible mouvement dans les ronces ; ce mouvement-là même devait échapper au jeune couple, assis sur la terrasse régnante, à cause de l’éclat du ciel qui mettait le sommet de la colline dans une nuit profonde. Mais, en regardant mieux, Céleste crut distinguer comme une tête humaine dans le noir. Presque aussitôt après, un second éclair jaillit des broussailles. Julien dit :

— Te souvient-il de ce chasseur de Catane dont le fusil double nous semblait de loin un feu dans le taillis… Il était plus haut que nous… Le soleil, que nous ne pouvions voir, frappait son arme en dessous.

— Il y a deux hommes ! interrompit Céleste.

Julien ne poursuivit point son explication scientifique. Il mit sa main en visière au-dessus de ses yeux.

— Deux hommes armés… murmura-t-il.

Céleste se sentait trembler sans savoir encore pourquoi. Elle regardait de toute la puissance de ses yeux, et pouvait distinguer maintenant deux torses sortant à demi des broussailles.

— Que feraient en ce lieu des chasseurs ? se demandait Julien.

Celui des deux hommes qui était le plus en avant se retenait d’une main au tronc d’un jeune bouleau pour ne point être précipité sur la pente. L’autre était couché à plat ventre et semblait attendre que son compagnon prît son assiette.

— Ce ne sont pas des chasseurs ! dit Céleste, qui avait de la sueur au front.

Elle jeta autour d’elle un regard de détresse et vit les carabines des gendarmes sous ses pieds. Julien s’était levé. Céleste lui ferma la bouche avec sa main.

— N’appelle pas ! ordonna-t-elle tout bas et avec un calme étrange. Les cavaliers et les gendarmes sont à table. Ils ont laissé leurs armes dehors… Je sens que dans une seconde tout secours sera inutile.

Le front de Julien s’inondait de sueur. Un troisième éclair jaillit des broussailles. C’était le plus avancé des deux prétendus chasseurs qui était parvenu à prendre son aplomb et qui mettait en joue. Il n’y avait pas à douter. Les deux prétendus chasseurs visaient la terrasse. C’étaient des assassins. Lorédan et Angélie avaient le verre aux lèvres et causaient en souriant.

Céleste avait eu raison de fermer la bouche de son frère. Un cri devait tout perdre. Voici pourquoi : entre le cri d’appel et la venue de l’escorte, une minute devait s’écouler, une minute dont chacune des secondes suffisait au crime commis. Julien s’appuyait, défaillant à la treille :

— Si je pouvais mettre, murmura-t-il, ma poitrine au-devant de la sienne !

— Tu peux faire mieux, dit Céleste, qui était pâle, mais qui ne tremblait pas.

Elle saisit en même temps, par les carreaux du treillage, le canon d’une carabine. Elle mit l’arme entre les mains de Julien et acheva d’une voix ferme :

— Tue-les !

Le jeune séminariste eut comme un vertige. Une troisième ombre se dessina dans les buissons, parmi les ténèbres qui allaient s’épaississant. Celle-là n’avait point de mousquet. On la vit frapper ses mains l’une contre l’autre. Un signal sans doute.

— Tuer un homme !… moi ! murmura Julien, dont les jambes trop faibles ne soutenaient plus le poids de son corps.

L’ombre avait frappé deux fois.

— Si tu n’oses pas, donne ! s’écria Céleste, qui le dépassait de la tête en ce moment.

Elle lui arracha des mains la carabine et en appuya le bout contre un des barreaux de la treille. À l’instant même où l’ombre donnait le dernier signal, la carabine partit entre les mains de la jeune fille. Un second coup de feu répondit au sien comme un écho au sommet du monticule. Lorédan s’affaissa dans les bras de sa soeur, tandis que l’arme s’échappait des mains de Céleste et qu’elle se laissait aller sur le sein de Julien.

Au haut de la colline une forme humaine se leva toute droite parmi les broussailles. Un instant, on vit sa noire silhouette se détacher sur le ciel. Puis elle chancela, cette silhouette sombre, et un homme vint tomber mort, la tête la première, dans la poussière du chemin, à cinquante pas de la treille. Celui-là n’avait pas tiré. Les gendarmes et les cavaliers amenés par le bruit de la double détonation trouvèrent auprès de lui sa carabine chargée. Ses deux compagnons, l’autre assassin et cette ombre qui avait frappé les trois signaux, avaient disparu comme par enchantement. Lorédan avait une blessure à l’épaule. Julien pensait en fixant ses yeux ardents sur Angélie qui l’entourait de ses bras :

— Au prix d’un coup mortel, je voudrais être à sa place !

Avant de tomber évanouie, Céleste avait vu la jeune comtesse recevant Lorédan sur son sein, et son coeur avait murmuré :

— Ce n’est pas lui que j’ai sauvé !

À ce moment, la cloche du Corpo-Santo se prit à sonner le glas à toute volée. Et, peu d’instants après, du fond de la vallée du Mortorello, le bruit d’une explosion monta, semblable à la lointaine détonation d’un canon de gros calibre. Le crépuscule devenait noir, l’escorte inquiète était rassemblée dans la cour. Chacun se demandait ce qui se passait aux alentours cette nuit.

Sur la terrasse, une femme que personne n’avait vue entrer, apparut soudain derrière le groupe formé par Lorédan et sa soeur, qui avaient renvoyé l’aubergiste Pietro et ses valets empressés. La blessure de Lorédan était légère, il avait déjà repris ses sens. Cette femme, cette apparition, avait une robe blanche, et de longs cheveux noirs flottaient sous un voile autour de son front pâle. Elle resta tout au bout de la terrasse. On vit sa main s’étendre vers les tours lointaines du couvent. On l’entendit qui murmurait :

— Les enfants de Doria sont beaux… Où sont les enfants de Monteleone ?

Puis, d’une voix éclatante :

— Entendez-vous le son de cette cloche ?… Mettez le harnais à vos chevaux… La mort est ici aux alentours… L’ombre est pleine des poignards du silence… C’est la nuit du 15 octobre !…

q

Page 1