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Chapitre 8 La messe de la vingt-deuxième heure

Manuele marchait dans la vallée déserte quand il entendit la double explosion. Il ne se retourna même pas. Quand le son des cloches du couvent arriva jusqu’à lui, il se découvrit et fit le signe de la croix. Plus tard, quand cette grande détonation fit trembler le sol sous ses pieds, il pressa le pas.

— C’est la nuit du 15 octobre, disait-il, lui aussi ; on prie en accomplissant la dernière volonté des morts !

L’obscurité était complète lorsqu’il arriva dans les ruines. Il ne fit point comme Athol, notre aventurier, qui avait cherché si longtemps. Le souvenir le guidait dans ce labyrinthe de décombres ensevelis sous l’herbe. Il alla droit au talus où Athol avait vu pour la première fois la femme blanche. Son coeur battait bien fort, et c’était d’une voix tremblante qu’il se parlait à lui-même. Mais, si un rayon s’était fait tout à coup dans ces ténèbres, vous eussiez vu l’espoir illuminer cet humble et bon visage.

— Oui, oui, se disait-il, aussi nobles et aussi riches… Il faudra compter… ce qui manque aux uns, les autres l’ont… Je savais bien, moi, que le maître avait pensé à tout avant de mourir !…

En arrivant au talus, il planta sa pelle en terre et prit la pioche à la main.

— Richesse, noblesse, grandeur !… prononça-t-il en donnant malgré lui à sa voix un accent solennel, tout est là-dedans.

Mais un cri d’étonnement s’échappa de sa poitrine lorsqu’il vit devant lui un trou béant et noir.

— On est venu ! s’écria-t-il. Qui est venu ?

Il entra brusquement dans ce réduit dont Athol avait franchi le seuil avec une sorte de recueillement. L’odeur de la poudre était encore là-dedans. La lune, qui s’était cachée sous un nuage, montra son croissant d’argent, dont les rayons enfilèrent l’ouverture. La chambre basse s’emplit soudain de clarté. Il n’y avait point d’humidité, parce que le pavillon, tout en marbre, était bâti sur une voûte. C’était une retraite charmante, dans le style italien moderne. Les murs, ornés de guirlandes légères en mosaïque, gardaient une fraîcheur singulière. Il semblait que l’artiste venait de mettre la dernière main à leur délicate ornementation. Comme il n’y avait ni peintures, ni dorures, rien n’avait souffert. Seulement, les étoffes qui couvraient les lits, les crépines et les draperies, étaient blanchies et fanées. Il y avait quelque chose d’étrange à voir ces lambeaux pendre, ternes et mouillés, parmi la sombre opulence des lambris. Un lit nuptial et deux berceaux, nous avons dit cela déjà, formaient tout le mobilier de cette chambre. Pour avoir tardé à venir, l’impression produite sur Manuele n’en fut que plus violente et plus profonde. Il tomba sur ses genoux, et ses yeux s’inondèrent de larmes.

— Quatorze ans écoulés ! murmura-t-il ; au lieu de la jeunesse, de la beauté, du bonheur, la mort !

Son regard était fixé sur le lit avec une sorte de stupeur. Il tira de son sein un papier qu’il déplia lentement. Il était en face de l’entrée, et la lumière de la lune tombait d’aplomb sur l’écriture, par-dessus son épaule. Il lut :

— « … Nul n’est entré en ce lieu depuis le jour où tout mon bonheur périt à la fois. La porte fut murée sur le lit de Marie, et les deux pauvres berceaux vides… »

Manuele s’arrêta, parce que ses larmes l’aveuglaient. Il se releva tout à coup, pris d’un frémissement.

— Mais quelqu’un est venu ! s’écria-t-il.

Un instant, il l’avait oublié, tant les souvenirs du passé lui avaient étreint fortement le coeur. Son regard fit le tour de la chambre souterraine. Dans ce regard, il y avait plus d’espoir que de crainte.

— Ceux qui sont venus, pensa-t-il, ne savaient pas le secret…

Il consulta encore le papier qu’il tenait à la main :

— « … À la tête du lit, murmura-t-il en lisant, le troisième panneau, celui qui porte à son centre l’écusson de Monteleone avec la devise… »

Il n’y avait pas à s’y tromper. Tous les panneaux étaient semblables, excepté celui-là, qui avait, outre son léger encadrement de mosaïque, un écu entouré du grand cordon de la Toison d’or. L’écu était d’azur au coeur d’or, transpercé de deux épées de même en sautoir,avec cette devise : Agere, non loqui.

Manuele posa son doigt sur l’écusson qui occupait le centre du panneau et opéra une pression. Le panneau bascula aussitôt et montra une cavité carrée, en forme d’armoire, qui ne contenait rien qu’un coffret d’acier ciselé. Manuele poussa un cri de joie et s’empara du coffret. La serrure avait été brisée d’un coup de pistolet. Elle portait encore la trace de la balle. Le coffret était vide.

— Holà ! Mariola ! folle ! cria une voix cassée au-dehors, as-tu fait ce trou pour te cacher ?… Voyons, si tu reviens comme une bonne fille, tu ne seras pas battue… mais, si tu me fais courir, prends garde à toi !

Un claquement de fouet très expressif accompagna ces dernières paroles. C’était une vieille femme qui allait clopin-clopant dans les herbes, la lanterne d’une main, le fouet de l’autre. Une vieille femme à la Rembrandt : longue figure maigre, hérissée de cheveux gris, nez tranchant qui descendait par-dessus la bouche déprimée jusqu’au menton taillé à la poulaine ; petits yeux gris clignotant derrière une broussée de sourcils révoltés. Elle s’arrêta devant l’ouverture de l’ancien pavillon de plaisance.

— En vérité, murmura-t-elle, voilà un lit qu’on peut emporter, s’il n’est pas trop lourd… J’ai passé bien souvent par ici sans me douter qu’il restât quelque chose…

Elle s’interrompit en un rire lassé ; puis elle ajouta :

— La Mariola est capable de s’être endormie en pleurant sur les deux berceaux.

La lumière de sa lanterne éclaira tour à tour les recoins de la chambre. Elle ne vit rien. On eût dit qu’elle avait peur d’entrer.

— C’est son glas qu’on tinte là-haut… murmura-t-elle ; je n’aime pas sortir par ces nuits du 15 octobre… et la Mariola va me le payer. – Allons, ma bonne fille, reprit-elle d’un ton mielleux, quand tu passes la nuit à courir, tu sais bien que le travail ne va pas le lendemain… tu t’endors sur ton rouet… Et, je le demande à Dieu, gagnes-tu le pain que tu manges ?… Viens, Mariola, viens, viens !…

Elle attendit la réponse un instant. La réponse ne se fit pas.

— Vas-tu venir ! s’écria-t-elle en colère ; ou faut-il que je t’aille chercher !

Le fouet menaçant claqua, mais la réponse ne vint point encore. La vieille passa le seuil d’un pas trébuchant. Elle avait peur. La lanterne tremblait dans sa main. Quand elle fut au milieu de la pièce, elle aperçut une masse sombre à demi cachée derrière la tête du lit. Elle s’approcha. C’était un homme qui tenait entre ses mains crispées un coffret d’acier ouvert et vide. L’homme était privé de sentiment et comme mort. La vieille s’accroupit près de lui et dirigea l’âme de sa lanterne sur son visage.

— Mon neveu Manuele ! grommela-t-elle avec plus de surprise que d’émotion ; j’ai donc bien de l’âge, puisque ceux que j’ai bercés sur mes genoux sont maintenant des vieillards !

Elle habitait, cette vieille femme, une petite cabane perdue dans les rochers à un mille de là, presque au sommet de la falaise qui séparait le Martorello du rivage. Elle se nommait Berta Giudicelli. Elle avait été la nourrice de Barbe de Monteleone, à qui elle avait gardé une affection de mère. Elle seule avait eu le secret des espoirs de Barbe avant le mariage du comte défunt ; elle seule avait eu le secret des pleurs et du désespoir de Barbe, quand Mario Monteleone eut pris pour épouse une étrangère. Cependant, elle témoigna dès l’abord à la nouvelle châtelaine un dévouement ardent et empressé. Ce fut elle qui brigua pour sa fille l’honneur de prêter le sein au premier-né de Monteleone. Lorsque, après la catastrophe qui plongea la maison dans le deuil, l’espoir sembla de nouveau sourire au maître des chevaliers forgerons, lorsque Maria des Amalfi lui eut donné successivement un second fils et une fille, Berta s’empressa autour d’eux comme Barbe elle-même.

Les enfants l’aimaient parce qu’elle savait de belles chansons et tous les contes naïfs qui amusent la veillée villageoise. Elle les nommait ses anges chéris et les attirait tant qu’elle pouvait dans sa cabane. Personne ne s’en étonnait. Chacun dans le pays adorait ces blonds chérubins, qui étaient déjà bons et doux.

Ce jour où la tartane barbaresque croisa dans le golfe de Santa-Eufemia, ce jour où disparurent à leur tour le second fils et la fille de Maria des Amalfi, comtesse de Monteleone, on les avait vus jouer tous les deux le matin au seuil de la maison de Berta…

Comme elle avait près de quatre-vingts ans, on lui avait laissé sa cabane, lors de la dépopulation,comme on appelle en Italie ces brusques migrations ordonnées par les gouvernements. Elle seule dans le pays avait vu les beaux jours du Martorello. Les pêcheurs disaient que c’était une sorcière. Ils disaient encore qu’elle avait en quelque trou profond de l’or mal acquis : les trente deniers de la trahison. Quand elle était loin et qu’elle ne les pouvait entendre, ils l’appelaient la femelle de Judas. Mais ils n’osaient pas refuser le caret fin qu’elle filait au rouet et qui leur servait pour leurs engins de pêche.

Elle vivait seule. Quand elle allait porter son fil aux grèves, sa porte restait close. Mais il y avait de vagues bruits dans le pays. Les contrebandiers, une nuit qu’ils escaladaient la falaise, pour faire filer un chargement de draps de France à travers le Martorello, avaient entendus qu’on se disputait dans la cabane de Berta. La vieille menaçait. Un fouet claqua et il y eut un gémissement, quelque chose de semblable à la plainte d’une femme.

En outre, la quantité de carets qu’elle apportait aux pêcheries semblait depuis longtemps trop considérable pour être le produit de son seul travail, eût-elle tourmenté son rouet nuit et jour. Mais ceux qui, par hasard, avaient passé le seuil de sa cabane, l’avaient toujours trouvée solitaire. Elle vivait misérablement. Elle achetait juste ce qu’il fallait de pain noir pour se nourrir elle-même. Il y a des vieilles gens qui parlent dans la solitude.

Les nouveaux habitants du village s’occupaient peu de cette octogénaire revêche et repoussante qu’ils ne connaissaient point. La frayeur superstitieuse des hommes de la mer les tenait à distance, et Pietro, l’hôtelier du Corpo-Santo, son plus proche voisin, était une moitié d’esprit fort qui avait bien assez de ses fièvres. Berta était donc là, sur sa falaise, comme au fond d’un désert. Elle faisait ce qu’elle voulait. Elle avait une esclave au milieu d’un pays chrétien, une esclave qu’elle faisait travailler, à coups de fouet, dans un trou. Et si, de temps à autre, la nuit, un passant égaré rencontrait un fantôme dans la vallée, c’est que l’esclave de la vieille Berta avait pris la fuite.

Il y avait des gens qui donnaient un nom à ce fantôme, et qui disaient que Maria des Amalfi, comtesse de Monteleone, morte on ne savait où, revenait les nuits et rôdait autour de ces ruines, où était le berceau de ses enfants. Cette nuit, l’esclave avait rompu sa chaîne, et Berta la cherchait, le fouet à la main. Berta laissa Manuele, étendu sans mouvement dans la chambre de marbre, et sortit pour parcourir de nouveau les ruines. Elle disait, en boitant parmi les herbes :

— Biens, Mariola, ma fille… viens, viens !…

Puis, parfois s’interrompant :

— Mon neveu Manuele est le dernier de la famille… J’ai vu cela tout jeune… cela descendra en terre avant moi !…

Il était en ce moment un peu plus de neuf heures du soir. Les cloches du Corpo-Santo se taisaient ; mais on voyait luire les fenêtres de l’église au haut de la montagne. Sur la route, la calèche de voyage du comte Lorédan et de sa soeur, recouverte maintenant et bien close, filait au grand galop au milieu de l’escorte. Pistolets et carabines étaient armés.

Après ce qui s’était passé, le chef des gendarmes avait déclaré qu’il n’y avait désormais de sûreté qu’à la ville, et Lorédan, malgré sa blessure légère, s’était déterminé à partir.

Auparavant, néanmoins, le frère et la soeur s’étaient informés de ceux qui leur avaient sauvé la vie. Au grand étonnement de l’honnête Pietro, Julien et Céleste refusèrent de paraître devant Leurs Excellences. Encore pouvait-on expliquer cela par la timidité ; mais Céleste et Julien refusèrent également une bourse pleine de ducats que Leurs Excellences leur faisaient offrir. Pour le coup, c’était de la folie, et Pietro vit bien que les deux enfants avaient la cervelle à l’envers comme le vieux Manuele leur père. Il songea en lui-même, l’honnête Pietro, que ce serait le comble de l’insolence que de rapporter la bourse à Leurs Excellences. Aussi, pour ne pas manquer au respect qui était dû au comte Doria et à sa soeur, il s’administra leurs ducats.

Céleste et Julien suivirent longtemps des yeux la calèche au milieu du nuage de poussière qu’elle soulevait sur sa route. Quand ils la perdirent enfin de vue, au détour du chemin, Céleste jeta ses deux bras autour du cou de son frère, qui restait immobile et morne.

— Mon Julien bien-aimé, dit-elle, j’ai versé le sang… est-ce assez d’une vie entière pour faire pénitence ?

Julien était comme absorbé.

— Suis-je donc un homme !… murmura-t-il ; ma main a tremblé… mon coeur a failli… Oh ! s’interrompit-il avec exaltation, Céleste, ma soeur, tu as bien fait !… Si c’est un crime, je te l’envie !…

Céleste baissa la tête. Elle avait tant de pâleur sur les joues, qu’on eût dit une morte.

— Tu m’aimes donc encore, fit-elle, et tu ne me repousses pas ?…

— Tu l’as sauvée ! s’écria Julien, qui la pressa contre son coeur.

Il y eut entre eux un long silence. Céleste priait. Julien passa la main sur son front.

— Où était-il, ce prince Coriolani ? prononça-t-il tout à coup sans savoir peut-être qu’il parlait.

Céleste le regarda, étonnée ; car elle n’avait jamais entendu ce nom.

— Ma soeur, reprit Julien, le sang aux tempes et l’oeil brûlant, si l’autel était là, je prononcerais mes voeux à l’instant même !

— Je voudrais être au seuil du cloître, repartit Céleste, je le franchirais sans hésiter !

— Dis-tu vrai ? s’écria Julien.

— Je dis vrai, répliqua Céleste.

— Les portes du couvent de Catane se rouvriront pour toi dès que tu le voudras… et, quand je l’ai quitté, Geronimo m’a dit : « Enfant, tu reviendras, je t’attends !… » Veux-tu partir, ma soeur ?

Céleste répondit en se levant :

— Je suis prête !

Ils se prirent par la main. Ils dirent en même temps, les deux pauvres enfants au coeur blessé :

— Le monde est mauvais pour nous… nous avons besoin de Dieu !

Ugo, seigneur de Monteleone, avait bâti au XIIe siècle ce monastère du Corpo-Santo pour des reliques qu’il apportait de terre sainte. C’était un de ces fiers couvents à créneaux et à tourelles, comme il en existe encore quelques-uns dans l’Italie du Sud. Au Moyen Âge, les abbés du Corpo-Santo avaient eu juridiction religieuse et temporelle sur une grande partie du pays. La corporation religieuse s’était bientôt soustraite à l’autorité de son fondateur, et les papes avaient plus d’une fois couvert de leur autorité souveraine la révolte des moines vassaux. Néanmoins, le grand écusson de Monteleone restait au centre du frontispice de pierre qui couronnait le portail intérieur de l’église. Malgré le temps, on pouvait le blasonner encore, parti qu’il était de Bourbon et de Montferrat, portant sur le tout les armes des princes de Bénévent, et en coeur, sur le tout du tout, comme disaient les anciens hérauts, les armoiries propres de Monteleone : d’azur au coeur d’or, transpercé de deux épées du même en sautoir. Les supports étaient deux lions. Autour de leur crinière s’enroulait la devise latine : Agere, nonloqui.

On disait que, le 15 octobre 1815, Mario Monteleone avait été exécuté au château du Pizzo, à neuf heures et demie du soir, une heure juste après le roi Joachim Murat. Les cours et les cloîtres du couvent étaient tout noirs. On voyait confusément, sur le parvis qui précédait l’église, une foule sombre et silencieuse.

Quand le beffroi sonna l’heure fatale, neuf heures et demie, les portes de l’église s’ouvrirent à deux battants, projetant de grandes lueurs dans les cours. La voix de l’orgue s’éleva et dit les premières mesures de cette gigantesque symphonie funèbre que le vieux maître Porpora composa, rapporte-t-on, pour ses propres funérailles. Le son se prolongeait, grave et doux sous les voûtes, pendant que cette foule muette, rassemblée naguère dans la cour, montait les degrés du perron.

Le couvent avait été maintes fois restauré, amendé, embelli ; mais l’église restait et reste encore comme un des plus beaux types de l’architecture romane-byzantine de la fin du XIIe siècle. Les peintures murales, la polychromie des entablements et des frises, les arabesques des nervures et des corbeaux, enfin toute cette struttura pittoresca,comme on appelait en Italie le style importé de Constantinople par les Croisés, venait d’être restituée par la munificence du dernier Monteleone. L’église semblait sortir des mains de l’architecte.

C’était une vaste nef à voûte surélevée ou elliptique, soutenue par deux rangs de pilastres énormes, auxquels se collaient des colonnes cannelées de cette forme régulièrement cylindrique, particulière à l’ordre byzantin. Les chapiteaux, variés à l’infini, depuis le dessein grossièrement rappelé de la forme corinthienne, jusqu’au fouillis de feuilles bizarres, de monstres sans nom, de palmes impossibles, de serpents sans fin, enlacés comme des parafes, avaient des dorures pleines, ressortant sur un fond rouge obscur. Chacun des pilastres avait sa nuance générale qui, différente par le fait, tombait en harmonie avec les pilastres voisins. Les bas-côtés, percés de profondes chapelles dont les fenêtres hautes, en plein cintre, aux archivoltes supportées par deux colonnes ioniennes, passaient derrière le choeur et contournaient l’abside.

À l’étage supérieur, les fenêtres, réunissant ensemble deux arcs très surélevés, renfermés dans un cintre commun, étaient ornées de vitraux plats de Bologne. Mais c’étaient le choeur et l’autel qui pouvaient passer pour des modèles de cet art un peu chargé dans sa magnificence qui rappelle les hardiesses et les profusions babyloniennes ; à tel point que l’oeil y cherche ces bassins de porphyre, ces idoles couvertes de pierreries et ces monstres d’airain ou d’or qui étaient aussi des dieux.

Les peintures latérales du choeur, exécutées à fresque sur fond d’or, par quelqu’un de ces splendides imagiers grecs, précurseurs de Cimabue et de Giotto, représentaient sans perspective, il est vrai, mais avec des couleurs incomparables, des scènes de la Passion de Notre-Seigneur. La mise au tombeau formait le fond. Et la coupole étincelante reproduisait les éblouissements de l’Ascension. Les colonnes torses de l’autel, formées de deux serpents entrelacés, l’un de marbre noir, l’autre de porphyre sanguin, séparés par un câble d’or, entouraient, au nombre de douze, le tabernacle où étaient les saintes reliques. Le tabernacle figurait un tombeau, et le globe à la croix qui surmontait l’autel était de basalte noir.

Dans l’un des tremblements de terre qui marquèrent la fin du XVIIIe siècle, l’église de San-Nicolao d’Andri avait été engloutie. Depuis lors, la basilique du Corpo-Santo, ouverte à tous, servait de paroisse à la contrée. Eussiez-vous quadruplé le nombre des chrétiens répandus sur ces côtes, la basilique du Corpo-Santo eût encore été trop grande pour qu’ils la pussent remplir.

Aussi cette foule qui encombrait naguère l’étroit parvis, disparut-elle en quelque sorte, dès qu’elle eut passé sous l’archivolte profonde et opulente de la maîtresse porte. Hommes et femmes se répandirent dans la nef et dans les bas-côtés tendus de noir. Dès que l’orgue se tut, un silence de mort régna dans l’immense vaisseau en deuil. Cette foule qui venait d’entrer se composait de deux éléments très distincts. Il y avait d’abord les gens du pays, pêcheurs contrebandiers, villageois indolents, habitués à rejeter le travail des champs sur leurs enfants et leurs femmes. Ceux-ci venaient, depuis sept ans, chaque automne, à cette solennité nocturne, comme on assiste à un curieux spectacle.

Sauf le petit groupe de pêcheurs dont les cabanes flanquaient la falaise au sud-ouest du Martorello, ces gens n’avaient aucun lien de souvenir ou d’affection pour le nom de Monteleone. C’étaient des transplantés. Mais une autre catégorie, aussi nombreuse pour le moins, se composait de voyageurs aux sandales blanchies par la poudre des routes. Ceux-là venaient de loin, et c’étaient pour la plupart d’anciens habitants du pays, expulsés après la tentative avortée de Murat. Ils ne se mêlaient point aux hôtes nouveaux des campagnes voisines. On les voyait par groupes dans l’ombre des piliers, le manteau sur la joue. Il y avait parmi eux des femmes voilées.

L’éclairage de la nef donnait, du reste, toute facilité à ceux qui ne se voulaient point montrer. L’autel resplendissait aux feux d’une innombrable quantité de cierges. Les lustres du choeur étaient allumés, et un double rang de candélabres à pied entourait le grand catafalque élevé devant le tabernacle. Mais c’était tout. À partir de la balustrade du choeur, il n’y avait pas une seule lumière dans l’église.

Depuis sept ans que cette cérémonie avait lieu, jamais les agents de la police centrale n’avaient fait la moindre tentative pour l’entraver. Ce n’était pas un acte séditieux, puisque Mario Monteleone avait péri par suite d’une trahison privée. L’ordre de grâce avait été expédié en temps utile par le roi Ferdinand. Cependant, sous chaque manteau, dans ces groupes silencieux protégés par l’ombre des piliers, il y avait une arme.

Le catafalque portait la couronne comtale et le manteau. Il avait, en outre, les insignes de la Toison d’or d’Espagne, de l’Annonciade de Sardaigne, et de Saint-Ferdinand de Naples. Sur la face du drap qui regardait la nef, était brodée une série d’emblèmes mystiques, rappelant ceux qui sont à l’usage de la franc-maçonnerie. Le principal de ces emblèmes était un marteau de forge posant sur l’enclume, et entouré de cette inscription, lettre morte pour les profanes :

AA5A4AA3E  E2AI2OA3I2

EA5

IL2AA4MNA3

I2O  EA5

A2I2A4

RI2M2  INE2DALA3NM2  EA3  M2I3  RI3A3II2

Un étendard noir, qui pendait de la voûte, portait en lettres d’argent cette devise latine, qui avait été celle du mort, et qui appartenait maintenant à la mystérieuse association dont les membres s’intitulaient les Compagnons du Silence : Agere, non loqui.

Au moment même où la porte extérieure s’ouvrait, les moines faisaient leur entrée solennelle dans le choeur. Ils étaient au nombre de vingt-trois, y compris l’abbé et les deux prieurs. Leur costume consistait en un froc blanc, lié par une ceinture de chanvre. Ils portaient la tonsure majeure, dont le diamètre est la ligne qui rejoint une oreille à l’autre. C’était l’ordre des Célestins du Temple, institué par Jean de Gaëte, et dont la règle diffère peu de celle de Saint-Bruno. Ils se rangèrent, muets et graves, dans leurs stalles, des deux côtés du choeur. Le chapelain, qui avait jeûné tout le jour pour dire cette messe de la vingt-deuxième heure, parut bientôt revêtu de ses ornements de deuil, et suivi de ses deux servants.

Quand le pied du chapelain toucha la première marche de l’autel, six hommes, enveloppés dans leurs manteaux et masqués de noir, sortirent de l’ombre, ils s’avancèrent à pas lents et se rangèrent debout, en face du catafalque, devant la balustrade du choeur. Leur aspect causa une certaine émotion dans ces demi-ténèbres où se noyait l’assistance, On put entendre un murmure où dominaient ces mots prononcés à voix basse :

— Les cavalieri ferraï... Les six !…

À l’introït, ils s’agenouillèrent ; mais leurs visages restèrent masqués. La messe commença, morne et muette, pourrions-nous dire, car le prêtre et les servants semblaient remuer les lèvres sans produire aucun son. Dans la nef, vous eussiez entendu une mouche voler.

Au-dehors, c’était ce grand silence des nuits italiennes où la nature elle-même se tait et dort. Un silence si complet, que l’oreille percevait vaguement le lointain murmure de la mer, qui, calme et lente, semblait dormir aussi sur les grèves désertes à plus d’une lieue de là.

Après le premier évangile, et tandis que le prêtre continuait d’officier, il y eut une étrange cérémonie. Une longue file d’hommes, enveloppés de leurs manteaux, sortit de la nuit des bas-côtés. Ils vinrent pas à pas, un par un, s’agenouiller devant le catafalque. Ceux qu’on appelait les Sixles couvraient tour à tour de leurs mains étendues, et décorées de l’anneau de fer. Chacun des compagnons ne faisait que fléchir le genou, puis il se relevait et cédait sa place à un autre. Ils allaient se placer derrière les six, sur deux files, de manière à occuper toute la ligne centrale de la nef.

Pendant cela, l’orgue, qui semblait une voix de l’autre monde dans ce prodigieux silence, disait en sourdine le motif de Fioravante : Amici, alliegrè, andiamo alla pena...Cela dura jusqu’à l’élévation. À l’élévation, tous mirent le front contre terre. Comme ils étaient ainsi, une voix tomba tout à coup de la voûte. Si mystérieuse qu’on eût fait à dessein cette cérémonie, ceci n’était point dans le programme, car chacun tressaillit en l’écoutant. La voix dit :

— Pour qui priez-vous ?… La tombe est vide… ce n’est pas un vieillard qu’elle a rendu… J’ai vu Mario plus jeune, plus fort, plus beau qu’aux jours de sa jeunesse… Il n’y a que moi de morte…

Tous les regards s’étaient élancés à la fois vers la voûte, sombre dôme d’azur où pendaient des étoiles d’or. On vit une forme blanche qui glissait lentement derrière les arcades tréflées de la plus haute galerie. Le clocher tinta trois grands coups espacés largement. Quand les yeux se tournèrent de nouveau vers l’autel, il y eut un étonnement de plus. À droite du catafalque, un homme de haute taille était debout, le dos tourné à la nef. Un manteau noir se drapait sur ses épaules, et un masque de velours lui couvrait le visage. Les six se comptèrent. Nul ne manquait dans leurs rangs. Qui donc était ce septième ?

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