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Chapitre 9 Le septième anneau

Six lampes brûlaient autour d’un cercueil suspendu par des cordages au-dessus d’une tombe béante. La septième lampe était éteinte. Le vase en était d’or. Les six autres étaient d’argent. Chacune des six lampes d’argent portait un nom gravé sur le métal. Ces six noms étaient :

Amato Lorenzo.

David Heimer.

Luca Tristany.

Felice Tavola.

Policeni Corner.

Marino Marchese.

La lampe d’or éteinte portait le nom de Mario Monteleone.

La crypte, ou église souterraine du Corpo-Santo, reproduisait exactement, sauf l’élévation des voûtes, le dessin de la basilique elle-même. Ce cercueil qui pendait occupait une place correspondante au centre du choeur où était le catafalque. Dans le cercueil, il y avait un corps embaumé. Un noble visage, doux et calme, dans la pâleur du repos éternel.

La lumière des lampes ne s’étendait guère qu’à quelques toises de la bière. Au loin, l’oeil n’aurait pu que deviner la confuse perspective des piliers larges et courts. La crypte était déserte, et cependant il y avait des instants où l’on aurait cru entendre, derrière cette forêt de pilastres, des mouvements et des murmures. De loin en loin, la voix de l’orgue arrivait comme un bourdonnement sourd.

À quelques pas de la fosse ouverte et du cercueil, immédiatement au-dessous de l’autel de l’église supérieure, il y avait un drap noir tendu. Sous le drap noir, une enclume, un marteau de forge et un morceau de charbon. Un crucifix dominait cette table symbolique. Et le long du drap courait une inscription en quatre versets, séparés par des têtes de mort. Les caractères et les têtes de mort étaient brodés en argent. L’inscription était ainsi figurée :

I3E  A6A  I4A5I2RI4A5I2  IL2NM2I2  EI2  DRA5M2  A2N  A4OI4A5I2  RI2 A2I2A4.

H2M2O  RA  A2NI3.

I3R  A6  A  I2A6I2RI4A5I2  IL2NM2I2  EI2  DRA5M2  A2N  I3AI4A5I2  RI2  IL2AA4MNA3.

II2M2O  RA  INA3M2H2II3I2AII2  EA5  OA4AI3OA4I2.

C’était la coutume : chaque année, après la messe de la vingt-deuxième heure, les six chevaliers du silence venaient renouveler leur voeu autour des restes du grand maître décédé.

Il y avait en eux je ne sais quelle vague appréhension secrète lorsqu’ils descendirent, cette nuit, les larges escaliers conduisant à la crypte du Corpo-Santo. La cérémonie avait été troublée deux fois. Cette voix mystérieuse, qui avait laissé tomber de la voûte d’obscures et emphatiques paroles, restait dans leur souvenir comme une menace. Autre menace : quel était l’homme qu’ils avaient d’abord pris pour l’un d’eux et qui s’était tenu debout, en dedans de la balustrade, à côté du catafalque, pendant la dernière partie de l’office ? d’où venait-il ? par où était-il entré dans cette enceinte close, et de quel droit avait-il pris cette place d’honneur ?

Il y avait une chose plus étrange encore. Après la bénédiction, au moment où la foule s’écoulait, les moines du Corpo-Santo étaient venus se ranger sur deux files des deux côtés de l’inconnu, qui, la tête haute, avait marché au milieu d’eux jusqu’à la sacristie. Si bien que les compagnons massés dans la nef avaient murmuré, demandant :

— Avons-nous un grand maître ?… Est-ce là l’héritier de Mario Monteleone ?

Et d’autres disaient :

— S’il n’est un des six seigneurs, qui peut-il être ?

C’était bien la pensée des six seigneurs eux-mêmes, tandis qu’ils allaient, silencieux, sous les sombres arceaux conduisant à la crypte. Chacun d’eux se disait :

— Il faut un grand maître !

Ceci étant posé, chacun ajoutait :

— C’est moi qui suis l’héritier de Mario Monteleone.

Ils entrèrent ensemble dans l’église souterraine et arrivèrent au-devant du cercueil sans avoir prononcé une parole. Il y avait parmi eux quatre chevelures noires, un crâne à demi dépouillé, et une tête coiffée de cheveux blancs. C’était le doyen. Il dit à voix basse :

— Salut, seigneur et père.

Les autres répondirent tous ensemble :

— Salut, seigneur et père !

— Je suis, reprit le vieillard, Amato Lorenzo, votre compagnon et votre serviteur.

Celui qui avait la tête chauve à demi, dit avec un accent autrichien fortement prononcé :

— Je suis votre compagnon et serviteur David Heimer.

Puis une sorte de géant, dont le front dépassait les autres de quatre bons pouces :

— Je suis Luca Tristany, le capitaine.

Puis les trois autres tour à tour :

— Je suis Policeni Corner, votre cousin.

— Je suis Felice Tavola, votre parent.

— Je suis Marino Marchese, votre ami.

Tous les six alors étendirent au-dessus du cercueil leurs mains, qui avaient au doigt médius un anneau semblable, un anneau de fer avec la devise : Agere, non loqui.

– La septième année s’achève, dit Amato Lorenzo ; entre la vingt-deuxième heure du dernier jour et l’année nouvelle, le silence est rompu tant que la main reste étendue… Le maître avait coutume de nous dire à ce moment : « Que voulez-vous de moi ?… » Je parle en son nom, et je dis comme lui : Frères, que voulez-vous ?

— Vivre libre, répondit le premier, le géant Luca Tristany. J’ai tué deux hommes… deux traîtres. C’est assez… Je demande le partage… Je me retire de l’association, à moins que vous ne me fassiez grand maître.

— J’ai donné, dit à son tour David Heimer, mon temps et ma fortune à la vengeance du maître… ma tâche est accomplie… Je veux être maître ou libre, et je demande le partage.

— Je suis parent de Monteleone, objecta Felice Tavola.

— Je suis plus près parent que toi, repartit Policeni Corner.

Amato Lorenzo dit :

— Mes cheveux blancs ne peuvent plus obéir !

— Mes cheveux noirs veulent commander ! s’écria Marino Marchese en riant ; frères, la comédie est jouée. La septième année est accomplie. Nous sommes tous riches. Le temps de jouir est venu. Coupons cette corde, et que notre seigneur repose enfin en terre sainte… Partageons, et séparons-nous ; le temps promis n’a-t-il pas été donné ? la vengeance jurée n’est-elle pas accomplie ?

Toutes les bouches s’ouvraient pour répondre affirmativement, car tel était le sentiment général, lorsqu’une voix s’éleva distincte et retentissante.

— Non ! prononça-t-elle avant que personne eût parlé !

Les six se regardèrent à travers les trous de leurs masques.

— Qui a dit non ? demanda Marchese.

Et tous les autres répétèrent :

— Qui a dit non ?

Puis Luca Tristany d’un ton provocant :

— Homme ou diable, celui qui a dit non en a menti !

Sa voix rude résonnait encore sous la voûte, lorsque les cordes qui soutenaient le cercueil entre ciel et terre eurent un grincement aigu. Chacun put voir la poulie tourner autour du guindeau, et le cercueil se mit à descendre lentement, lentement. En même temps, la draperie noire s’agita. Les six, plongés dans une indicible stupéfaction, virent les lampes d’argent s’éteindre tout à coup.

Parmi l’obscurité complète qui régna pendant quelques secondes, on entendit un pas ferme et sonore frapper à intervalles égaux les dalles de la crypte. Puis la lumière reparut. Mais c’était la lampe d’or qui brûlait. La lampe d’or n’était plus suspendue. Elle était entre les mains d’un beau jeune homme au visage hardi et fier.

Nous eussions reconnu ce port hautain, cet oeil d’aigle dont le regard semblait une pointe d’acier. C’était Athol, notre aventurier. Mais quelque chose était changé dans sa physionomie. Une grave émotion avait dû peser sur lui car ses traits exprimaient une sorte de recueillement. À sa vue, les six reculèrent. Et, comme s’ils n’eussent eu qu’une seule voix :

— Qui êtes-vous ? dirent-ils.

Leurs regards s’abaissèrent vers le cercueil, qui était déjà au ras du sol. Leurs regards allèrent de la figure du mort, immobile et pâle, à cet autre visage tout rayonnant de jeunesse. Ils semblaient faire une comparaison. Et la comparaison faite amena pour tous un résultat pareil. Leurs têtes se baissèrent. Il n’y en eut pas un parmi eux qui ne tremblât. Tous avaient cependant fait preuve bien des fois de résolution en leur vie, depuis sept ans qu’ils jouaient leur tête chaque jour.

Le cercueil dépassait le niveau du trou. L’ombre se faisait sur le visage du mort. Machinalement, les mains des six restaient étendues au-dessus de ce cadavre qui s’enfonçait peu à peu dans la nuit.

Une septième main se tendit de l’autre côté de la fosse. C’était celle du nouveau venu. Cette main avait comme les six autres à son doigt médius un anneau de fer. Seulement, l’anneau était double et portait en guise de chaton trois diamants disposés en triangle.

À l’instant où le cercueil disparaissait tout à fait, au fond du trou noir et béant, le nouveau venu prononça d’une voix distincte et vibrante :

— Adieu, seigneur et père !

Les six restèrent muets. L’inconnu reprit :

— Luca Tristany, tu es fort… soulève la table de marbre et recouvre cette tombe.

— Qui es-tu, pour me donner des ordres ? demanda le géant.

— Je suis le maître, répondit le nouveau venu.

Il fixa tour à tour son regard brillant sur les six chevaliers.

— Refuses-tu, capitaine ? demanda-t-il en souriant.

Auprès de la fosse, il y avait, en effet, une table de marbre gisant dans la poussière depuis sept ans. Le géant la mesura de l’oeil.

— Il n’y a pas d’homme capable de soulever cela, murmura-t-il.

Athol se baissa, prit la pierre à deux mains, la fit pivoter sur une de ses tranches comme une porte qu’on ferme et la rejeta sur la fosse. Le sol rendit un grand bruit qui alla se répercutant d’arceaux en arceaux jusqu’au fond de l’église souterraine.

— Tu es fort, dit Luca Tristany, tandis que les autres gardaient toujours le silence ; mais, pendant que tu tenais cette pierre à deux mains, un enfant aurait pu te poignarder par-derrière ; tu n’es pas prudent.

Athol sourit encore et montra de sa main droite, où brillaient les trois diamants, la table de marbre retournée. Le marbre était blanc. Deux mots y étaient gravés en lettres noires : Dieu veille.

— Nous sommes six, prononça tout bas le vieux Lorenzo, et tu es seul… Tu as la bague du maître c’est vrai ; mais j’ai vu de ces joyaux dérobés au cimetière. Nous ne savons pas ce que tu veux.

Athol répondit :

— Je suis le maître !… Je viens du cachot où Monteleone vécut sa dernière heure… Je veux l’obéissance.

— Es-tu seulement initié ? demanda David Heimer.

Athol se tourna vers le drap noir où était cette inscription, dont nous avons figuré plus haut les indéchiffrables caractères. Il fit cela parce que Tristany, le capitaine, Marino Marchese et Policeni Corner s’étaient écriés en même temps :

— Qu’il lise l’écriture !

— Là-haut, sur le catafalque, dit Athol, j’ai lu cette inscription : Au grand maître du charbon et du fer, les Compagnons du Silence.

– Et là, sur cette draperie ? fit Lorenzo, qui ne dissimulait plus son étonnement.

Athol lut aussitôt :

— Il y a quelque chose de plus fort que le fer : c’est la foi. Il y a quelque chose de plus noir que le charbon : c’est la conscience du traître.

– La clef ! s’écria David Heimer, les simples compagnons connaissent cette formule… Dis-nous la clef, qui est le secret des maîtres !

— Non, répondit Athol, je ne vous dirai point la clef.

— Tu ne la sais pas ! fit-on de toutes parts…

— Je la sais.

— Alors pourquoi refuses-tu de la dire ?

Athol prit sur l’enclume le morceau de charbon.

Au lieu de répondre à haute voix, il écrivit sur la table de marbre du tombeau.

RI2M2 OI2A3I2MA4I2M2 I2INA5OI5A3O !

David Heimer se pencha, en proie à une agitation singulière, et lut tout bas :

— Les ténèbres écoutent !

— Il a la clef ! dirent les cinq autres ; pour écrire, il faut avoir la clef.

— Chacun de nous la possède, répliqua David Heimer ; le grand maître doit en savoir plus long que les chevaliers.

Athol remit le morceau de charbon sur l’enclume, saisit le lourd marteau d’une seule main, et brisa le charbon en mille pièces.

— Voilà ce que je sais ! dit-il en redressant tout à coup sa riche taille ; je ne suis pas venu pour discourir… Ainsi ferai-je à quiconque me résistera !

Et, comme un murmure s’élevait parmi les six, Athol ajouta :

— J’ai six poignards contre chacun de vos poignards.

Involontairement, les cavalieri ferraïplongèrent leurs regards effrayés dans la nuit lointaine des galeries. Ils virent, à la distance d’une trentaine de pas, un cercle sombre et immobile.

Athol appliqua à ses lèvres le manche de son couteau calabrais. Un coup de sifflet aigu retentit, auquel un choeur grave et calme répondit :

— Seigneur, nous sommes là !

— Allons ! fit Marino Marchese, qui était un gai luron, les ténèbres font mieux qu’écouter, elles parlent… Voilà plus d’un quart d’heure que je sentais ces braves gens derrière moi… Maître, si tu es l’héritier de Monteleone, je consens à t’obéir.

— Moi de même ! dirent ensemble Policeni et Felice Tavola.

— Parle, ajouta le vieux Lorenzo, que nous connaissions notre nouveau seigneur !

Athol mit le pied sur le marbre de la tombe.

— Vous voyez mon visage et vous ne me connaissez pas, dit-il ; moi, mon regard perce vos masques : je sais vos noms comme je sais votre vie… Celui-ci est mort tout entier ; sa pensée est là-dedans morte avec lui… Les compagnons du saint martyr se sont faits bandits, contrebandiers et pirates… Tant mieux ! vous êtes mes hommes. Les saints ont des scrupules : je suis bandit comme vous, proscrit comme vous ; ce sont des proscrits et des bandits qu’il me faut !…

— Pour arriver où ? demanda Marino Marchese.

— Ceci est mon secret, répliqua Athol, je le garde.

— Serons-nous donc esclaves ? se récria David Heimer.

— Ne l’êtes-vous pas déjà, puisque votre vie est entre mes mains ?… puisque vous êtes faibles et que je suis fort ?… puisque je suis riche et que vous êtes pauvres ?… Vous souriez ?… Sous prétexte de venger le maître, vous aviez amassé beaucoup… je sais cela… vous étiez riches ; tout à l’heure vous parliez de partage…

Il souriait, lui aussi, et les couvrait de son regard moqueur. On ne l’interrompit plus…

— Il est en Sicile, reprit-il lentement, entre Castro-Reale et Santa-Lucia, une grande maison isolée qui fut, dit-on, un couvent. Connaissez-vous cela ?

Les six s’étaient rapprochés d’un commun mouvement. Nul d’entre eux ne répondit.

— Voilà que vous ne souriez plus ! poursuivit Athol ; vous connaissez bien, je le vois, cette maison qui avait six maîtres… C’était votre caisse, cette maison ; c’était votre coffre-fort… Luca Tristany, on dit que le marquis de Francavilla avait pour six cent mille ducats de diamants… Trenta-Capelli n’était que millionnaire ; mais Samuel Graff, l’ancien secrétaire du duc de l’Infantado, avait de quoi acheter un royaume… N’est-ce pas, seigneur Felice Tavola ?… Bonne vengeance qui a rapporté plus de cent mille onces d’or !… Oh ! certes, il y avait là de quoi partager… Et le seigneur David Heimer était un gardien fidèle… Quand avez-vous quitté la grande maison isolée entre Santa-Lucia et Castro-Reale, mein herr David ?

— Avant-hier au soir, répliqua celui des six hommes masqués qui avait le front chauve.

— C’était trop tôt… Je sais que vous aviez double besogne… Je sais que vous guettiez le départ du fils et de la fille de Giacomo Doria d’un côté, de l’autre l’arrivée de deux pauvres enfants, obscurs orphelins élevés aux environs de Catane…

David Heimer fit un geste de surprise.

— Ne vous étonnez pas, s’interrompit froidement Athol ; il y a déjà quelque temps que je m’occupe de vous… Et, à dater de l’heure où je me suis occupé de vous, vous m’avez appartenu.

— Nous verrons bien cela ! s’écria Tristany impatient ; mais que parliez-vous de la maison entre Santa-Lucia et Castro-Reale ?

— Nous allons y venir, capitaine… Auparavant, j’ai à vous dire que, si Lorédan Doria et sa soeur étaient tombés sous vos coups, pas un seul parmi vous ne serait sorti vivant du lieu où nous sommes… Ne m’interrompez plus !… Lorédan Doria et sa soeur sont à moi !… J’ai besoin d’eux… David Heimer, vous aviez envoyé douze des vôtres à leur poursuite sur la route de Monteleone : ces hommes ont rebroussé chemin ou ils sont morts.

— Moitié l’un, moitié l’autre, dit une voix tout au fond du souterrain : six fuyards, six morts !

— Bien, Ruggieri ! fit Athol, tandis que les cavalieri ferraïtressaillaient.

— Quant aux deux enfants de Catane, continua-t-il en s’adressant à David Heimer, si un cheveu tombe de leur tête, vous m’en répondez sur votre vie !… Je ne veux plus de sang ! cette tombe est fermée ; votre serment est accompli : Monteleone est vengé !

— Vous avez dit le contraire il n’y a qu’un instant ! s’écria Tristany.

— Monteleone est vengé, répéta Athol, par cela même que je me charge de sa vengeance ! Vous n’êtes désormais que le bras de ce corps dont je suis la tête ; je prends en main le levier que le maître vous avait laissé, levier capable de remuer le monde et dont vous n’avez rien fait, parce qu’il était trop lourd pour vous… Vous avez frappé à droite et à gauche, selon votre haine et selon votre cupidité… Après sept ans, il faut qu’un homme vienne prendre votre tâche inachevée et vous fasse l’aumône… L’aumône, entendez-vous !… car votre coffre-fort est en pièces et vous n’avez que le vide à partager !

— Veux-tu dire que notre maison a été pillée ? demanda Heimer d’un ton d’incrédulité.

Les autres murmuraient :

— Nous ne sommes pas des enfants !…

— Pillée et brûlée, répondit Athol ; moi aussi, je viens de Sicile… En passant hier vers Castro-Reale, j’ai vu fumer des ruines…

— Corps du Christ ! s’écria Luca Tristany ; que je sache seulement le nom de celui qui a osé !…

— Il est facile de le savoir, repartit Athol avec calme ; on le disait tout haut… C’est le Porporato.

— Le Porporato ! répétèrent les six d’une seule voix.

Puis tous se turent. Tristany lui-même cessa de tourmenter le manche de son poignard. Athol souriait toujours et les regardait.

— Il me plaît, reprit-il, de vous faire aujourd’hui plus riches et plus puissants que vous n’étiez hier… Approchez-vous… Je vais parler pour vous seuls : il ne faut plus que les ténèbres écoutent.

Les six obéirent machinalement. Athol baissa la voix.

— J’ai des soldats, poursuivit-il de façon que ce mystérieux Ruggieri et ses compagnons ne pussent désormais saisir ses paroles ; je cherche des lieutenants ; vous êtes mon fait. J’ai besoin d’hommes habiles comme David Heimer, braves comme Luca Tristany, élégants comme Marino Marchese, vénérables comme Amato Lorenzo… Je vous emmène à Naples.

— À Naples ! se récria-t-on, c’est impossible !

— Nos têtes sont à prix ! ajouta David Heimer.

— La vôtre à cinq mille ducats, repartit froidement Athol, c’est affiché… ; celle de Felice Tavola à cinq mille également ; celle de Marchese et de Policeni, à quatre mille chacune : c’est peu, ils valent mieux que cela… ; celle de Lorenzo à six mille ; celle du vaillant Luca Tristany à dix mille… Dans un mois, je veux que Felice Tavola soit le plus respectable banquier de la rue de Tolède… Je veux que Policeni et Marchese fassent honte aux élégants de la villa Reale… Les cheveux blancs d’Amato Lorenzo feront bien dans les salons de la noblesse, et je ne sais personne qui puisse porter comme Tristany l’uniforme de colonel…

— Mais… voulurent objecter les six.

— Silence, quand je parle ! fit Athol impérieusement ; quant à David Heimer, je lui garde un emploi de confiance… mais le nom de cet emploi ne doit point être prononcé… – Mes compagnons, s’interrompit-il en s’animant tout à coup, vous êtes en bonnes mains, je vous en préviens. Fi de ceux qui ont dit : « Notre oeuvre est achevée… » Notre oeuvre commence. Elle va naître à la lumière et à la grandeur. Je vais vous donner, au lieu de ces solitudes muettes, Naples la belle, Naples la riche et la joyeuse ! Je vais changer vos cavernes contre des palais ; je vais étendre sous vos pas, à la place de ce sol foudroyé et fendu, les délicieuses pelouses de nos retraites royales, tout ombragées de myrtes, d’orangers et de lauriers-roses. En échange de la montagne dépeuplée, voici la ville d’un demi-million d’âmes !… Entrez-y sans souci et sans peur : vous y êtes chez vous, elle est votre domaine.

— Mais encore une fois, s’écrièrent deux ou trois voix, nous ne pouvons nous présenter à Naples : nos têtes sont à prix !

Athol les comptait du regard. Un sourire plus orgueilleux était sous sa fine moustache.

— Deux fois cinq, dit-il, deux fois quatre, une fois six, une fois dix… cela fait en tout trente-quatre mille ducats pour vos six têtes… Pour la mienne toute seule, on en a promis quarante mille !

— Quarante mille ducats ! répéta Tristany.

— Il n’est qu’une tête à ce prix dans le royaume ! s’écria David Heimer.

Et tous à la fois :

— Qui êtes-vous donc ? qui êtes-vous donc ?

Athol écarta son manteau, dont il rejeta les pans en arrière. Il parut vêtu d’un justaucorps écarlate, lacé à l’aide d’une ganse de la même couleur. Ses calzoni étaient de velours noir, serrés à la cheville par des brodequins rouges. Ce fut un seul cri, contenu et comme étouffé par la stupeur.

— Le Porporato !

— Par saint Janvier ! ajouta Luca Tristany le premier, je vous suivrai au bout du monde !…

— Une tête de quarante mille ducats ! ajouta Marino Marchese.

Les autres dirent :

— Où vous irez, maître, nous irons !

Athol tendit sa main ouverte. Chacune des six autres mains se posa tour à tour dans la sienne, de telle sorte que les anneaux de fer sonnassent en se touchant. C’était le serment du silence. Puis Athol dit :

— Nous sommes au 15 octobre. D’aujourd’hui en huit jours, je vous donne rendez-vous à Naples, au théâtre de San-Carlo, à neuf heures et demie du soir.

— Le théâtre est grand… à quelle place vous trouverons-nous ? demanda David Heimer.

— Cherchez, répliqua Athol en drapant son manteau pour sortir, la loge de Son Altesse Royale le prince François. Et regardez bien l’homme que vous verrez assis à la droite de l’héritier de la couronne.

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